Au nom du fils

Avis sur Grégory

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J'ai eu deux piliers pour me construire en cette période fantastique qu'est l'adolescence : Indochine (no comment) et l’affaire Villemin.
12 ans à peine lorsque je découvre, balancées en pleine face, à la Une des journaux, les photos de ce petit corps, en anorak et bonnet, ligoté et repêché d’une rivière.
La Vologne, traversant Lépanges, dans les Vosges . Une belle leçon de géographie.
Gregory Villemin. 4 ans. Un ange blond, sacrifié sur l’autel de l’envie, de la jalousie, de la rancœur. La haine, pure.

35 ans après, Netflix propose un documentaire en 5 épisodes, revenant sur cette histoire tragique, abjecte et rocambolesque, série dont la cible serait un public jeune (je t’emmerde, Netflix) et international, ignorant tout ou presque de cet évènement macabre.
Netflix s’est fait une spécialité de shows documentés retraçant des affaires judiciaires, résolues ou non, son summum restant l’incroyable Making a Murderer qui, non content de relater dans les détails les plus infimes l’historique de Steven Avery, mène une nouvelle enquête, à la recherche de la vérité (la saison 3 à venir s’annonce d’ailleurs des plus palpitantes).

Gregory est d’un tout autre acabit.
Gregory est factuel. En un peu de moins de 5 heures, la série décortique cet hallucinant marasme judiciaire et médiatique. Choix évident que l’affaire Villemin car, comme le dit Jean Ker, photo-reporter pour Paris-Match à l’époque, l’un des témoins capitaux, elle contient

la formule magique avec tous les ingrédients qui font que c’est un bon fait divers.

Tout est là. Tout est parfait dans l’horreur et l’atrocité.
Un corbeau qui se manifeste dès 1980 et qui harcèle au téléphone, la famille Villemin, à tour de rôle, mais dont la cible est le Chef, Jean-Marie, père de Gregory ; le petit blondinet assassiné ; un cousin du père accusé puis relâché ; ce même cousin tué par le père, persuadé de sa culpabilité, et donc emprisonné ; la mère de l’enfant, Christine, pointée du doigt à son tour, comme étant la meurtrière de son enfant, sans mobile ; le clan Villemin qui se divise, dans lequel personne ne parle alors que certains savent, de manière évidente ; la gendarmerie et la police, qui se tirent la bourre et qui en oublient d’enquêter ; un juge, indécis, incompétent, préoccupé par son image et sa notoriété, qui se laisse manger par les avocats et les journalistes ; ces mêmes medias, ne reculant devant aucune limite, aucun tabou, insinuant, inventant, dénigrant, harcelant … déjà immondes au siècle dernier …
Le fait divers parfait, oui. Un fait divers, un de plus, qu’aucune fiction n’oserait rédiger ou filmer.

Gregory revient sur tout ça, à grands renforts de témoins qui ont vécu les faits et inhalé les relents de haine, de mensonges et de manipulations.
Les avocats, les journalistes, plus ou moins partiaux, plus ou moins impliqués, les gendarmes, les policiers, qui ont pris la relève de l’enquête lorsqu’elle piétinait, tous ressassent des souvenirs qui les hantent encore aujourd’hui.

On pourra reprocher à Gregory quelques effets de mise en scène un tantinet malvenus, une musique parfois un peu trop appuyée et le manque de volonté (ou de moyens) de chercher la vérité, mais ce retour sur les évènements permet une mise en lumière des nombreux dysfonctionnements ayant empêché l’arrestation d’un des plus célèbres meurtriers de la France du XXe siècle.

L’affaire Villemin a été une leçon de vie pour moi et 35 ans après, j’éprouve encore une profonde tristesse de voir ce crime impuni.
J’avais à peine 12 ans quand j’ai appris ce qu’étaient le Bien et le Mal.
J’avais à peine 12 ans quand j’ai compris qu’on pouvait s’en prendre aux plus innocents, pour des raisons les plus ignobles.
J’avais à peine 12 ans et j’ai versé des torrents de larmes pour ce gamin que je ne connaissais pas, moi qui ne suis pas fan des enfants. Déjà si sensible, Bichette …
J’avais à peine 12 ans lorsque j’ai eu le cœur retourné par les hurlements déchirants de cette mère, aux funérailles de son enfant, cette mère qu’on a accusée, salie, trainée plus bas que terre, aujourd’hui encore décrite par le commissaire de police de l’époque, Jacques Corazzi, à grands renforts de propos sexistes

elle était en noir, certes, mais un noir moulant. Pas la tenue et l’attitude qu’on attend d’une mère éplorée … Elle était excitante ! Attention, je ne dis pas qu’elle était coupable, mais …

Crève donc, Corazzi.

J’avais à peine 12 ans quand j’ai su que l’Humain pouvait être méprisable, détestable, écœurant et qu’il n’y avait pas grand-chose à en attendre.

Surtout, j'avais à peine 12 ans, puis 15, 20, 30 et 40 (et des poussières, ne chipotons pas) pour comprendre que parfois, l'amour peut tout vaincre, tout surmonter, tout affronter. Respect au couple Villemin, d'une force et d'une combativité exemplaires.

Oui, j’ai grandi et me suis construite avec Gregory Villemin.
Lui n’a pas eu cette chance.

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