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Avis sur Fleabag

Avatar Sergent Pepper
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Le pitch d’une œuvre n’est pas toujours le meilleur angle pour se laisser attirer par elle. Si l’on considère que Fleabag est le portrait contemporain d’une jeune trentenaire assumant son penchant pour l’alcool, le sexe et le sarcasme à l’égard d’une famille névrotique à souhait, et que les ressorts narratifs n’auront rien de particulièrement audacieux (le deuil qui passe mal d’une amie proche, le remariage de papa, le dégoût répulsif du beau-frère, une attirance compliquée pour un jeune prêtre), on se concentre sur des éléments traditionnels et attendus de la comédie.

Or, c’est dans son âme même que Fleabag tire son épingle du jeu. Tout d’abord parce que c’est une série anglaise, et qu’à ce seul titre, la malice, la tonalité, le raffinement emballent toutes ces thématiques d’un irrésistible charme. L’occident a beau être universalisé au possible, et un café de cochons d’Inde pouvoir être autant à Paris, New York, San Francisco qu’à Madrid, celui de Londres sera à nulle autre pareille.

Mais surtout, Fleabag est le projet très personnel de Phoebe Waller-Bridge, qui conduit le show, l’écrit et l’incarne. Son sens de la caricature n’épargne personne, et lui permet de s’entourer d’autres excellents comédiens, où les femmes brillent tout particulièrement (sa sœur, archétype de la business woman qui s’auto-dévore, sa vampirique, artiste et effroyablement souriante belle-mère), bâtissant une comédie humaine au vitriol où les mesquinerie, les jeux de rôle et les failles alimentent la farce continue qu’est la vie sociale.

Pour équilibrer ce trop facile dispositif de chamboule-tout, la scénariste fait évidemment de son personnage le premier dans la ligne de mire. La lucidité et l’autodérision sont le carburant même de la série, qui, en n’épargnant personne, finit par générer pas mal d’empathie pour le plus grand nombre.

Et pour mieux briser le carcan de la satire gratuite, Phoebe Waller-Bridge opte pour une transgression narrative constante, en interpellant le spectateur à qui se destine non seulement la voix off, mais aussi des commentaires rapides, en pleine scène, sur la situation en cours. Un ajout de sous-titres sur les implicites, des apartés permanents qui construisent une connivence tout à fait savoureuse. Une fois la relation établie, le génie de son jeu lui permet de se contenter de regards à notre endroit. La complicité est désormais totale, et un simple coup d’œil à destination de la caméra se transforme en saillie drolatique. En quelques épisodes, Phoebe Waller-Bridge a remplacé sa confidente suicidée par les voyeurs de l’autre côté de l’écran : la relation est d’abord forgée dans la critique des autres, permettant de clairement choisir son camp et se rangeant derrière l’omniscience de la narratrice, de toutes les scènes et du sommet de sa subjectivité sans bornes.
Mais progressivement, le portrait sans fard contribue aussi à une mise à nu qui nous donne accès à ses failles, ses embarras, ses excès, en miroir de la déception de ses coups d’un soir, ou de la fatigue nerveuse de ses proches à supporter ses coups d’éclat.

Et, toujours, cette interpellation qui nous invite à rester en sa compagnie, comme un écho du fardeau que le personnage a à porter en étant, presque malgré elle, toujours elle-même.
Alors que la première saison empèse légèrement le pathos sur ses derniers épisodes avec la nécessité d’une résolution quant à un deuil qui ne passe pas, la mélancolie de la deuxième – et ultime, encore un grand signe d’intelligence que de concentrer l’intensité sur un format aussi court – se veut plus délicate, plus audacieuse aussi, lorsque le personnage du prêtre est apte à capter les apartés, jolie métaphore sur le fait qu’elle se trouve enfin face à quelqu’un qui puisse réellement lire en elle comme un livre ouvert. Se dessinent alors la question de l’attirance, du sentiment amoureux et les voies possibles de la rédemption. Une sorte d’accès tortueux à la maturité, pour une écorchée vive qui avait pris l’habitude de panser ses plaies à l’écoute de nos fous-rires, mais qui finira par nous abandonner, lucide et attendrie, à un arrêt de bus, faisant de nous des orphelins tout aussi reconnaissants.

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