Dans le livre un héros, à la télé un hareng...

Avis sur Game of Thrones

Avatar Kevan
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Mettons nous d'accord : Game of Thrones part avec des avantages non négligeables. Un sujet en or, une intrigue aux petits oignons, certains acteurs qui n'ont plus rien à prouver, le soutien d'HBO, la chaîne ayant produit les meilleures séries des années 2000... Il n'y a pas à renâcler ou à faire la fine bouche d'entrée de jeu, à moins d'être vraiment contre le principe même de la fantasy.
Alors, pourquoi un 5 si sévère ? Pourquoi une note qui ressemble tant à une sanction ? Eh bien, je... je dois vous l'avouer... Je suis un puriste. Eh oui. Si vous pensiez que j'étais quelqu'un de fréquentable, vous aviez tort.
Puriste, en l’occurrence et pour ceux qui ne suivent pas au fond, signifie que j'ai lu les romans de George R. R. Martin avant la diffusion de la série, que j'en avais conclu quelque chose comme "hiiiii, c'est la meilleure histoire de tous les temps, les personnages sont profonds, l'univers est travaillé, GRRM, pour toi, je t'offrirai des cravates venues de pays où elles ne sont pas chères !", et que la série m'avait, en conséquence, déçu.
Au jour d'aujourd'hui, presque tout le monde connait Game of Thrones. Les Simpsons, South Park et même Plus Belle la Vie ( si si, j'ai vérifié ) y ont fait référence. De l'internaute du dimanche au sériphile averti, personne n'a échappé au phénomène. Les "Winter is Coming", "Hodor" ou "Valar Morghulis" sont devenus des lieux communs, les acteurs sont désormais connus du grand public, et vous ne pouvez pas parler série avec quelqu'un sans que le sujet déboule sur le tapis. Tout cela est, à mon avis, parfaitement justifié. Mais est-ce vraiment la série qui séduit, ou ne profite-t-elle pas juste de l’extrême qualité des romans ?
Ci-gît le lièvre ( depuis le temps que j'attendais de placer cette expression ), dans quelle mesure l'adaptation télévisuelle profite-t-elle de sa source littéraire très riche sans y ajouter grand chose ?
Ma réponse serait, évidemment, "beaucoup trop".
Car soyons honnête ( ici comme souvent, ça veut dire "soyez d'accord avec moi" ), il n'y a rien de bien transcendant une fois passé l'univers, les personnages et la trame suscités. La réalisation est quelconque, les décors et les costumes parfois à la limite du cheap ou du mauvais gout, les raccourcis sont nombreux et pas toujours très heureux, le filtre bleu dès qu'on passe dans le nord est assez dégueulasse, les paysages irlandais ont vite fait de tous se ressembler, Les plans nichons sont un peu trop forcés, l’enchaînement un lieu/une scénette est un peu monotone, surtout quand il s'agit de remplissage... Les acteurs eux-mêmes sont parfois à côté de la plaque. Quand on a d'un côté de bons acteurs comme Peter Dinkelage, Maisie William, Nikolaj Coster-Waldau et Jack Gleeson, il est toujours dur de se retrouver dans la scène suivante face à Natalia Tena, la fille qui se prend pour un orc, Gethin Anthony, l'homme à qui les consignes comme "tu joues un personnage charismatique" n'inspirent qu'un vague ennui, Emilia Clarke qui perd toute crédibilité dès qu'elle veut en imposer, ou même à des comédiens chevronnés mais ici peu convaincants. Je pense notamment à Carice Van Houten et son regard à la Ka-Ah du livre de la jungle, à Lena Headey et à son sourcil élastique lorsqu'on ne lui demande pas de jouer des scènes intenses, ce qu'elle fait très bien, à Nathalie Dormer et à ses moues de garce manipulatrice aussi subtiles que ses robes de gogo danseuse, ou encore à Aiden Gilen, qui joue le maléficieux conseiller avec un manque de conviction et d'investissement surprenant de la part du maire de "The Wire". Mais le loup-garou d'or de la prestation à se ronger les moignons revient sans nul doute à Kit Harington, incarnant Jon Snow, personnage tragique au bon fond, évoluant de gamin prétentieux à homme conscient de ses devoirs. Kitty interprète cela avec un fatalisme désarmant. Il n'en branle pas une. Parfois, la caméra peut revenir sur lui trois fois d'affilé sans qu'il ait bougé le plus petit muscle de son visage. Au fur et à mesure des saisons, il tente bien de camoufler ces limites en parlant avec une voix très rauque ou en restant constamment avec la bouche entrouverte, mais ce n'est tout bêtement pas suffisant. L'ami Kit-kat traverse moult aventures et fait de multiples expériences avec le même air ahuri-endormi-hautain. Tel un poisson mort frisé, une huitre courroucée ou une tête de veau pas fraiche, il magnifie le jeu de tout ses camarades par la seule force de son propre non-jeu. Respect.
Attention, le propos n'est pas de dire que puisque c'est une adaptation, la série perd de facto tout l'avantage scénaristique. Ce serait idiot. On serait à court d'essence avant d'avoir pu brûlé tout les bons films issus de livres. Il ne s'agit pas non plus de tout comparer à la loupe, le bouquin dans une main et le monocle dans l'autre, en glapissant à la trahison à la moindre mèche de travers. C'est parfois difficile à éviter, et j'y ai moi-même souvent succombé dans ma folle jeunesse ( qui remontera à deux ans à partir de mardi prochain ) mais ça n'apporte rien. Les deux oeuvres sont différentes. Mais en terme d'adaptation, bien que certains axes soient modifiés honorablement, on a aussi pas mal de changements idiots, racoleurs, simplistes ou juste décevant. Comment oublier Talisa et le massacre gnan-gnan qui s'ensuit ? Comment comprendre la balourdise de Littlefinger, soit-disant l'un des intrigants les plus subtils du royaume ? Comment justifier la trame de Quarth et son nawak sans rimes ni raisons ?
Mais surtout, ce avec quoi j'ai le plus de mal, c'est le total sacrifice de l'ambiance mélancolique. ASOIAF est une oeuvre qui peut être belle, malgré sa cruauté. Poétique, même. Les souvenirs du printemps trompeur, de la rebellion, les amours, les luttes et les regrets de la plupart des personnages sont des aspects très importants des livres... qui passent complètement à l'as ici, sans doute parce qu’ils empiétaient sur une scène de Ros, jeune femme absente des romans dont l'utilité jusqu'ici, était d'accepter d'être filmée nue. J'exagère, il y avait surement d'autres impératifs qui justifieraient leur absence, mais toujours est il que ça manque. Idem pour les descriptons bucoliques ou grandioses, remplacés faute de budget par des plans serrés ou des CGI brumeux, quand ce n'est pas toujours la même fichue prairie Irlandaise-toundra Islandaise-steppe Maltaise. Un autre point très important de la saga qui n'est guère abordé dans la série, de façon plus compréhensible, est l'énorme world-building de Westeros, ses religions, ses maisons nobles, sa géographie, sa culture...
Mais malgré tout... La série peut avoir de bons moments ( ouille, mes doigts ). Il n'y a qu'à voir le speech de Theon à Winterfell, le mariage de T*****, l'après Red Wedding... C'est bien géré, c'est agréable à regarder, ça s'impose comme faisant part d'une vrai série et non pas juste d'une version malmenée des livres. Certaines musiques sont impressionnantes ( Mhysa ), et certains acteurs au départ peu à l'aise ont pris leurs marques de façon tout à fait convaincante ( Charles Dance, Iain Glen... ). Evidemment, en contrepartie, il y a aussi des scènes ridicules ( à peu près toutes les scènes de Daenerys depuis le début de la saison 2 ), du remplissage auditif morose, et Kit Harington.
Mais qu'importe ! Rien que pour découvrir l'intrigue crée par George Martin, les gens ont raison d'aimer cette série. Plus qu'à espérer qu'elle ne soit qu'un tremplin pour les convaincre de lire les bouquins. Mais pour un lecteur, déjà au courant que [[Jean-Paul]] va assassiner [[Marcel]] alors qu'il était sur [[Saturne]], la série présente infiniment moins d'intérêt et laisse la vue libre pour constater ses défauts. Bonne porte d'entrée à l'univers d'ASOIAF ( d'ailleurs, mon coeur de snob me laisse à penser qu'on laisse entrer n'importe qui, de nos jours ), elle peine à être plus que ça par elle même. Enfin, un seuil pour une aussi bonne histoire, c'est déjà quelque chose.

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