Raylan Givens, le (vrai) meilleur poulet du Kentucky

Avis sur Justified

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L'expression "être victime de son succès" s’applique hélas à un bon nombre de séries télévisées : que leurs premières saisons rencontrent l'approbation du public et vous verrez souvent une baisse de la qualité et surtout de l'authenticité qui faisaient jusque-là leur réussite critique, tout cela pour plaire au plus grand nombre. Aucun exemple n'est plus frappant que le phénomène Game of Thrones, conçu comme une fresque fantastique aux antipodes des clichés hollywoodiens, avant de finalement embrasser ces clichés parce que les dragons vendent mieux que les intrigues de palais.

Mais s'il est une série américaine qui n'a jamais laissé son succès la dénaturer et n'a jamais cédé aux sirènes de la facilité pendant les six années de sa durée, c'est bien Justified, produit par FX d'après Fire in the Hole, une simple nouvelle du regretté Elmore Leonard, l'un des cadors du polar outre-Atlantique. Dans la bouche de son principal antagoniste Boyd Crowder, ce titre deviendrait d'ailleurs la réplique culte de la série, nous y reviendrons.

Justified a été traduit par "Justifié" au Québec, mais dans le contexte de la série le sens revient davantage à "légitime défense", puisque telle est l'excuse de l'US marshal Raylan Givens pour avoir abattu un mafieux dès l'ouverture du Pilote, bavure qui lui vaut d’être exilé de Floride vers son Kentucky natal, plus précisément le comté de Harlan, célèbre pour sa criminalité et ses mines de charbon. Il y tâchera de faire régner l'ordre, ce qui ne sera pas chose facile dans ce monde à part, presque médiéval et régi par des durs comme son propre père Harlo ou son ami d'enfance Boyd Crowder.

Cette prémisse illustre déjà bien l'une des grandes qualités de la série, qui ne se démentira pas jusqu'à la fin : l'ambiguïté éthique de son héros, certes protecteur incorruptible, mais très prompt à tirer avant de discuter. Raylan Givens n'est pas Dirty Harry, il ne déteste pas tout ce qui n'est pas blanc ou hétéro, mais son manque de respect des règles et ses démons intérieurs le poussent à dégainer bien trop souvent là où le dialogue aurait évité la violence.

À l'instar du film de Don Siegel cependant, la série de Graham Yost est à bien des égards un western contemporain. Cela est d'ailleurs évident assez vite, de par le stetson de son héros, que personne n'a jamais mieux porté que Timothy Oliphant, pas même John Wayne, la bande-son ou encore le superbe cadre montagneux et forestier du Kentucky du sud-est (bien que la majeure partie des six saisons aient été tournées en Californie). Comme chacun le sait, le western est le mythe fondateur des États-Unis d'Amérique, et en son centre l'on trouve quasi-invariablement la figure du justicier solitaire, défenseur de la veuve et de l'orphelin mais condamné à rester en marge de la société.

FX a cependant eu l'intelligence d'apporter une bonne touche de modernité à ce concept intemporel. Raylan Givens est certes blanc, hétéro, issu du vieux Sud mais il n'a rien du facho réac. C'est un gars plutôt normal, souriant et bon vivant. Il n'a rien d'antisocial et n'est pas disposé à laisser le souvenir d'une enfance peu joyeuse, marquée le travail à la mine et par un père criminel et tyrannique, lui pourrir la vie. Son sourire fait des ravages dans le Kentucky, mais sa vie familiale est assez chaotique, notamment à cause de ses va-et-vient avec son ex-plus-si-ex femme Winona. Il s'entend bien avec ses partenaires, l'ex-sniper Tim Gutterson et la jeune afro-américaine Rachel Brooks, ainsi qu'avec son supérieur Art Mullen, bien qu'il lui court sur le système.

De manière générale, l'un des plus grands mérites de Justified aura été de ne jamais se prendre trop au sérieux. Avec une prémisse et un cadre comme celui-là, sans parler de l'héritage du western en tant que genre, il eut été facile de nous peindre un portrait sombre et glauque de Raylan et d'Harlan County. Mais sans tomber non plus dans la comédie à tout va, Justified est vraiment très, très drôle car Graham Yost choisit précisément de traiter ses personnages au vitriol plutôt que d'en faire des hérauts taciturnes et torturés. Il y a énormément de recul et d'autodérision dans la série, sans pour autant perdre de vue les conflits et les fractures entre les personnages.

Plus encore que Raylan Givens cependant, c'est son meilleur ennemi Boyd Crowder qui symbolise parfaitement cet excellent dosage entre comédie et drame, charme et menace, légèreté et gravité. Dire que Boyd devait être le méchant du seul Pilote avant d'être abattu à la fin de ce premier épisode ! Fort heureusement, bluffés par la performance de son acteur Walton Goggins, les showrunners ont vite réalisé le potentiel du personnage. Tour-à-tour néo-nazi destructeur d'églises, leader religieux, trafiquant de drogue, parrain de la pègre locale, candidat aux élections locales, Boyd est un véritable trublion dont les plans sur la comète tombent toujours à plat mais dont le génie se révèle toujours lorsqu'il est dos au mur. Goggins est extraordinaire dans ce rôle ultra-exigeant, peu d'acteurs étant capables de passer de la froide menace à la sympathie presque enfantine que suscite son personnage d'une scène à l'autre.

Goggins en est le roi incontesté, mais le casting dans son ensemble est formidable. Avec son regard malicieux, son ironie et sa démarche chaloupée, Timothy Oliphant est irrésistible dans le rôle principal. Joelle Carter est également excellente en Ava, tough-girl du Sud, d'abord copine de Raylan puis épouse et complice de Boyd. Ces trois-là sont la clé de voûte de l'édifice, à n'en pas douter. Mais n'oublions pas le toujours parfait Nick Searcy, vieux renard des écrans américains venu apporter son autorité et son humour décapant au personnage d'Art Mullen, Jacop Pitts et Erica Tazel dans les rôles de Tim et Rachel, et surtout ce vieux pirate de Jere Burns, absolument parfait en Wynn Duffy, version "homme d'affaires" de Boyd. Ce n'est pas tant la faute de son interprète Natalie Zea que de l'écriture du personnage, mais Winona aura été le seul maillon faible du cast régulier, surtout dans les saisons 2 et 3, avant d'être reléguée au second plan.

Comme tout western qui se respecte, Justified offre d'une saison à l'autre une incroyable galerie de méchants. Que ce soit le tyrannique père de Boyd dans la première (MC Gainey, encore un vieux routier), le complexe clan Bennet dans la seconde (Margo Martindale et Jeremy Davies, les deux meilleures performances de toute la série avec Goggins), l'homme d'affaire véreux et nerveux Robert Quarles (Neal McDonough, présence incomparable) et le boucher Limehouse (Mykelti "Bubba" Williamson, légendaire) dans la troisième, le vétéran traumatisé Colton Rhodes (Ron Eldard, merveilleux de sensibilité) dans la quatrième, les floridiens dégénérés Crowe (Damon Harriman et Michael Rapaport, over-the-top à souhait) dans la cinquième et enfin le couple Hale-Markham (Mary Steenburgen et Sam Elliott, tous deux nés pour ce genre de rôles) dans la sixième, on en a pour tous les goûts.

Au-delà des simples méchants, les six saisons de Justified n'auront été que très rarement souillées par de mauvaises performances. Raymond J. Barry, David Meunier, Alicia Witt, Garrett Dillahunt, Shea Wigham, Stephen Root, Rick Gomez, Patton Oswalt, Jonathan Tucker sont autant de fantastiques character-actors américains qui seront venus illuminer l'écran pendant quelques épisodes ou le temps d'un caméo.

Les saisons 2 et 4 auront été mes préférées. La deuxième grâce à la transition de méchant à anti-héros de Boyd et aux interactions entre Oliphant, Martindale et Davies, la quatrième grâce à un script particulièrement original et bien rythmé, aux performances des acteurs Jim Beaver et Abby Miller et à l'implosion de la relation entre Ava et Boyd.

Mais d'une façon générale, jamais Justified ne se sera départi de ce qui faisait sa réussite dès le tout début : un cocktail explosif de personnages attachants, d'humour, d'enquêtes et de fusillades, le tout dans le cadre idéal et fascinant du Kentucky rural et industriel ravagé par la crise de 2008 et avec la musique emblématique du fameux "Bluegrass State" en guise de bande-son, notamment les superbes reprises de You'll never leave Harlan alive par Brad Paisley et Ruby Friedman. À consommer sans modération, contrairement aux produits de celui qui aurait fait un encore meilleur méchant que Boyd Crowder, le colonel Sanders !

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