A l'impossible, nul n'est assez ténu*

Avis sur Demain nous appartient

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Ce texte est dédicacé aux scénaristes de l'impossible.
Qu'un hommage sincère et vibrant leur soit rendu ici, à travers ces modestes mots.

Préliminaire n°1: C'est indispensable, je me dois de vous avouer les conditions dans lesquelles il m'arrive très régulièrement de contempler d'un œil distrait ce monument de la télévision française contemporain, sans quoi vous pourriez jeter sur l'ensemble du texte qui suit un voile de suspicion qui nuirait à l'éclat de la démonstration. Cet aveu expliquera en même temps les trous et les béances qui viendront immanquablement plier, ça ou là, la droiture du raisonnement.
Il se trouve que, vivant sous mon toit, vit une personne (que pudiquement nous nommerons ici "personne-qui-habite-chez-moi") cumulant deux tares, assez légères si elles sont considérées séparément, mais terriblement funestes quand elles sont combinées. La première d'entre elles consiste à être capable de supporter à peu près n'importe quel niveau de bassesse fictionnelle télévisuelle, pour cause de syndrome "faut que quelque chose bouge à l'écran, même si je ne le regarde pas vraiment". La seconde est déjà plus pernicieuse: quand il arrive à la personne-qui-habite-chez-moi de suivre le premier épisode d'une série, elle est irrémédiablement condamnée à regarder la suite "pour savoir ce qui va leur arriver" (cet autre syndrome, sans explication scientifique rationnelle, semble disparaitre face à des séries dites ambitieuses ou à-priori exigeantes. Ce biais reste naturellement à élucider).
Vous l'avez compris, le pire arriva le 17 juillet 2017 lorsque personne-qui-habite-chez-moi tomba sur ce fameux premier épisode, au prétexte que la chose se passait à Sète, ville dans laquelle elle a l'habitude de se rendre. Etant diffusée à un horaire où il m'arrive de rentrer à la maison (sans même parler des replay que la personne-qui-habite-chez-moi n'hésite pas à utiliser pour rattraper son retard - oui, la technologie est aussi notre pire ennemie-), j'ai régulièrement le sinistre loisir de suivre d'une oreille la progression de ce drame-soap-thriller (dixit la fiche SC, mais je pense qu'elle oublie ce faisant une dizaine de genre) pendant que je consulte mes mails et mets à jours mes différents réseaux sociaux (et culturels !) et le fait de rater 2 épisodes sur 3 n'entachera pas, je le crois, le coeur de mon propos.

Préliminaire n°2: Sans doute, vous pourrez m'objecter que tout ce que je vais avancer sur Demain nous appartient (que nous nommerons ici pudiquement DNA, si vous le voulez bien, la confusion avec les Dernières Nouvelles d'Alsace semblant à travers ce préambule, et compte-tenu de la localisation géographique du feuilleton, assez peu vraisemblable) pourra être plaqué sur toutes les séries du même type, et en premier lieu celle dont DNA s'est manifestement inspirée: Plus Belle la Vie. C'est non seulement possible et même hautement probable, mais voyez-vous, je n'ai pas eu toutes les malchances dans la vie: la personne-qui-habite-chez-moi n'était pas devant son poste le 30 août 2004.
(car oui, cette chronique est un texte documenté. Qu'on se le dise)

Je me sens obligé de parler.

La série en arrive, au moment où j'écris ces lignes (6 avril 2018), à une espèce de sommet, de culminance, qu'il m'est impossible de passer sous silence sous peine de le regretter à jamais. D'abord, parce que la nature même du projet rend tout commentaire automatiquement obsolète dans la semaine qui suit tant, on le comprend bien (et on va rapidement y revenir), les choses vont TRÉS VITES dans l'univers de DNA. Ensuite parce que je me demande comment le pool de writers (vous me permettrez, j'espère, ces anglicismes barbares) pourra encore une fois se surpasser dans les semaines et mois à venir, même si cela représente précisément la substantifique moelle du projet.

Car hier soirs les amis, dans le même épisode de 20 mn, on découvrait qui était le serial killer qui hante les chaumières sétoises depuis plusieurs semaines (le suspens était d'ailleurs si intenable et si bien écrit que j'avais deux fois indiqué à la personne-qui-habite-chez-moi de qui il allait s'agir, et bien sûr sans me tromper) pendant que, sur un arc narratif parallèle, un autre personnage principal faisait un AVC. Le verdict du personnel hospitalier était sans appel: le stress était responsable du malaise.

Je soupçonne la réalité d'être autrement plus sinistre: je pense que c'est l'acteur qui a fait un AVC irréel (pardon: IRL), provoqué par le stress des lignes qu'il avait à interpréter.

Mais cessons immédiatement les railleries faciles et les sarcasmes gratuits.
Oui, ne nions pas l'évidence, le niveau général de l'ensemble est irrémédiablement d'une vulgarité crasse, mais ma ligne de défense, mesdames et messieurs les jurés, sera de soutenir que cela n'est ni de la faute des acteurs, ni celles des réalisateurs, et encore moins de celle des auteurs !
Il est mécaniquement et presque scientifiquement impossible de faire autrement.
Et pour les raisons que je m'apprête à dérouler devant vous.

1) Commençons par les acteurs. On pourra immédiatement se plaindre de leur niveau d'interprétation que l'on jugera volontiers de moyen. On trouve, il est vrai, une kyrielle de spécialistes du téléfilm sans ambition, qui hantent les plateaux des différentes chaines nationales depuis quelques années. Ces habitués ne sont pas seuls. Ils sont rejoints par quelques guest-stars (…ah non, tiens, pas ici) et un ou deux sosies.
(si, si: figurez-vous qu'un des policiers nationaux est interprété par une jeune fille qui ressemble étrangement à une chanteuse qui squattait les Top 50 du début des années 2000, mais fringuée ici avec des pantalons super moches. La perfide va même jusqu'à utiliser le même nom de scène: Lorie !)
Mais justement: peut-on raisonnablement envisager employer un autre type d'acteurs (disons pour faire simple: plus prestigieux) pour ce genre d'entreprise au (très) long cours, avec ce type d'ambition artistique intrinsèquement contrainte ? La chose parait impossible. Donc, c'est très logiquement que l'on voit des acteurs pleins de bonne volonté faire de leurs mieux (plus ou moins limités, ne versons pas dans la caricature systématique) pour mettre en valeur des dialogues souvent surréalistes. Cela donne parfois des moments d'une lourdeur insoutenable, d'autres moments sont juste tristement englués et, parfois, enfin, ne le cachons pas, on peut trouver de courts moments de grâce: c'est-à-dire quelques secondes volées, ça ou là, qui pourraient presque avoir leur place dans un autre contexte. Il faut s'accrocher, ces moments sont fugaces.

2) Les réalisateurs sont sans doute encore moins blâmables. Travaillant à la chaine dans des conditions extrêmement serrées, il composent avec les moyens du bord, qui consistent 80% du temps à cadrer leurs interprètes en plans fixes pendant que ces derniers débitent avec une conviction aléatoire leur bouillie quotidienne. C'est au cours des 20% restants que toutes les limites de la maitrise de leur art explosent et débordent du cadre. Un cadre qui dévient d'ailleurs approximatif, s'appuyant sur des mouvements tristement éprouvés mille fois par ailleurs, et naturellement dénués de toute grâce, que seul un travail préalable pensé et investi aurait permis. Encore une fois, les seules personnes ayant le talent requis pour sublimer de telles contraintes sont précisément celles qui refusent ce genre d'exercice, on le comprend bien. Et donc, une fois de plus, on a ici ce qui peut se faire de mieux pour ce genre de projet. Cette conclusion peut à coup sûr s'étendre à l'ensemble des professions attenantes à la réalisation (costumes, décors, maquillage, photo, etc etc…).

3) Dernière catégorie dont il faut prendre la défense ici, et sans aucun doute la plus importante, celle qui est en tout cas le plus à plaindre dans toute cette affaire: les auteurs.
Pour mesurer l'ampleur du gouffre qui sépare l'intention du résultat, on en est réduits à utiliser les métaphores. On demande à Mamie Mathy de marquer un dunk. A un italien de ne pas être pris de crampes à 30 secondes de la fin d'un match qu'il est en train de gagner. Au gouvernement et aux syndicats de négocier intelligemment dans le soucis de l'intérêt général.
Bref, on demande l'impossible.

Et là, je crois que quiconque, même avec le talent de Bergman, Tarantino ou Audiard serait pris du même vertige face à un tel Everest à gravir, pieds nus et sans aide logistique. Comment donner de l'épaisseur à une vingtaine de personnages, à raison de 20 mn par jour pendant des années ? Comment nourrir une intrigue à tant d'arcs narratifs sans sombrer dans le ridicule et le grotesque ?
Au fil des mois, les méchants insupportables deviennent des héros discrets, les histoires les plus banales (au sens du sans intérêt absolu) côtoient les destins les plus tragiques, les uns comme les autres avec le traitement le plus linéaire, au point qu'on s'approche parfois du chef-d’œuvre surréaliste. La ville de Sète accueille, dans ses bâtiments soudain mystérieux, le mix imparable entre l'Iliade et Hélène et les garçons, pendant que chacun de ses héros compile en quelques mois les péripéties de plusieurs vies.
On le dit souvent, un seul fait extraordinaire est souvent la limite que peut supporter une œuvre digne de ce nom (un deuxième doit avoir la sagesse d'être dument expliqué et introduit).
Dans DNA, ils s'en entasse 10 par épisode, tels des éléments de langage dans une communication de chef d'entreprise.

Et pour le coup, pour nous prouver qu'ils font réellement de leur mieux, les auteurs affichent avec ostentation leurs sources d'inspiration hautement recommandables, au cas où un œil averti venait à passer par là: il y a du The Wire dans la façon dont les trajectoires personnelles se brouillent, quand les valeurs deviennent changeantes et poreuses. On retrouve Six Feet Under dans la façon de présenter la vie d'un couple homosexuel, du Soprano dans la description au scalpel du quotidien d'êtres profondément malfaisants, ou même du Game of Thrones dans la peinture des luttes intestines de pouvoir, déchirant les arcanes de la petite Venise du Languedoc. Sans oublier, évidemment, ce savant mélange d'Urgence et Grey's Anatomy pour la partie hôpital, et toutes les séries policières de la planète pour les milles-et-uns rebondissements dont sont victimes (consentantes) ses agents de police.
Et Dexter donc, tout dernièrement, avec l'arrivée hilarante du tueur aux anneaux.

Cette arrivée a occasionné, ouvrons une petite parenthèse, deux des plus grandes scènes de la série, depuis son démarrage. D'abord, l'arrivée du spécialiste des serial killer qui se plante devant celle qui se fait passer pour Lorie et son coéquipier et, paperboard à l'appui, décrit en moins de deux minutes ce qui caractérise un tueur en série, en résumant maladroitement ce que tout spectateur de NCIS, les Experts ou Profiler sait depuis 20 ans, devant le regard surpris de ses collègues. Ça valait le coup de traverser toute la France pour prodiguer un tel cours magistral !
Et il y a cet autre moment extatique, quand le même spécialiste (je ne vais pas vous révéler qui est le serial killer, je ne vais pas le faire !), ayant expliqué que la motivation du tueur est de punir les femmes infidèles, découvre que Lorie a été elle-même un peu frivole quelques années auparavant. Au moins 3 ou 4 épisodes avant que la révélation n'éclate. Proprement hilarant.

Les semaines passent, et j'imagine les auteurs de la série barrant uns à uns les thèmes potentiellement utilisables avec une goutte de transpiration sur le front. Disparition, enlèvement, pédophilie, meurtre, chantage, empoisonnement, nuisance des réseaux sociaux, serial killer… Aucune date de fin n'est à ce jour prévue pour cette entreprise titanesque. De quoi donner le vertige. Ou la nausée.

Voilà. Maintenant que je vous ai dit l'essentiel (je pourrais, je crois, continuer à noircir numériquement des pages entières), me reste à vous faire un dernier aveu.
Aujourd'hui, j'ai peur.

Alors que la personne-qui-habite-chez-moi, résidant pourtant à quelques kilomètres du quartier de Plus Belle La Vie, est justement partie pour Sète en début d'après-midi, je crains qu'il ne lui arrive le pire. Cette ville, qui déborde des crimes de Chicago, Naples, Marseille et Bangkok réunies, me semble bien trop dangereuse pour que la personne-qui-habite-chez-moi puisse y mettre les roues sans prendre de gros risques. Et parmi eux, je me demande quel pourrait être le pire: la rencontre désagréable avec un nouveau serial killer ou un AVC dû à la surtension accumulée au cours des derniers épisodes.
Sans ressource et à bout de nerfs, j'implore les dieux du destin, pour qu'ils se révèlent moins cruels que les auteurs de Demain Nous appartient ! Malgré ses quelques défauts, je tiens à cette personne-qui-habite-chez-moi.

'* merci Greg et Achile.

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