Flocons de cendres

Avis sur Game of Thrones

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Au cours de son (deuxième ?) âge d’or, dans les années 2000, et notamment grâce à HBO, la série télé a cumulé dans l’esprit de ses adorateurs une longue série de qualités que l’univers du film perdait dans des proportions équivalentes, comme par un mystérieux système de vases communicants: les vrais auteurs s’y réfugiaient, les personnages et les intrigues y étaient salutairement creusés, les moyens artistiques et financiers conséquents. Une fois retirées, les figures de proue de cette revigorante nouvelle vague laissèrent apparaitre une plage gorgée de reliefs malodorants : on redécouvrait que la série pouvait aussi être étirée sans vergogne, ses cliffhangers artificiels comme l’humour d’un bollockbustrer ©, et son interprétation hasardeuse comme le charme d’une comédie française. Désormais, les défenseurs de chaque camps étaient bien embêtés: les avantages et défauts des deux modes narratifs pouvaient être trouvés chez chacun d'entre eux en d'égales proportions. La série indiscutable redevenait rare comme une perle naturelle. Dans les deux cas, un ingrédient redevenait aussi essentiel que parcimonieux: le talent.

Qu’on l’aime ou non, Game of Thrones fera date, avant tout par son ambition monstre. L'œuvre littéraire sur laquelle elle s’adosse est riche et complexe, d'inspiration historique et politique. Ses lieux de tournages, les effets spéciaux qu’elle a engendré font de cette méga-production un évènement qui a cumulé au cours de ses huit saisons ses aficionados transis, ses admirateurs vigilants, ses suiveurs captifs et ses détracteurs virulents. Trash et putassier pour les uns, enivrant et stupéfiant pour beaucoup d’autre, le show, qui a fait de la perte brutale de ses personnages principaux une de ses marques de fabrique, est entrée dans l’imaginaire collectif de chacun, thuriféraires, contempteurs ou même indifférents : même si on s’en fout, on sait de quoi on se fout.

Au cours de son final qui ravira les uns et dépitera les autres (et laissera indifférents les troisièmes, ceux qui dès le début, ou en cours de route, avaient décidé de ne pas s'en préoccuper), il s’est pourtant passé une chose suffisamment inhabituelle dans l’univers de la fiction filmée pour que je me sente obligé d’y revenir, et y consacrer les quelques lignes qui suivent.

Une chose inhabituelle et paradoxale: cette dernière saison qui aura mis presque tout le monde d'accord au moins sur la rapidité de sa narration (et la conclusion parfois discutable de certaines destinées), a su prendre le temps de montrer quelque chose d'aussi rare qu'essentiel.
Les épisodes 2 et (la moitié du) 4 se sont concentrés sur les heures qui enserrent une monstrueuse bataille (celle de l’épisode 3, donc), qui pouvait être, naturellement, la dernière de chacun. La chose a tellement bien fonctionné du point de vue de ce ressort narratif inédit, que l’on s’est presque surpris à regretter le grand nombre de personnages principaux qui y avaient survécu. Pour autant, le procédé est à bien des égards assez merveilleux.

L'occasion de réaliser qu'en effet, d'après ce que l'on sait d'une veille de bataille (en puisant dans les récits qui nous sont restés), il est souvent impossible de dormir. Qu'on attaque presque jamais les possibles dernières heures de son existence frais et gonflé à bloc mais plutôt épuisé et nerveux, quand ce n'est pas avec une gueule de bois carabinée. Que parler, rire et échanger des serments emphatiques au coin du feu est plus naturel que de partir se coucher tôt dans son coin.
Quand on réalise à quel point on peut avoir du mal à trouver le sommeil avant un examen ou un acte professionnel décisif, on ne peut que se perdre en conjecture sur notre comportement si notre destin pouvait se jouer sur un champs de bataille, une épée à la main aux côtés de vieux compagnons.
Cet épisode fut beau et inattendu.
Il en de même de l'après-bataille, quand on se rend compte miraculeusement au nombre des survivants: avant que de se pavaner d'allégresse comme dans 95% des fictions, il y a d'abord le temps du deuil et de la douleur, avant de noyer le sentiment ambivalent de jubilation mixé à la douleur dans des hectolitres d'alcool. Si cela avait déjà été porté à l'écran, cela ne 'avait jamais été dans de tels proportions, d'une manière aussi juste qu'étrange (à un gobelet Starbuck près), dans une saison qui a fait des ellipses un style de narration.
Les personnages ont pris là, en tout cas, une épaisseur dont on pourra s'empresser de regretter la disparition par la suite.

Et cette conclusion, que peut-on en dire ?
La façon dont les internet ont violemment bruissé pour accompagner les derniers épisodes est à la fois réjouissante et déprimante.

D'un côté, c'est bien parce que chacun s'est viscéralement approprié la série que les réactions ont été à ce point violentes. L'affect érigé en étendard n'est d'ailleurs pas sans rappeler celui des supporters de foot au cours d'un match (les vidéos de fans en transe pendant les diffusions étaient drôles jusqu'au dernier épisode), et la pétition lancée pour refaire la dernière saison serait amusante si elle n'était pas surtout ridicule: parce qu'une partie des spectateurs avait choisi lesquels parmi les indices disséminés ça et là en 8 ans quels étaient ceux qui valideraient leur théorie, parce qu'une autre partie avait fait de tel ou tel personnage son champion qu'il était impensable de ne pas voir triompher à la fin (et on en revient au foot), une autre encore, qui avait décidé que 7 ans de ramifications entrelacées ne pouvaient pas voir un final qui ne s'étale pas sur 4 saisons de plus, ou une dernière frange enfin, parce qu'il est impensable qu'une vie d'effort puisse basculer en une seconde, comme… ben, dans la vraie vie, tiens. Ou même, comme dans le vraie vie aussi, qu'une existence bâtie sur des complots intelligents et des manigances démoniaques puisse se conclure sur une bêtise irréfléchie.
Bien sûr l'ambition du show n'était pas de coller à une forme de réalité débarrassée de dimension épique, néanmoins, puisqu'une partie de son inspiration était d'ordre historique, il ne me semblait pas totalement incongru de parfois pouvoir y revenir par une forme d'ironie douce-amère: de nombreux rois et personnages célèbres de l'histoire du monde dans lequel nous vivons ont connus une vie édifiante et une fin décevante ou ridicule.

Du coup, il semblait bien plus simple de détester les options scénaristiques finales choisies par les créateurs (qui avaient en plus le tort de devancer un écrivain procrastinateur) sans doute parce qu'on déteste surtout et avant tout l'idée de ne plus avoir d'épisodes à savourer dans les années à venir. Une façon de hurler à la face du monde qu'on était pas dupes, ou juste plus intelligents qu'une série télé par laquelle on avait si longtemps été bluffé, en idéalisant à outrance les premières saisons (pourtant elles aussi non exemptes de défauts) pour pouvoir mieux rejeter une conclusion qui ne pouvait être que déceptive: surprenante, elle n'allait pas respecter les fameuses trajectoires personnelles chéries par les uns et les autres (Jaime, Jon); attendue, elle ne respectait pas le cahier de charges, marque de fabrique de la production.

Si les fans transis se sont sans doute autant trompés que les haters virulents, il me semble qu'un peu de recul permettra à chacun de contempler l'intégralité de l'effort magnifique des producteurs d'une série à ce jour inégalée en terme d'ambition, de moyens et d'écriture combinés, et enfin apprécier ces huit saisons comme un tout, puissant et diablement jouissif, regorgeant de moments de bravoures, de personnages attachants et d'images inoubliables, qu'on prendra un plaisir fou à remontrer un jour à un proche, qui souhaitera la découvrir à nos côtés.

La série, et surtout sa fin, a des défauts ? (Oui, l’hiver n’est pas vraiment venu à port-Real... sinon un hiver de cendres). Au fond, c'est tant mieux. Cela permettra d'entretenir le rapport délicieusement passionnel qui nous lie à elle. On ne cessera de refaire la match. En sport, ce sont presque toujours les matchs non aboutis qui laissent les souvenirs les plus vivants.

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