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Avis sur Fargo

Avatar Vivienn
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Saison 1

À l'heure où la frontière qualitative entre le cinéma et la télévision est presque totalement effacée, les adaptations de films en format série fourmillent de plus en plus : rien que cette année, on notera (entre autres) Une nuit en enfer, Rosemary's Baby, L'Armée des 12 singes et Dominion. Fargo arrive au milieu de tout ça avec un projet encore plus ambitieux et potentiellement casse-gueule : transposer l'univers des frères Coen en série télé. Le film Fargo, sorti au début de l'année 1996, avait su rester dans les mémoires comme l'un des meilleurs films de ses réalisateurs. Son ambiance unique, ses personnages écrits magnifiquement et qui était d'avantage là pour faire réfléchir que pour créer de l'empathie, mais aussi le thème inoubliable de Carter Burwell composé pour l'occasion. La chaîne FX, en diffusant cette série conçue comme une anthologie, allait donc avoir la possibilité de prouver qu'elle est la directe concurrente de HBO en terme de qualité de sa programmation.

Avec son casting cinq étoiles (Martin Freeman, Billy Bob Thornton, le fils de Tom Hanks), Fargo avait dès le départ des arguments d'importance. Les interprètes sont tous excellents, à commencer par Thornton, qui fait certes dans la caricature (l'atmosphère générale le demande), mais qui a su, en à peine quelques épisodes, à tisser l'un des personnages les plus cultes de ces dernières années série. Chacune de ses répliques est un délice d'écriture et d'interprétation, chacune de ses apparitions propice à une scène encore plus follement jouissive que la précédente. Son personnage a beau être terrifiant, il souligne à merveille la reprise du parti pris coenien : celui de rire de l'homme, de sa bêtise ou de sa simple nature. Fargo 2014 est, à l'image de son ancêtre, une série à la dimension comique évidente - dans ses dialogues, le ridicule de ses personnages et de ses rebondissements, son imprévisibilité constante, et sa mise en scène, lorgnant tantôt vers le burlesque, tantôt vers un aspect bande-dessinée. Cet aspect est d'ailleurs souligné par certains choix de casting, comme celui de recruter le fameux duo comique Key & Peele pour le rôle des agents Budge et Pepper : Fargo veut faire rire, et réussi à merveille ce pari. "Oserez-vous en rire ?" titrait l'accroche du film : la série parvient donc à le déclencher dans les scènes plus tragiques et dramatiques qu'elle peut nous proposer.
Autre point incroyable de Fargo, c'est sa mise en scène : loin d'être tape-à-l’œil, souvent discrète, elle n'en reste pas moins excellente. Tant dans le montage (avec un rythme de changement de plan dans les dialogues qui rappellerait les meilleures scènes de Arrested Development) que dans un sens du cadre qui parvient à capter à merveille l'atmosphère climatique du lieu et l'atmosphère narrative du scénario. On ne compte plus les magnifiques plans qui ont su rythmer cette saison 1 - une réalisation subtile à laquelle il faut vraiment faire attention pour en déceler la qualité, mais une réalisation de grande qualité qui surpasse par ailleurs True Detective (puisqu'on m'a souvent dit que cette dernière était mieux foutue) en terme d'intelligence et de message.

On pourrait dire encore plein de choses sur Fargo : sa vision de l'homme jouissive, la construction admirable de son intrigue (on a beau ne pas savoir où l'on va, la série sait, elle, où elle nous dirige) et de ses personnages (l'évolution de Lester) ou la révélation qu'a pu être Allison Tolman - la série n'en reste pas moins un must-see instantané, qui, encore plus d'être la meilleure nouveauté de ce début d'année, est l'un des produits télévisuel les plus réussis depuis un bout de temps, à la fois unique (dans sa forme) et ultra-référencé. Une belle claque dont on attend d'ors et déjà avec impatience le renouvellement pour une saison 2.
★★★★★★★★★☆

Saison 2

Si la première saison de Fargo était un projet risqué parce qu’elle déclinait en série l’un des films les plus emblématiques des frères Coen, la seconde l’est parce qu’elle fait suite à l’une des nouveautés les plus acclamées de ces dernières années. Avec sa semi-anthologie, Noah Hawley semble construire peu à peu un univers coenien ultime, où les thématiques anthropologiques des deux cinéastes se complémentent à un propos quasi sociétal – à chaque saison son époque, à chaque saison ses personnages, à chaque saison son sujet de réflexion.

L’an dernier, Fargo était une série sur la bestialité de l’être humain, sur la violente animalité qui ronge même les êtres les plus innocents. Cette nouvelle itération n’est pas tant traversée par ces questionnements existentiels que par la tragique peinture de l’Amérique post-Vietnam, rongée par les fantômes de sa jeunesse traumatisée, violentée, torturée. Le spectre d’une génération abusée par son autorité, par cette puissance supérieure et omnisciente les utilisant comme les pions de leur grand schéma. Dans Fargo, les aliens remplacent les gouvernements, les mafieux sont des soldats, policiers et civils sont les dommages collatéraux inhérents à toute guerre.
Dans le dessin de la guerre fratricide de ces victimes aux mêmes racines, la nouvelle saison de Fargo se révèle d’un pessimisme rare. Le rêve américain désenchanté, les traumatismes de la guerre, à l’empreinte ineffaçable, et la profonde inhumanité d’un monde qui les stigmatise et ne les comprends pas. Hawley fait de cette farce criminelle la rencontre brillante d’un comique de l’absurde digne des plus grands et d’un propos social tragique, fataliste et fondamentalement déprimant. Derrière le visage balafré de ces gangsters plus ridicules les uns que les autres se cachent à la fois l’ombre de l’enfer de la jungle vietnamienne transmis de génération en génération selon la mécanique macabre du cycle de la folie de l’homme, et les malaises d’une époque – du combat contre le cancer à la fin des individualités : Fargo, saison 2 est finalement le portrait des failles et des blessures de celui qui aime s’appeler le plus grand pays du monde.
Mais la plus grande réussite de la série est sans doute l’illustration de ces propos. Par l’allégorie, bien entendu, mais aussi avec style – mise en scène au-dessus de tout (ou presque) de ce qui peut se faire actuellement sur petit écran, usant de gimmicks et d’effets toujours bien sentis, casting d’un niveau admirable, inventivité constante dans l’écriture et dans la narration. Tant d’accomplissements créatifs qui font de Fargo un monument de la télévision contemporaine.

Tous essaient de trouver une réponse à cette question : pourquoi la violence ? pourquoi la guerre ? Certains s’en libèrent et la laissent se déchaîner dans une explosion de sang et de cris ; d’autres cherchent des solutions : serait-ce une question de langage ? ou alors un malaise identitaire ? Comme dernière note positive, Fargo semble nous dire de garder espoir. Parmi tous ces hommes, certains ont de bonnes intentions. Le bien, s’il se cache parfois derrière le mal, peut être une finalité. Hawley a beau être pessimiste, il n’est pas fataliste – et c’est bien pour cela que son bébé est plus qu’une simple série, plus qu’une simple relecture de l’univers des Coen. Il est un auteur, et Fargo est son chef d’œuvre.
★★★★★★★★☆☆

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