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Pleurez pour nous, pauvres pécheurs

Avis sur Devilman Crybaby

Avatar Xeno
Critique publiée par le

Tout le monde connaît Devilman sans forcément le savoir. L’œuvre de Go Nagai, si atypique qu’elle pourrait en paraître maladroite, est dans son dernier tome si viscérale qu’elle n’a pu qu’influencer en 1973 des lecteurs japonais laissés sans voix, qui allaient à leur tour imaginer leurs propres histoires. 46 ans plus tard, il est temps pour l’un d’entre eux de rendre directement hommage à un manga devenu culte – non en se contentant de rappeler son existence mais en réactualisant entièrement tant son propos que son énergie artistique. Yuasa connaît Devilman, ses spectateurs aussi, et même les personnages de son adaptation l’ont déjà vu sur leurs écrans télévisés, sans comprendre qui il est vraiment. Masaaki Yuasa tend respectueusement la main vers l’œuvre brute de Go Nagai, avant de la saisir pleinement et de la raffiner à sa manière. Le passage de témoin est fait.

Baton

De Kemonozume à Devilman Crybaby il y a toute une carrière et pourtant les deux œuvres partagent suffisamment de thèmes pour laisser deviner l’influence de Devilman sur Yuasa depuis ses débuts. Ce n’est qu’aujourd’hui cependant qu’il estime avoir atteint un niveau de maîtrise suffisant pour adapter un tel objet, qui apparaît comme une forme d’aboutissement de son œuvre.

Le passage de relais se fait à travers les œuvres et à travers les générations. Une œuvre jusque-là essentiellement connue des lecteurs de manga japonais devient accessible au vaste public des abonnés de Netflix, arrivés ici un peu par hasard entre deux épisodes de The Walking Dead et remerciant leur service de streaming préféré de leur offrir un chef d’œuvre de plus.
Quant au tissu de références aux œuvres ayant été elles-mêmes inspirées par Devilman, on peut citer quelques exemples. Akira et Shinji, deux pleureuses, vont soudainement avoir des accès de violence en raison de la fusion avec une autre entité : un démon ou un Eva. Yuasa boucle la boucle en insérant dans sa version de Devilman des références à The End of Evangelion, la virilité soudaine qui s’empare du corps d’Akira étant ici directement opposée à la personnalité shinjiesque, la preuve de ceci se trouvant dans le diamètre d’une certaine tâche blanche. Akira devient donc un Guts en puissance dont l’ennemi principal est Ryo, un Griffith avant l’heure, qui n’est pas chez Yuasa aussi calculateur que chez Nagai et a grandi longtemps aux côtés d’Akira (deux ans dans le manga), renforçant ainsi son aspect humain soudainement arraché à sa condition mortelle. En attendant Miura, les lecteurs de Berserk pourront toujours en revenir à l’œuvre de Nagai pour s’imaginer une fin crédible aux aventures du Black Swordsman.

#JeSuisUnDevilman

La société ayant quelque peu évolué par rapport à celle, pleine d’angoisse, que dépeignait Nagai, Yuasa opère les transpositions nécessaires afin de resituer l’action de nos jours.
L’intention de Nagai dans son œuvre était entre autres de pointer du doigt les travers de l’homme pouvant conduire celui-ci à être détestable – le paradigme de cette situation étant la chasse aux sorcières menée dans le cinquième et ultime tome. Et quelle matière nous offre les années 2010 : réseaux sociaux et industrie de la pornographie font naître chez les gens une curiosité morbide visible à travers l’omniprésence de caméras, notamment entre les mains de Ryo. On observe également dans les réactions aux messages de Miki sur le web à quel point ce dernier peut être un lieu d’intolérance, où les idées reçues sont fermement ancrées ; l’instantanéité de la publication empêchant de réfléchir trop longtemps à ce qu’on écrit et encourageant ainsi l’impulsivité des commentaires.
Cette impulsivité motivée par la peur et engendrant la bêtise est à dissocier de l’impulsivité charitable d’Akira, qui dévoile la bonté de son cœur. La confrontation entre ces deux impulsivités est assez unique chez Yuasa, avec qui on est davantage habitué à une antinomie impulsion/raison. Ici, la raison est l’espace d’un instant perçue comme chance de rédemption, elle est ce qui empêche les démons de fusionner facilement avec les humains (explicite dans le manga), mais elle est finalement imparfaite, et ne mène qu’à des expériences scientifiques inhumaines, avant d’être évincée dans un dernier cri de rage à la fin de l’épisode 9.

Crybaby semble pousser toujours plus loin l’irrévérence, qui était déjà un trait de l’œuvre de Nagai ; celle-ci paraît d’abord être une simple impulsivité, une marque de défiance comme on retrouve souvent chez Yuasa, mais elle atteint ici un tel excès, teinté comme jamais auparavant de noirceur, qu’elle fait progressivement sombrer l’ensemble de l’œuvre dans une folie malsaine, loin d’une folie bien plus bénigne – si l’on peut dire – à laquelle le réalisateur pouvait nous avoir habitués. Cette folie malsaine est pleinement justifiée par les thématiques de Devilman : en exacerbant les travers de l’homme, elle offre sur ce dernier un regard pessimiste, voué qu’il est à mener à bien sa propre destruction.

Une vertu potentiellement salvatrice se dégage pourtant de cet amoncellement de vices : l’empathie. Insistance considérable par rapport à l’œuvre originale, présente dès le sous-titre, la sensibilité d’Akira est ici régulièrement illustrée, et même détournée afin d’en élargir la portée. Il est révélé qu’Akira pleure non parce qu’il ressent lui-même de la tristesse, mais parce qu’il exprime celle de ceux qui n’osent la dévoiler. L’empathie apparaît comme le signe décisif que son cœur est resté humain ; c’est en effet, dans cette version, après avoir vu les larmes d’Akira suite au décès des parents Makimura que Miki est convaincue de sa bonne volonté.
Yuasa fait plus que jamais d’Akira une figure christique, cherchant à se sacrifier pour sauver les Hommes. L’ajout de la scène de la lapidation en est la meilleure illustration, la haine aveugle des hommes étant de justesse apaisée par cette réponse pacifique, qui touche en premier les enfants présents dans l’assemblée. On ne voyait pas les parents d’Akira dans la version originale et cela laissait l’occasion de lui prêter une ascendance divine, ils sont ici bien humains et cela permet de replacer Akira au centre de la condition humaine.
La question de la possibilité de l’amour chez les démons est posée, là aussi de manière plus importante que chez Nagai : elle est évoquée dès les premières paroles du premier épisode et s’insinue dans certaines scènes-clés : ce n’est pas de la Beauté qu’inspire à Akira la mort de Silene, mais de l’Amour, seul sentiment qui pourrait expliquer le sacrifice de Kaim. Enfin l’amour est bien évidemment celui ressenti par Satan pour un mortel trop sensible, nous amenant à croire que certains démons peuvent potentiellement posséder un bon fond, de la même manière que le cœur des hommes peut devenir littéralement démoniaque, l’un ne valant finalement pas plus que l’autre.

Are wa Débileman

La bêtise humaine à laquelle Devilman doit faire face est sans limites, et la tendresse de quelques-uns ne suffit pas à rattraper la cruauté des autres. Si Yuasa propose ainsi une vision nuancée de la condition humaine, c’est bel et bien le désir inconscient d’autodestruction qui finit par l’emporter, de manière fidèle au manga.
Tout le développement sur la passion des personnages pour la course, ainsi que les flashbacks sur l’enfance d’Akira et Ryo, ou encore la présence des parents d’Akira sont autant d’éléments qui renforcent l’idée qu’il y a du bon en l’homme, mais qu’il ne survit pas à la catastrophe à laquelle il est confronté. Akira, Miki et Miko courent pour vivre, pour faire avancer leur situation mais ils sont irrémédiablement rattrapés par les effets de la peur, qui se propage bien plus vite qu’un humain ne peut courir. Le baton qui devait arriver dans les mains du dernier coureur tombe lamentablement au sol.

You are alone

Contrairement à l’exhortation lancée dans de nombres œuvres japonaises, notamment dans les années 90, dans le cyberpunk où la place de l’homme est de plus en plus compromise, Devilman ne rassure pas son spectateur à l’aide d’un You’re not alone. Dans l’œuvre de Nagai, Akira a perdu tous ceux qu’il souhaitait protéger et son combat est désormais vain. Yuasa déplace légèrement le problème en donnant plus d’importance aux Devilmen (Miko, le type aux dreads), avec comme point culminant le combat final face à Ryo, éclipsé dans le manga, qui donne ici lieu à une superbe scène d’animation où les Devilmen se sacrifient pour remplacer les membres perdus par Akira durant l’affrontement.

Ici, le seul à être véritablement seul est celui qui survit, le seul qui échoue à attraper le témoin qu’on lui tend à plusieurs reprises. Privé de celui qui pleurait pour lui, il n’a désormais plus que ses propres larmes pour pleurer. Ces larmes ne serviront qu’à effacer définitivement toute trace de ces existences au dénouement malheureux, comme autant de météores s’écrasant à la surface de la Terre.

A l’intensité quasi-permanente que nous offre ce drame s’ajoute toutefois une forme de légèreté née du comique, et elle s’y greffe avec un naturel étonnant, ne suffisant pas à désamorcer le drame. La scène finale possède assurément un côté grotesque lors de la révélation du corps tranché d’Akira, mais elle n’en reste pas moins forte et déchirante. Cette forme particulière de légèreté se retrouve jusque dans la très courte scène post-générique où l’on aperçoit que la planète venant d’être détruite n’est qu’un satellite gravitant autour d’une plus grande Terre. De ce qui était censé représenter la fin du monde naît alors la possibilité d’une suite, Violence Jack, façon unique de reporter l’espoir dans une autre œuvre, puisqu’il n’y en a plus pour celle-ci.

https://www.youtube.com/watch?v=uOK-1IG-j68

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