Drôle de série, ou le Girl power vu par des misogynes

Avis sur Drôles de dames

Avatar Raphaële Martinat
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Pré-adolescente, j'adorais regarder les rediffusions de cette série des années 70 qui passaient aux alentours de midi. Ce qui était plutôt difficile car je n'avais pas le droit de regarder la télé, je ne trouvais aucun site de streaming qui proposait tous les épisodes, et je n'osais la demander à mes parents car je n'aurais pu justifier le fait que je connaissais une vieille série. Ainsi, à deux ou trois occasions, par ci, par là, je chopais un bout d'épisode, dont je ne voyais ni le début ni la fin et qui me faisait rêver pendant des jours. Puis, petit à petit, à l'adolescence, persuadée par mes sœurs, qui voulaient profiter de notre lapse de temps avec la télé pour regarder autre chose que ça, que cette série était nulle et ne valait pas le détour, j'arrêtais... Peut-être à raison...
Charlie's Angels ou Drôles de Dames (obscure référence à un film français) raconte l'histoire de trois femmes belles, brillantes et très modernes qui, après une tentative désastreuse de carrière dans la police, sont engagées par un millionaire (milliardaire ?) du nom de Charlie Townsend qui vient de créer une agence de détectives privés. Elles ne verront jamais l'homme (et nous non plus, à part sa main, un bout de sa tête et une de ses poulettes) et seront chargées d'enquêter sur des affaires particulières. Le seul lien entre elles et Charlie sera John Bosley qui fera office de comic relief et de seconde main (car les filles sont, bien sûr, capables de se débrouiller et d'arrêter des méchants toutes seules). Si au début nous avions Kelly Garrett (Jaclyn Smith), Sabrina Duncan (Kate Jackson) et Jill Munroe (la mythique Farah Fawcett), très rapidement Jill s'éclipse pour réaliser son rêve de devenir pilote automobile (ce n'était pas policière ?) et laisse sa place à Kris, sa petite sœur (Cheryl Ladd). Puis Sabrina décampe du jour au lendemain et on nous présente la belle Tiffany Welles (Shelley Hack) qui ne reste pas et laisse sa place à la superficielle Julie Rogers (Tanya Roberts). Vous l'avez compris, très peu d'actrices sont restées jusqu'au bout. Farah Fawcett, plus célèbre que son mari du jour au lendemain(Lee Majors, de la série L'homme qui valait trois milliards), prend peur et veut rompre son contrat. Finalement, les producteurs réussiront à la "convaincre" (à mon avis, c'était plus économique pour elle de cette manière) d'avoir un rôle secondaire et récurrent dans les saisons 3 et 4. Kate Jackson tiendra jusqu'à la saison 3 puis se barre à la saison 4 sans vouloir revenir pour quelques épisodes et les scénaristes doivent nous faire avaler l'idée qu'elle avait un fiancé qu'elle a épousé en secret et qu'elle va fonder une famille (ses meilleures amies n'étant au courant de rien...). Shelley Hack ne tient qu'une saison et est virée car les producteurs l'accusent d'être responsable de la baisse des audiences (on y reviendra) et Tanya Roberts n'arrive même pas à apporter de la fraîcheur (quand elle réussit à jouer) et n'apparait que comme une gourde dont la plasticité a dû jouer pour l'embauche.
Cette introduction est très longue mais me permet d'arriver au point suivant et fondamentale: son féminisme. Car, plus je reprends les épisodes et regarde les (déplorables) tentatives de reboots (cinématographiques comme télévisuelles), plus je me pose sérieusement la question de son féminisme... et me demande si son échec et celui de ses reboots ne sont pas dus au fait qu'on lui ait donné à tort l'étiquette "féministe". Les femmes, présentées comme fortes, belles, indépendantes, intelligentes, souriantes, drôles, du côté du bien, etc. sont très rapidement enquiquinantes à souhait, coincées dans leurs tenues, leurs sourires et... Charlie. Car comment peut-on les dire féministes alors qu'elles n'ont été amenées à démissionner de la police que quand il leur a proposé le job (pas même n'ont-elles démissionné de leur propre chef, non ! elles restaient sagement à leurs tâches ingrates !) ? Et qu'elles viennent à l'agence comme des petits toutous, chaque fois qu'il les somme ?
Car Charlie semble être l'allégorie des producteurs du show. Et c'est là le problème. Ces mecs ont eu assez de flair pour comprendre que le vent tournait et qu'il fallait faire une série sur les femmes mais pas assez d'ouverture d'esprit pour faire une série où les femmes ne sont pas coincées entre deux hommes: Charlie (le patron inaccessible, misogyne et qui claque des doigts pour les avoir à ses pieds) et Bosley qui connait le visage de Charlie (et, en soi, est une forme de pouvoir sur les filles: il sait quelque chose qu'elles ne savent et ne pourront jamais savoir) et fait la connexion entre Charlie et les filles (sans parler du fait qu'il leur assigne des identités voire les oriente dans les choix d'enquêtes qu'elles font). Et c'est encore pire quand on voit dans le pilote qu'un troisième individu était prévu (Scott Woodville) !
Les actrices, elles-mêmes, semblent coincées dans leurs rôles et les producteurs: on comprend un peu mieux que deux comme Fawcett et Jackson veulent partir quand elles le peuvent et on se désole en voyant le traitement de Hack qui se fait virer au bout d'une saison. Parce que, bien sûr, l'image de la "femme forte et indépendante mais pas trop quand même" commençait déjà à vieillir au moment de sa sortie: évidemment, au bout de la troisième saison, la série ayant perdu un de ses meilleurs atouts (Fawcett), il devient évident que les spectateurs vont se lasser et réaliser que plus féministe existe à côté ou doit encore être créé.
Et les suites/reprises tenteront vainement de redorer le pseudo-féminisme de cette série, sans succès car, la première chose pour rendre cette série féministe serait d'abord de reconnaître qu'elle ne l'était pas du tout (même selon les critères de l'époque) !
Et si seulement c'était l'unique défaut ! Parce que, à cause de tous ses départs de ses prises de position pour faire féministe, etc. la série se perd totalement dans une série d'incohérences: Jill semble être plus passionnée par l'automobile que la carrière policière, à se demander pourquoi elle s'est fait à ce point chier !, on aurait aimé voir l'évolution de Sabrina et pas apprendre du jour au lendemain que finalement, la vie d'aventure et la liberté sexuelle, ça va bien deux minutes (surtout, bonjour le message féministe que ça transmet pour les jeunes filles des années 80 !) et Tiffany et Julie ne seront rien d'autres que meufs-sur-lesquelles-fantasmer. L'une parce qu'elle restera trop effacée et trop en retrait pour être intéressante d'un point de vue caractère, l'autre parce qu'elle est faite pour ça (elle n'a aucune vraie formation policière là où les autres en avaient toute une). Ils iront même jusqu'à reprendre des situations des premières intros pour les distinguer, ne leur donnant aucune personnalité que d'être dans l'ombre de leurs préceptrices !
A voir pour la nostalgie, le côté rétro et c'est tout ! Dommage et paradoxal, finalement, que la première série féministe soit à rayer de la liste alors même qu'elle a ouvert la voie à tant d'autres après !

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