Im Sturz durch Raum und Zeit

Avis sur Dark

Avatar Szalinowski
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"En chute libre à travers le temps et l'espace"... jamais je n'aurais cru commencer la moindre de mes critiques par les paroles d'un des Schläger les plus kitsch des années 80, mais puisque Dark elle-même ne se prive pas de les utiliser, je ne vois pas pourquoi je ferais autrement, d'autant que les scénaristes Baran bo Odar et Antje Friese ne s'y sont pas trompés, elles reflètent parfaitement les enjeux de leur série, une des plus originales et des plus réussies jamais réalisées par Netflix.

Les séries télévisées allemandes avaient jusqu'alors rarement vocation à attirer les masses adolescentes du monde entier, visant plus souvent un public, hum, disons plus "âgé", au travers d'intrigues policières tellement stéréotypées et sédatives que telles des momies trempées dans le formol, elles leur offraient une longévité inégalée (47 saisons pour Alerte Cobra, et ça continue !!) en les recyclant encore et encore pour chaque nouvelle génération de seniors. Non seulement Dark, conçue dès le départ comme une trilogie, va à contre-courant de cette tendance, mais elle en rit aux dépens de ses propres personnages, condamnés à revivre les mêmes malheurs quoiqu'ils fassent pour les en empêcher en voyageant dans le temps.

"Le temps est un cercle plat". La série fait sienne la célèbre réplique de Matthew McConnaughey dans True Detective, mais en allant bien plus loin que n'importe quelle autre fiction ayant jamais traité de voyage intertemporel : plus loin en terme de complexité des intrigues et sous-intrigues, d'impacts de ces dernières sur les protagonistes et de développement de leurs ramifications. "Nichts ist umsonst", comme le dit le personnage de Noah dans la première saison, "on n'a rien pour rien". C'est peu de le dire, tant chaque action de chacun des (nombreux) personnages semble avoir d'incalculables répercussions, parfois même au détriment du bon-vouloir du spectateur, que je met au défi de s'infuser les trois saisons sans prendre de notes.

Cette poussée à l'extrême des idées auparavant explorées notamment par la trilogie Retour vers le Futur, Dark la revendique ("Es ist kein Delorean", dit l'un des personnages dans le dernier épisode de la saison 1 en parlant d'une machine à remonter le temps, "ce n'est pas une Delorean") mais pas tout de suite : sa vocation à dépoussiérer la science-fiction télévisée se cache de prime abord sous un côté "thriller nordique" que ne démentit pas la photographie, grise et magnifique, qui séduira les fans de The Killing ou Wallander. L'action des trois saisons se déroule intégralement dans la petite ville fictive de Winden, située à l'ombre d'une centrale nucléaire. Ce qui commence comme une relativement banale enquête sur la disparition d'enfants va petit-à-petit se transformer en un véritable labyrinthe de mystères agencés sur deux périodes, puis trois, puis quatre, et ainsi de suite, toutes séparés de 33 ans les unes des autres.

Mais prenons les choses dans l'ordre : la première saison, qui est donc construite davantage comme un drame policier, est franchement presque parfaite. Elle prend son temps à poser le décor et les personnages, divisés en quatre familles : les Kahnwald, les Nielsen, les Doppler et les Tiedemann. Toutes les quatre sont tout à la fois interconnectées et déchirées par un tissu de mensonges, de tromperies et de tragédies. La pièce centrale de cet échiquier est le jeune Jonas Kahnwald, adolescent solitaire et tourmenté par le récent suicide de son père Michael, en apparence inexplicable mais intimement lié à la disparition des enfants. Jonas et l'ensemble des personnages, ainsi que les liens qui les unissent et désunissent, sont tout bonnement passionnants, il n'y a pas la moindre cinquième roue du carrosse, hormis la sous-intrigue concernant le passé d'Aleksander Tiedemann, seule idée stupide de la saison.

Les choses changent un peu en saison 2, car après avoir révélé peut-être un peu brutalement plusieurs de ses cartes, Dark va commencer à user et abuser des voyages dans le temps, utilisés jusqu'à présent avec parcimonie. Ce ne sont plus seulement le passé et le présent qui s'entremêlent, mais aussi le futur, avec un peu moins de succès (faute de moyens, Dark se met à ressembler au film La Route, de J. Hillcoat). Ensuite, cette saison se déroule en été, d'où un abandon de l'esthétique automnale de la première, pour un cadre estival certes très beau mais plus anodin. Troisièmement, la narration bascule définitivement vers une structure romantique, centrée sur la romance entre Jonas et Martha, au détriment du personnage d'Ulrich, pièce maîtresse malgré lui de la première saison, à présent relégué à un second rôle occasionnel.

Ce choix, probablement motivé par le public majoritaire de Dark (à savoir les 15-20 ans), est d'autant plus malheureux selon moi qu'Ulrich, personnage impulsif, dynamique et contradictoire, est interprété par l'un des meilleurs acteurs germanophones du moment, le vétéran Oliver Masucci (Er ist wieder da, Herrliche Zeiten), dont la gravité et le charismes font défaut aux certes très talentueux mais encore inexpérimentés Louis Hoffmann (Jonas) et Lisa Vicari (Martha), qui ne sont d'ailleurs pas toujours aidés par un scénario un brin mélodramatique, qui les fait pleurer à chaque épisode. Mais je ne veux pas donner l'impression que Dark s'est perdu en cours de route, bien au contraire : j'ai beau ne pas approuver tous les choix effectués par Odar et Friese, je ne peux nier leur cohérence eu égard à l'objectif final. Car s'il y a une chose que Dark sait bien faire, c'est aller toujours plus haut, toujours plus fort.

Pourtant, il est notable que sur la forme, la série ne s'est jamais renouvelée : chaque épisode commence par une voix-off débitant son lot d'aphorismes (à quand le dictionnaire Dark, qui pourrait rivaliser Nietzsche ?) et se termine sur un twist, précédé par un montage sur fond de chanson anglophone (ici Agnes Obel, là Fever Ray, sans oublier l'excellent générique sur fond de Goodbye d'Apparat - au passage, je tiens à mentionner la fantastique bande-son atmosphérique de l'Australien Ben Frost). Aux antipodes des aventures de Doc Brown et Marty McFly, Dark se prend constamment très au sérieux, jusqu'à friser l'autocaricature, surtout lorsqu'elle se met à volontairement corser une intrigue déjà suffisamment alambiquée, juste "parce que".

En parlant de cela, la saison 3 lorgne quant à elle du côté de Star Trek, et plus précisément de "l'univers-miroir" de celle-ci, mais sans tomber dans l'outrance, du moins en ce qui concerne la représentation des personnages. Du reste, mes soucis sont globalement les mêmes qu'en saison 2, la romance Jonas-Martha prend un peu trop de place et on parfois l'impression que le véhicule est en roue libre, mais le jeu en vaut la chandelle : Das Paradies est l'un des meilleurs épisodes finaux que j'ai pu voir, préférant jouer la carte de la mélancolie plutôt que celle de la course contre la montre. Mais c'est vraiment lorsqu'elle se sera (trop brièvement) rappelée à ses racines que cette saison aura excellé, avec comme point d'orgue la confrontation entre Katharina et sa mère...

Alors, Baran bo Odar et Antje Friese auront-ils réussi leur pari, de faire d'un thriller provincial allemand la nouvelle référence en matière de science-fiction ? Je n'irai pas jusque là, car au-delà de la complexité de ses ressorts, Dark n'a pas grand-chose à offrir en termes de thématique, si ce n'est des considérations relativement banales sur la mort, la destinée ou le deuil, mais il me semble impossible de bouder son plaisir devant l'élégance de sa forme, la qualité de son casting et la frénésie de ses intrigues, qui garantissent d'ores et déjà plusieurs marathons à l'avenir ! Après tout, n'y-a-t-il pas meilleur hommage que de recommencer à plonger dans Dark, encore et encore, comme dans un cercle sans fin ?

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