Doctor Who: Plus vaste à l’intérieur qu’à l’extérieur

Avis sur Doctor Who

Avatar Abir Ben Abdallah
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A la sortie de la station Earl’s Court de Londres, en face d’un vieux pub, nombreux sont les touristes qui affluent pour se faire photographier à côté d’une petite cabine bleue. En fait, il s’agit de la dernière « Police Box » existante en Angleterre ; une cabine dans laquelle, jadis, on enfermait les voleurs ainsi que les criminels de la ville en attendant l’arrivée de la police. Aujourd’hui, quelques londoniens passent devant en y jetant un petit regard affectueux. Certains sourient quand d’autres râlent devant tous ces « whovians » qui se bousculent …
Je sens cependant que je vous ai déjà perdu pourtant n’ayez crainte, je sais exactement où je vous emmène avec ma petite cabine bleue.

Imaginez une série vieille de cinquante ans produite par une chaîne de télé locale et qui touche des générations entières de téléspectateurs. Alors qu’au bout d’une dizaine d’année beaucoup de séries commencent à s’essouffler, la BBC a réussi à tenir en haleine des centaines de milliers de familles anglaises à travers le temps.
Originellement écrite par Sydney Newmann, il peut paraître étrange de constater que la recette du succès ne tient pas dans un scénario des plus rocambolesques comme ce fût plus tard le cas avec LOST où les suspens sans fin n’existaient que pour servir l’intrigue. Le succès ne semble pas non plus venir d’un scénario des plus classiques à savoir une histoire d’amour interminable qui servirait à combler les trous dû à l’épuisement d’idées comme nous pouvons le voir en ce moment même avec The Office. Pour mieux comprendre ce phénomène revenons sur le scénario de base. Il pourrait tenir en à peine une phrase : Le docteur  est un extraterrestre, Seigneur du Temps et de l’Espace qui traverse l’Histoire et les galaxies à travers une petite cabine bleue surnommée le TARDIS. En soi, un scénario de de science-fiction classique qui me rappelle les après-midi passés devant M6, à l’époque où Mc Gyver se contentait de traverser la « porte des étoiles » pour sauver la Terre entre deux petites blagues de colonel. Un personnage qui se voulait à la fois honnête et cynique mais visiblement trop leader pour que la série puisse tenir le choc du départ de l’acteur principal. A l’instar du personnel infirmier du Sacré Cœur qui se trouvait séparé de John Dorian suite au départ de l’acteur, deux ans plus tard, il en était fini de l’équipe SG1.
Alors, pendant longtemps je me suis demandée, pourquoi ? Pourquoi le docteur survit-il ainsi au départ de ses acteurs là où d’autres échouent ?
La réponse m’est apparue au départ de mon premier acteur-docteur. Je le voyais comme la fin de la série or ce départ a été une vraie révélation concernant le talent d’écriture des scénaristes.

Je pense que pour expliquer ceci, il me faut m’arrêter un moment sur le personnage du docteur. Seul survivant de sa lignée, ayant assisté à la perte de sa planète c’est d’abord un voyageur solitaire, un guerrier redoutable, tantôt blond, tantôt brun mais jamais roux (à son grand regret), Don Juan ou Don Quichotte, tantôt victime, tantôt combattant, amoureux des fezz, détestant les pommes, Dr Who se trouve être de tous temps et de toutes époques. Il se cache, se dissimule mais tente d’avancer malgré tout. Il assiste à la naissance et à la mort des galaxies. C’est ainsi que, les scénaristes ont réussi peu à peu à nous confronter à l’idée de l’immortalité de leur personnage à travers le temps. Et cette immortalité ne pouvait être atteinte dans notre monde réel qu’en apportant constamment de nouveaux éléments au caractère et à la psychologie de notre héros qui se trouve être vieux de plus de 1000 ans. Ainsi se dressent des possibilités infinies de secrets personnels à raconter à travers les épisodes mais aussi et surtout la légitimité face au public de pouvoir changer d’acteur sans que cela n’entrave au bon déroulement de l’intrigue. Parce que oui, le docteur ne meurt pas. Quand un acteur décide de partir, le docteur lui, se régénère. Il possède alors un autre visage et de ce fait il a un autre corps et donc, une autre façon de marcher et de parler. Il redécouvre la vie, les gestes du quotidien. Il rencontre de nouveaux personnages et dès lors peut se façonner un nouveau caractère. Cependant, malgré toutes ces modifications, chaque régénération ne marque pas une fin en soi dans la série. Le seigneur du temps reste le même docteur. Il garde les mêmes souvenirs et a toujours ses deux cœurs qui battent. L’histoire continue exactement là où le précèdent acteur l’avait laissée. Et c’est à ce moment précis que les scénaristes opèrent une rupture avec le scénario de science-fiction classique. Là où les équipes de Stargate rentrent à la base heureux pour mieux repartir vers de nouvelles aventures, le docteur lui continue à dériver dans sa boîte bleue avec ses peines, ses joies et ses doutes. Il est, dès lors, loin d’être le héros classique qui se contente de sauver la terre mais se rapproche de plus en plus de l’image de anti-héros torturés à l’instar de Starbuck dans Battlestar Galactica, pour rester dans le monde de la science- fiction. Un peu comme si le scénariste, Russel T.Davis avait décidé d’inscrire le docteur dans l’ère initiée par les Soprano lorsqu’il reprit la série en 2005. Les chaînes américaines s’illustraient alors par leur « drama » aux longueurs et psychologies cinématographiques. Les héros n’allaient plus à la rescousse du monde mais se contentaient de contempler leur propre existence dans une vie quotidienne qui ressemblait à celle du téléspectateur. On ne brillait plus parce qu’on savait bricoler mais parce qu’on savait philosopher sur le sens de la vie pour mieux l’affronter puis se battre en montrant nos faiblesses d’humain tout en ayant déjà six pieds sous terre. Il en va de même pour le docteur, jadis, représenté par l’image paternelle d’un vieil homme aimant, le docteur des années 2000 a tout perdu. Il a la silhouette d’un jeune homme un peu égoïste et paranoïaque qui n’aime plus qu’on le remarque. Dans les années 60, seul survivant de la guerre du Temps dans laquelle il a vu périr toute sa famille, il est aujourd’hui celui qui déclare avec froideur être le meurtrier des Seigneurs du Temps. Et même s’il dit ne pas aimer les soldats, il est celui qui n’hésite plus à armer ses compagnons pendant les fêtes de Noel, fin 2010.
Cependant comme je l’ai précédemment fait remarquer le personnage du docteur se réclame de tout temps et de toutes époques. Aussi le génie de Russel T Davis en 2005 a été de savoir allier classique et moderne dans l’élaboration du caractère de ses personnages. En effet, si le docteur s’inscrit dans l’idée d’anti-héros, ses compagnons quant à eux restent tout simplement et purement des héros comme nous en avons vu souvent à la télé. Admiratif devant le Seigneur du Temps, ils ne remettent jamais en cause les décisions du docteur et se contentent de voyager d’époques en époques au grès de ses humeurs. Ils restent dans l’anonymat complet face aux habitants de tout l’univers et ne recherchent jamais de reconnaissance. Un peu comme Al l’hologramme de Sam dans la vieille série de science-fiction Code Quatum, nous n’apprenons jamais rien de leur vie en général. De plus, on ne voit que très rarement des membres de leur famille, leur lieu d’habitation ou même les personnes auxquelles ils tiennent. Contrairement au docteur, ils n’évoquent que très peu leur passé. Ils demeurent cependant indispensables au récit car leur force scénaristique réside dans le fait que ces héros très normaux sont en réalité le fil conducteur de la série.
Prenons par exemple le cas de Rose Tyler, l’une des compagnes les plus aimées sur la toile. Nous pourrions la définir comme étant belle, curieuse, douce, gentille et courageuse. Ayant zéro défaut en soi, un peu à l’image de la fille idéale. Au premier épisode de son apparition, Rose habite une région pauvre de Londres avec sa mère et a un copain. Et voilà qu’à l’épisode suivant, Rose a déjà suivi le docteur pour assister à la destruction du soleil. Quant à son copain, lui, il a été désigné par le seigneur du temps comme étant l’un des plus grands idiots de son époque. Et peu importe si la mère pleure le départ de Rose, on ne saura vraiment jamais si la nouvelle compagne du docteur a des regrets. A l’image de Watson dans Sherlock qui n’hésite pas à laisser de côté ses blessures personnelles pour accompagner le détective, le passé de Rose est à première vue, totalement enterré au profit du présent du docteur.
Du moins c’est ce que nous font croire et voir les scénaristes une saison durant. Plus personne n’entend parler de la mère, du copain ni même de Londres. Le téléspectateur en oublie l’existence de ces personnages et trouve les quelques apparitions anecdotiques du copain de Rose qui tente de sauver leur « amour » presque énervantes.
Et pourtant, là où les anciennes séries se seraient contentées de tourner la page du scénario, Davis décide dès la seconde saison de rappeler au téléspectateur que la famille de Rose existe bel et bien encore et qu’elle a des choses à raconter. A tel point que le téléspectateur qui ne s’y attendait pas, découvre à quelques épisodes d’une régénération que le sort du Docteur a toujours découlé du sort de cette famille londonienne qui était loin d’être l’élément principal du récit que nous offrait les scénaristes. En d’autres termes : pendant que le docteur vadrouillait avec Rose dans la galaxie, à travers le temps et l’espace, le sort du monde qu’ils prétendaient sauver, s’écrivait réellement à Londres en 2007. Epoque de Rose, de sa famille et du téléspectateur. J’aimerais dire ici que Davis a, à mon sens, réussi à créer ce qu’on pourrait appeler le hors champs temporel ; le téléspectateur comprend que des actions importantes existent et se déroulent en dehors des épisodes qui lui sont donnés à voir et qu’il les découvrira tôt ou tard.
Cependant, je ne pense pas que le succès immense de la série tienne seulement à ses personnages ou à son intrigue qui semblent solides.
Maintenant, prenons par exemple, une vieille série de science-fiction, basée sur une intrigue solide qui se poursuivrait d’épisode en épisode. Par exemple, des personnages qui voyageraient à travers des univers parallèles dans le seul but de retrouver le chemin qui pourrait les mener à leur propre terre. Et imaginons que dans cette même série, Sliders, les scénaristes décident soudainement de « faire une pause » dans l’intrigue principale et de créer un épisode entier où l’on ne verrait pas en action les personnages principaux. Et bien, cela n’aurait sûrement pas eu le même succès qu’avec Don’t Blink, épisode préféré des téléspectateurs où le docteur ainsi que son compagnon sont loin d’être au centre de l’action. Car en effet, Sliders a pris fin lorsque la production imposa aux scénaristes au bout de trois saisons de s’éloigner un temps de leurs personnages et intrigue pour cibler d’autres éléments qui auraient pu être bénéfiques à la série s’ils ne s’y étaient pas pris aussi tard.
Ce sort ne pourrait jamais arriver à Dr Who. Je pourrais même dire que Dr Who ne disparait pas, Dr Who crée perpétuellement. Il y a d’abord Torchwood qui peut en témoigner. Une série spin off, c’est-à-dire, une série issue de la série principale où des personnages secondaires ont des rôles principaux, a vu le jour. Le succès est tel que les scénaristes savent qu’ils ne risquent rien en établissant de réels parallèles entre les deux séries. C’est ici que la différence entre l’Univers du docteur et celui des Sliders m’apparait clairement. Chez le docteur, l’intérêt du téléspectateur ne se porte pas seulement sur l’intrigue en cours comme nous l’avons précédemment expliqué ou sur les personnages principaux contrairement à Sliders mais il semblerait bel et bien qu’il y ait autre chose. Et cette autre chose pourrait être symbolisée par une main. La main que le docteur perd lors d’une régénération à la fin de la saison 1 de 2005 et qui se retrouve au centre de l’intrigue du premier épisode de Torchwood puis tour à tour, comme un leitmotiv, dans Dr Who et Torchwood. Cette fameuse main fait partie des nombreux objets du décor de la série. Aussi, quelques décors phares : une main ou même un détail comme une simple fissure dans un mur contribuent à créer un lien unique avec les téléspectateurs. En effet, le décor dans la série n’est alors plus seulement là que dans un but uniquement « décoratif » de science-fiction comme les décors de Sliders (où on se contente de représenter des mondes différents sans y accorder une réelle importance). Le décor devient dès lors informatif et essentiel. Par ce procédé, le téléspectateur possède des repères familiers. Dans Don’t Blink, par exemple, le nom « John Smith » est inscrit sur le mur d’une maison. Ce nom est associé tout au long de la série au Docteur. Et si ce dernier n’apparait pas en « chair et en os » dans l’épisode, le téléspectateur a eu ce contact avec un élément qu’il pouvait reconnaitre afin de l’immerger dans un espace de la série qui semble plus vaste. C’est la magie de New New New New New New New York. Une ville de l’an trois mille et quelques qui fût reconstruite six fois de suite. Une ville que nous connaissons bien en 2013 … Car en effet, ce que font, avec habilité, les scénaristes dans Dr Who, c’est un mélange d’espaces à la fois réels et imaginaire. Comme si il fallait garder un pied à terre pour mieux faire rêver le public tout en gardant le fameux humour anglais.
Et c’est vraiment grâce à tous ces écarts par rapport à l’intrigue de base que se construisent les vraies mythologies de Dr Who. Prenons par exemple le cas de Don’t Blink. Cet épisode presque « extra-terrestre », désolée pour le jeu de mot, je n’ai pu m’empêcher, recèle une grande habilité d’écriture scénaristique. Alors que le téléspectateur est coupé du Docteur et de l’intrigue principale et qu’il noue connaissance avec des personnages éphémères (que nous ne verrons que dans cet épisode), les scénaristes eux, continuent à créer. Ici ce sont des statues d’anges pleureurs qui s’approchent lentement de vous, à chaque fois que vous clignez des yeux, afin de vous toucher et de vous faire disparaitre de votre époque. Et c’est ainsi que les scénaristes créent un nouvel ennemi, une légende, qui rentrera à jamais dans l’univers de la série et que le docteur aura à combattre des saisons durant jusqu’à ce qu’ils anéantissent complètement l’un des personnages principaux. En coupant tout d’abord les anges pleureurs de l’intrigue principale, les scénaristes ont réussi à introduire et à présenter ces ennemis aux téléspectateurs. En les faisant se confronter au Docteur dans d’autres épisodes, les scénaristes ont contribué à les familiariser avec les téléspectateurs et enfin, en faisant mourir un personnage principal à cause de ces anges pleureurs, les scénaristes ont créé un mythe au même titre que les Dalek qui apparaissent régulièrement depuis les années 60.
«Plus vaste à l’intérieur qu’à l’extérieur », cette phrase est la plus célèbre du moment dans Dr Who. Elle évoque le Tardis, la machine dans laquelle voyage le docteur. Cette cabine bleue qui semble vraiment petite pour un observateur extérieur mais qui recèle, une fois à l’intérieur, un vrai labyrinthe, un salon, une cuisine, un tableau de commande et à ce qu’il parait même une piscine… « Plus vaste à l’intérieur qu’à l’extérieur » à l’image même du scénario de la série qui ne s’essouffle jamais… Car, que l’on aime ou que l’on n’aime pas Dr Who, il y a quelque chose qu’il est impossible de critiquer dans cette série c’est cette dimension mythologique qui s’est installée au fil des années.
Dr Who, ce n’est plus seulement une série, c’est une institution. Ce sont des émissions de télévision données en son honneur. C’est l’orchestre symphonique de Londres qui crée absolument toutes les mélodies de la série et qui se retrouve complet des mois à l’avance pour la représentation annuelle qu’il donne en l’honneur du Docteur. Dr Who c’est aussi le costume préféré des anglais à Halloween. C’est l’épisode de Noel. Ce sont aussi des citations qu’on retrouve dans nombres de séries télévisées comme un ultime hommage. Et enfin, Dr Who c’est une petite cabine téléphonique bleue en face d’un vieux pub, à la sortie du métro à Earl’s Court à Londres. Devant laquelle se masse quantité de fan de la série, des « whovian » et qui se bousculent sourire aux lèvres pendant que d’autres râlent parce qu’en fait… Cela fait 50 ans qu’ils assistent à ce phénomène en allant au travail.

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