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Au départ, les premiers épisodes posent tranquillement le cadre. Et comme les patients ont l'air de se succéder sans revenir, on pourrait presque croire à des bribes d'analyse psyché qui mettent en exergue des thématiques typiques : problématiques du transfert/contre-transfert (amoureux), choc post-traumautique, état dépressif/suicidaire, problèmes de couple... Et puis vient le cinquième et on comprend d'autant mieux : le tout se bouclera sur des séries de 5 épisodes, pattern plus ou moins inamovible au fur et à mesure que le Professeur Dayan s'embourbe. Dayan, donc, c'est le psy qui unit toute cette tribu, et comme on le sait, psy qui doit se faire lui même suivre, ce qu'il avait omis de faire depuis des années jusqu'à ce 5ème épisode, où il retrouve une vieille amie, non sans griefs, jouée par la très bourgeoise Carole Bouquet.

Et la série de réussir un tour de force : donner corps aux thérapies sur le temps long, usant du format fleuve (35 épisodes, soit grosso modo 7 cycles complets, 3h30 par patient : c'est pas mal). D'autant plus qu'En Thérapie fait le pari de tout axer sur la parole : l'essentiel se situe en huis-clos dans le cabinet de Dayan, et il faut une équipe de réalisateurs consciencieux (à côté des chefs de barque Toledo/Nakache, on notera les noms de Salvadori, Pariser, Vadepied) pour mener à bien ce projet aussi ambitieux que simple en apparence. Le casting, assez admirablement dirigé est plutôt impeccable : découverte de Frédérick Pierrot dans un rôle long (au jeu subtil, intériorisé mais parlant) mais étalage de pas mal d'acteurs français qui trouvent là leur plus beau rôle. Mélanie Thierry, un peu perdue de vue depuis La Princesse de Montpensier avec Tavernier, joue donc une infirmière nympho éprise de son psy, mais il faut la force de son jeu lacrymal habité, loin de tout pathos facile, pour faire tenir ce qui ressemble le plus à l'ossature global du récit, celui qui fait que la profession et la vie privée de Dayan ne s'avèrent pas aussi étanches que nécessaire. Semaine après semaine, ce joue donc un petit jeu : celle-ci confesse fantasmes et pratiques sexuelles, et Dayan de faire tomber sa propre barrière éthique peu à peu. Gouffre sentimental absurde qui confronte la patiente à un passé mal digéré (un ami parental entreprenant, un deuil maternel à gérer) et dont on se doute bien que l'issue, malaisante, ne peut être épanouie.

Ensuite, Reda Khateb, dans le rôle d'un flic confronté au mouroir du Bataclan. Car oui, En Thérapie, adapté d'une série israëlienne, se situe chronologiquement dans les semaines qui suivent cet attentat morbide et marquant. Que le tout tourne de manière parfois un peu appuyée et forcée sur un supposé trauma post-attentat ayant, selon Dayan, comme libéré les angoisses personnelles est un peu artificiel, certes. On sent, de fait les coutures, j'imagine, de la série originale : dans un pays qui baigne au quotidien dans les attentats (Israël), il est probable que cette violence infuse les comportements bien plus que dans un pays qui en a certes subit quelques uns plutôt lourds, mais qui, sans l'hystérie médiatique et commémorielle, se rendrait bien compte de leur nature avant tout symbolique. Petite parenthèse et léger bémol, donc, pour revenir à notre flic traumatisé. Qui se pose, lui, dans une mesure de défiance face l'autorité du psy : l'invectivant ou le provoquant un peu, créant une sorte de tranchée que la mise en scène rend tangible (s'assoir sur le bord du canapé, maintenir une distance). Traumatisme face aux cadavres du Bataclan renvoyant à un souvenir d'enfance refoulé : le trauma est le coeur de la théorie psychanalytique comme de la série. Et arc narratif qui se terminera là encore dans un drame mortifère aussi bouleversant qu'expéditif, froid, hors-champ, dans le non-dit, le non-résolu, le non-montré.

Un soupçon de légereté peut-être avec la nageuse incarnée par une actrice adolescente prometteuse au franc-parler amusant. Et pourtant, sous l'apparence un peu cocasse, la lourdeur là encore du secret traumatique (fixette de la série : une relation avec l'entraîneur de son club de natation) et du poids familial (un père phagocyte, veûle, absent et manipulateur revenant par la petite porte) et une mère décrédibilisée, car victime aphone et inconsciente. Ce segment me semble néanmoins être une bouffée d'air apportant un peu plus de candeur (et d'humour, même si quelques traits d'une série globalement foutrement bien écrite ponctuent la plupart des épisodes) et qui a le mérite d'apporter une résolution un peu plus heureuse que le reste (évitons de plonger dans la déprime, et de dépeindre une psychanalyse en perdition comme gouffre sans espoir, incubateur d'actes suicidaires ou auto-destructeurs).

La légereté, c'est bien la grande absente de la relation de couple entre deux trentenaires qui se concurrencent quant à leur antipathie. Pio Marmaï à contre-emploi incarne brillamment un adulte bougon, paumé, râleur, dans le conflit larvé permanent, tandis que la hautaine Clémence Poésy (quand lui s'affale sur le divan, elle reste droite comme un piqué : belle composition disharmonique, éloquente chorégraphie des ethos corporels) se cache derrière une muraille de défense mécanique. Ritournelle d'apparence chaotique : un coup l'un est en retard, un coup l'autre, la dispute semble leur moyen de communication, mais au final bien décortiqué : ce dissensus, ce conflit, est finalement (avec le sexe, autre objet très récurrent, forcément) la seule chose qui fait encore tenir ce couple, peut-être plus que leur enfant (sans bienpensance, la série ne s'encombre pas abusivement de morale, et plonge dans les égoïsmes sans œillères).

Et donc, tous les 1/5, un petit récapitulatif, là encore peut-être un peu appuyé (Dayan comment à sa propre psy les différentes sous-intrigues) qui permet de repartir pour une boucle. Respiration théorique : elle permet aux deux praticiens (l'une étant désormais plutôt recroquevillée dans le théorie pure) de s'affronter à coup de schémas et de citations ; manière ni pédante ni avilissante de glisser la théorie dans la fiction (comme su aussi le faire Mindhunter). Au final donc, malgré quelques toutes petites facilités ou lourdeurs, une série qui prend le temps de libérer la parole, de jouer la maïeutique (les patients s'auto-analysent in fine, Dayan se contenant surtout de relancer, de pointer certains choix de mots, rarement de théoriser explicitement). Une série qui donne envie d'écouter autrui, de s'écouter, d'être patient, auto-critique. Et donne une image nuancée de la psychanalyse, tarte à la crème souvent bêtement raillée dans les comédies populaires (Toledo/Nakache n'étant pas loin de faire partie de la meute, à la base, pourtant) ou bien utilisée de manière cliché et clinique souvent (la mode des films freudiens dans lesquels même Cronenberg se fourvoya souvent).

fan_2_mart1
8
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