Un joyau geek et pop devenu anthologie de la débandade télévisuelle

Avis sur Chuck

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[Le texte ci-dessous est une version updatée d'un machin que j'ai pondu en vitesse et en fatras dans l'immédiat après-series finale, aussi son ton (je parle à la première personne) et sa structure (en chapitres) diffèrent-ils de mes autres critiques.]

1) La surprise du début et l'excitation de la suite

Pendant presque trois ans, Chuck a été à mes yeux une série formidable. Dans l'univers des shows télé US, elle flottait au-dessus des nuages avec le haut de mon top, là où l'on peut trouver des titres autrement plus sérieux et prestigieux comme The Wire, The Shield, Mad Men, Life on Mars, ou BSG, séries éminemment moins "légères"... mais pas besoin de faire un film sur la Shoah pour mériter un oscar, comme aurait dû dire Spielberg. Ceci étant, c'était la seule série "légère" de mon top.

Oui, pendant ses trois premières années, et dans son répertoire (a priori la comédie dramatique, par défaut ?), Chuck est une supernova, un joyau pop impeccablement calibré entre parodie nerd désaltérante, romantisme adolescent increvable, et action funky (= celle qui ne se prend pas au sérieux, et peut excuser le manque de sous ET de réalisme). Un show peut avoir les meilleurs auteurs, il ne peut aspirer au statut de culte sans valeurs ajoutées à l’existence paranormale. Chuck les a : le charisme juvénile et le tempo comique unique au monde de Zachary Levi, le jeu à fleur de peau de la beauté slavo-stratosphérique Strahovski (rien à cirer que ses dents de devant lui donnent des airs de hamster, c'est pour moi une des plus jolies filles de la télé américaine), un savant dosage d'humour parfois débile et de drama toujours juste et souvent émouvant, la qualité intersidérale de l'univers musical (meilleure BO de série à mon sens - un bon music supervisor peut faire passer une série du bon au très bon, cf. Life)...

La saison 1 est parfois critiquée pour son manque de rythme en comparaison des suivantes, mais c'est le lot de moult premières saisons, la mise en place de tout le bazar voulant ça (le décor, l'intrigue et les sous-intrigues, les personnages, le drama...). Pour moi, elle était l'accroche parfaite.

La saison 2 était une version ++ de la première, respectant à merveille le cahier des charges d'une saison 2, avec les challenges dramatiques (Chuck va t-il en finir avec Jill, Sarah va t-elle assumer ses sentiments, le père Barto apparaîtra t-il un jour, Casey va t-il faire son Terminator jusqu'au bout, etc.), les excellentes idées caractéristiques de la capacité de renouvellement de la série (Awesome dans la confidence en est une), et une fin assez risquée, mais pleine de panache - Schwartz et Fedak avaient pigé un truc essentiel : le surplace est l'ennemi numéro 1 d'un show.

La troisième saison avait commencé comme la deuxième avait fini, sur des chapeaux de roues, et un peu brinquebalante, mais avait tenu très tôt quelques unes de ses promesses essentielles, justifiant le nouvel intersect (entre autre comme ressort comique), et confirmant sa viabilité (même en mode Matrix, Chuck reste Chuck). L'inévitable double-challenge amoureux chez Sarah avec Shaw, et chez Chuck (avec Kristin Kreuk, ravissante mais un peu sous-traitée...) passait comme dans du beurre, ainsi que la progression dramatique jusqu'au climax parisien (l'évolution du personnage de Shaw, joué par un Brandon Routh moins incapable qu'on a pu le lire, servait bien son atmosphère).

A la fin de la mid-season 3, la relation Chuck/Sarah était enfin concrétisée, la chose magnifiquement consommée dans une chambre perchée au 140ème étage (au moins) d'un hôtel pas encore construit par les Qataris étant donné la vue... Après Awesome, Morgan était enfin dans le secret de son meilleur pote... il restait deux-trois intrigues à régler, Chuck et la gestion de son Intersect-Matrix, la mythologie du père Bartowski, Ellie dans la confidence ou non ?, etc., mais rien d'essentiel, même ce dernier point. Chuck et Sarah s'emballaient sur l'excellent Bye Bye Bye des Plants and animals après avoir fait parler la poudre et chouiner leurs cœurs. C'était ce qu'il fallait.

2) One break to fuck 'em all

Puis est arrivé le break de mi-saison. Le challenge pour Fedak et Schwartz n'était plus à mon sens de gérer l'intersect 3.0, mais le couple à présent formé : jusque là, la question du "will they, won't they" était un moteur essentiel de la série. C'était un challenge immense puisqu'en général, les auteurs de séries populaires s'y cassent les dents (cf. la relation House/Cuddy dans la saison 7 de House MD ; inversement, une des forces de The X-Files était peut-être que Chris Carter aura eu l'intelligence de garder platonique la relation Mulder/Scully jusqu'à la toute-toute fin). En dépit des écrans verts à trois roubles, le premier épisode dans l'Orient-Express était la promesse de beaux lendemains : c'était enlevé, drôle, un peu bastonneur et en bien, même. Personnellement, je trouvais tout à fait crédible que Chuck puisse passer avec succès à un régime moins feuilletonesque et plus serial, un genre d'Amour du risque jeune, geek et pop, où l'on aurait suivi les aventures du couple Bartowski à travers le monde… Cela aurait été prendre peu de risques, et n'aurait pas pu s'étendre sur des saisons, mais aurait également pu constituer une solide base. Puis le reste de la saison est arrivée. *grondement de tonnerre*

Je m'étendrai moins sur la suite, car on préfère toujours parler de ce qu'on aime, et que c'est moins intéressant, mais allons-y.

Ce que je vois comme une rupture qui sépare d'un fossé de la taille du Grand Canyon la première moitié de la série de la seconde, est l'illustration spectaculaire de la fragilité du "charme" chuckien. J'avais toujours trouvé quasi-miraculeuse la capacité du show à me brancher avec un rien, un gag, un regard transi, deux prises de karaté faciles, une mèche blonde, une chanson, et c'était parti ; et tout autant, sa capacité à faire fonctionner le binôme limite contre-nature spy story / Buy more. Ce n'était pas de la grande cuisine, c'était mieux : c'était une version fiction télé de la meilleure pizza du monde. Cette « addictivité » me posait problème, d'ailleurs.

3) Le barrage en sucette venu de nulle part

Et sans savoir vraiment comment ça s'est passé, un jour, l'édifice a commencé à s’effondrer, phénomène trahi dans le second acte de la saison 3 par des épisodes de meublage (celui chez les fous par exemple, fun mais cheap), et un final grossièrement bricolé (le méchant mort qu'est en fait pas vraiment encore mort). Bien sûr, plus que toute autre conséquence des coupes budgétaires, la dégradation qualitative de la BO y aura joué un rôle important. Mais ça ne pouvait n’être que cela ; une bonne BO ne transforme pas une Fiat 500 en Dodge Viper. Dès les premiers épisodes de la saison suivante, l'humour s'est raréfié. Zachary Levi s'autocaricaturait avec ses "my mom, my mom" à tout bout de champ (ne pas oublier l’air de caniche dépucelé qui allait avec). Des idées suprêmement débiles comme celle de faire tout à coup d'Ellie une super-ingénieuse éveillaient des sourires inquiets... L'idylle totalement foireuse Morgan/Alex (que l'on aura vue en tout et pour tout, allez, 9 minutes 17 secondes en trois ans ?) a fait son irruption comme indicateur d'une catastrophe à venir, ou en cours. Puis l'apocalypse s'est annoncée encore plus clairement sous la forme de Linda Hamilton, qui aura fait de son mieux pour rendre comestible un personnage de mère totalement bidon du début à la fin, mais en vain. La comparaison avec le père Bartowski, que les scénaristes avaient très bien su exploiter, et qui avait profité de l'alchimie Scott Bakula/Zachari Levi, retournait le couteau dans la plaie. Tout fonctionnait en mode économie, les batteries se vidaient à vue d’œil ; à première vue, on ne pouvait qu'être clément avec le spectacle, profitant de ses acquis, à savoir les personnages et leurs interprètes. Mais ce n'était que le début (de la fin).

Si j'avais été déçu que la série ne rencontre pas le succès escompté jusqu'à la mi-saison 3, je n'ai donc pas pu m'en outrer plus que ça à partir de la saison 4. J'en arrivais à un stade où l'acmé d'un épisode était le prétexte que les scénaristes allaient trouver à déshabiller Yvonne (oui, je sais). Puis le coup de bambou du season 4 finale est arrivé, Morgan, Intersect, Morgan + Intersect, syntax error, syntax error pour ceux nés avant les années 90. C'était de la pizza surgelée de chez Picard, là.

De fait, j'ai traversé ces derniers mois de visionnage de Chuck sans grand espoir. Au rayon action parodique délirante, la géniale Community s'était imposée à mes yeux (on était en 2011), avec son budget de sitcom pourtant rachitique. La comparaison peut être injuste, mais l'action devenait l'argument de vente d'une série qui n'avait plus grand chose à vendre sur le plan dramatique, et avait perdu son "chi" comique - malgré des moments excellents qui subsistaient, par-ci, par-là, notamment avec le Jeffster. Or, rares ont été les scènes d'action qui ont vraiment assuré.

Vers la fin de la série, celle de l'épisode 10 qui voit Sarah prendre la décision funeste d’enfiler l'Intersect (moins mauvaise idée que Morgan, dans un sens...) était plutôt bien fichue, mais ça n’a pas suffi à me redonner confiance : le cadre scénaristique était putride, cf. le bad guy Quinn, trèèès mauvais (McFayden, ou la déchéance), et l'épisode suivant allait nous gratifier d'un immonde Shinkansen numérique avec en option étudiantes nipponnes un peu californiennes sur les bords, ainsi que d'une fin débile où Sarah a l'idée géniale de faire des grimaces de blonde au lieu de fermer les yeux quand le monsieur barbu lui montre des images horribles. Bref, c'était mal barré.

4) Chuck vs the superbad idea

Nous sommes donc arrivés au series finale. Mal barré, mais pas totalement perdu pour autant. Il fallait un peu d'espoir, un minimum, si-si, je ne pouvais pas être blasé à 100%. Les critiques négatives que les internautes font de ce finale depuis sa diffusion semblent se concentrer pas mal sur l'amnésie de Sarah Walker. Tel qu'annoncé la semaine précédente, il est clair que ça avait de quoi faire peur : le machin avait tout de la fausse bonne idée (ou de la vraie mauvaise idée, selon les goûts...). À deux épisodes de la fin ? WTF ?, comme disent les Ricains. Davantage une perte de temps qu'autre chose. Où cela allait-il mener ? Sans doute à une énième preuve de l'amour éternel, plus fort que les neurones, unissant Sarah à Chuck, avec Sarah se souvenant à la dernière minute dans un décor forcément familier (je m’attendais à la maison ; la plage du premier épisode me surprendrait agréablement) ? Pourquoi pas. Mais avait-on besoin de cette énième démonstration ? Justement, non, et plus depuis un moment, déjà (même le coup de Sarah sur son lit de mort, ils l'avaient déjà fait, rayon climax, ça se pose là). Ou bien n'allait-elle pas retrouver la mémoire ? Je sentais le coup venir, mais je me posais la même question : dans ce cas-là, à quoi bon ? Quelqu’un a écrit que comme ça, ils allaient repartir sur des bases saines, sans CIA, sans rien de tout ce monde pourri qui faisait leur quotidien. Si ça avait été ça, à la limite ! Mais là, niet, tel que se présentait le final, au contraire, la blonde délestée de ses années de décoinçage faisait une rechute grave.

Alors ouailles ? Le "pourquoi" m'a assailli tout au long de l'heure et demi finale, pour à la fin ne pas obtenir de réponse satisfaisante, sinon un "parce que" un peu plan-plan sur les bords, et surtout facile (ah, ces fins ouvertes...!). Le suspense quant à l’issue de la « situation » est très faible, la toute fin pointant clairement vers une résolution sous la couette. Par ailleurs, admettons qu’il y ait suspense, qu’il ne soit pas certain que Sarah retrouve complètement sa mémoire. Et alors ? Rien de suffisamment dramatique ne ressort de cette inconnue. L’important, c’est que le Churrah lives forever : ça a beau ne pas se passer tel que les fans l’attendaient, c’est arrivé. N’y avait-il pas d'autres moyens de l’exprimer que par un artifice de dernière minute tombant comme un cheveu sur la soupe scénaristique ?

C’est pour cela que l’idée, bien que pas forcément justifiée, ne me dérange pas : j’ai la fin plutôt positive que je désirais, car comme cela a été dit moult fois, Chuck est avant tout une série positive en dépit des quelques drames et challenges sérieux qui l’ont parsemée. Donc, j'aurais mis de côté toutes mes critiques au sujet de ce final… si l'emballage visuel et dramatique des autres composants de ce final avait été réussi. Or c'est à l'inverse que nous avons eu droit : cet inverse qui nous proposait depuis deux saisons et quart de plus en plus de plans foireux, d'effets spéciaux catastrophiques, et d'auto-caricatures. Je parle du traitement dramatique parce qu'à la fin, tout se goupille très artificiellement. J’ai déjà mentionné la nullité du bad guy ; du côté des good guys, ce n’est pas mieux : le couple Awesome reçoit comme par hasard une proposition de job à Chicago et a ses valises prêtes en cinq minutes (zéro scène de qualité entre Ellie et Chuck, de toute façon, Sarah Lancaster n'était plus la jolie et fraiche brune convoitée par Morgan depuis un bail) ; le bye bye entre Alex et Casey ne vaut rien puisque le personnage d'Alex ne vaut rien ; sa décision d'emménager avec Morgan est totalement téléphonée ; de la même façon, on n’a pas droit à une vraie dernière scène digne de ce nom entre Chuck et Morgan (faisant ressortir une dernière fois leur profonde amitié et leur geekitude, par exemple ?), et ça, c’est impardonnable. Par ailleurs, le "concert" de Jeffster, resucée sans âme de la géniale perf de mariage de la saison 2, croyant s’assurer la coolitude avec le tube d’a-ha, n'est qu'un four douloureux, tant l’équipe semblait avoir investi d’effort dans la réalisation de cette scène (là aussi, belle illustration du fossé séparant la saison 2 de la saison 5). Et quand rien ne suit la scène où les deux zouaves se font accoster par un producteur de musique aussi fin dans sa caricature de gay que Pascal Sevran sur un plateau, je me suis rendu compte que ce n’était pas un bad guy, que tout ça était sérieux, que c’était leur vraie dernière scène, et là, ça a fait mal. Tout faisait mal, de toute façon.

5) Un bisou, et tout est oublié ?

Tout, sauf la dernière scène ; mais pour cette raison, ça faisait encore plus mal. Oui, la dernière scène, sur la plage, les âmes des deux tourtereaux alourdies de longues années d’idylle pur et mouvementé, les acteurs pleurant d’en finir, Rivers and roads remplaçant A comet appears, tout ça aura été très fort, mais ENCORE HEUREUX : c’était tellement facile que foirer ça aurait relevé du crime contre l’humanité. Dans ses dernières minutes au côté de son show préféré, le fan ne demandait qu’une seule chose, profiter des acquis cités plus haut, l’essentiel, un décor familier, les tourtereaux et leurs plastiques romantiques, de la bonne musique (on aurait pas été contre un baiser un peu plus fougueux, mais bon c’est du détail). En gros, une pirouette émotionnelle à la Lost, quoi. Schwarz et Fedak s’en sont même plutôt bien sortis, et c’est pour ça que c’est fort. Pendant ces deux dernières années, nous n’aurons eu droit qu’à très peu de passages du calibre de Sarah comprenant que Jill appartient à Fulcrum sur la splendide Keep yourself warm des Frightened Rabbits ; de Chuck devant laisser son paternel dans les mains de Ted Roark sur Daddy’s gone de Glasvegas ; du trio se préparant pour le grand soir au rythme de Dropped de Phantom Planet ; de l’arrivée du « couple » dans le quartier pavillonnaire rempli d’espions alors que chantent les Talkins Heads ; de Sarah Walker partant en décapotable à la recherche du père Bartowski en lançant Bite Hard de Franz Ferdinand. Etc. À quelques minutes du fondu au noir, on a retrouvé cet esprit-là. Et, comme je l’ai souligné plus haut, je n’en ai été que plus désolé.

En épilogue, la question est donc de savoir laquelle des deux moitié de Chuck l’emporte : la première, ou la seconde ? Le charme irrésistible et l’efficacité à toute épreuve de la première suffisent-ils à pardonner le carnaval involontaire et la débandade générale de la seconde ? Ou bien cette dernière ne pardonne t-elle pas ? En gros, vais-je commander l’intégrale en blu-ray de la série sur Amazon alors que j’ai déjà les deux premières saisons, ou bien vais-je me contenter de ces dernières, et des versions numériques du reste (acquises dans la plus grande légalité cela va de soi) ? Ok, une réponse autre que « ça dépendra du prix ». Voyons.

Dans la vie, les gens ont tendance à se souvenir davantage des mauvaises choses que des bonnes. Face à une série télé se manifeste souvent le besoin de pardonner, lié au désir compréhensible de ne pas l’avoir suivie pendant des années pour rien (je citais Lost). Pour être franc, c’est mon désir. Je décide donc de le respecter, et de laisser la première partie triompher de la seconde dans mon cœur. Mais cela ne changera rien au fait que Chuck restera, au final, un énième exemple de show télé qui n’aura pas su garder jusqu’au bout son éclat du début. Un parmi tant d’autres, certes, mais un des plus désagréables.

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