Corée graphique

Avis sur Kingdom

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À Jon Snow qui lui fait remarquer que la population risque d'être bientôt réduite à l'état de morts-vivants, la toujours très charitable Cersei Lannister rétorque : "j'imagine que ce sera une amélioration de leur sort pour la plupart d'entre eux."… parlait-elle de la Corée de l'ère Joséon ?

On serait en droit de se le demander, tant la vie semble ne pas avoir beaucoup de valeur dans la Péninsule de cette époque qui s’écoule de 1392 à 1910 de notre ère ! Misère, boue, épidémies, guerres et injustice semblent être le lot d'une bonne partie de la population. Mais franchement, ce n'est pas comme si l'aristocratie pouvait se reposer sur ses lauriers non plus : accusés de trahison pour un oui ou pour un non, c'est avec toutes leurs familles qu'ils sont torturés et exécutés ! Ah, c'était le bon temps…

Avant de voir plus en détail avec quelle habileté ce cadre est exploité, établissons le contexte avec un peu plus de précision, voulez-vous : dans cette Corée médiévale à peine remise d'une guerre dévastatrice avec le Japon, le roi se meurt. Son tout-puissant premier ministre, Jo Hak Jo, a réussi à lui faire épouser sa propre fille, mais le bébé de celle-ci n'est pas encore né. Dans cette monarchie à primogéniture masculine, cela signifie qu'en cas de décès, le pouvoir reviendra au jeune prince Chang, bâtard d'une concubine. Cela, Jo Hak Jo ne veut pas en entendre parler, et utilise le prétexte d'un complot (pas si bidon, s'avérera-t-il…) pour arrêter le prince et tous ceux qui lui sont proches.

Chang sait que quelque chose se trame dans le palais, et tout en échappant aux sbires de Jo, cherche à retrouver Kim, le praticien royal, car seul celui-ci détient probablement la vérité. Ce que le brave prince est à mille lieux de soupçonner, c'est que sur ordre du premier ministre, le docteur a fait ingurgiter au roi mourant une plante permettant de réanimer les morts… mais uniquement la nuit, et sous forme de zombies assoiffés de sang. Pire, durant l'opération le roi a mordu l'assistant du docteur Kim. Réduits au cannibalisme par la famine (qu'est-ce que je vous disais, on rigole bien à cette époque !) et totalement inconscients du danger, les patients de l'hôpital de Kim dévorent le cadavre de l'assistant, ce qui les contamine à leur tour. Ajoutez à cela l'incompétence totale du magistrat Beom-Pal et en une journée, la ville de Dongnae toute entière se retrouve en flammes et la population toute entière réduite à l'état de goules sanguinaires.

The Walking Dead en Corée, croirait-on. Fort heureusement, la série de Netflix est bien meilleure que celle d'AMC à quasiment tous les étages. Comme je l'ai suggéré par mon ouverture, elle se rapproche d'ailleurs davantage de Game of Thrones en cela qu'elle ne se base pas uniquement sur ses éléments fantastiques, mais bien plus sur son intrigue politique et les relations entre ses personnages.

Ces derniers sont bien moins nombreux que dans la série phare d'HBO, mais étant donné le format (6x50 minutes) c'est probablement une bonne chose. Le prince Chang est un héros efficace, avec suffisamment d'épaisseur et d'arrière-plan pour que le spectateur s'attache à lui, sans tomber pour autant dans le cliché du preux chevalier. Son évolution se fait graduellement, c'est au contact de la population qu'il se rend compte de ses responsabilités et cette réalisation se fait sans pathos. Son fidèle garde-du-corps Muyeong, drôle et badass tout à la fois, se voit attribuer beaucoup de capital sympathie par son interprète Sang-ho Kim. Leur dynamique n'est pas sans rappeler le preux Saburo et son serviteur Mango au début du Ran de Kurosawa !

Le casting secondaire est malheureusement un peu plus fonctionnel : Jo Hak Jo est un méchant qui fait le boulot – pas caricatural, mais il lui manque quelque chose dans l'écriture pour le rendre vraiment mémorable. Sa fille a probablement plus de potentiel, mais pour cette première saison son apport reste limité. L'infirmière Seobi et le tireur d'élite Yeong-shin tiennent aussi la route, mais sans plus – là encore parce que l'histoire va trop vite pour vraiment s'attarder sur eux. J'ai plus de doute sur le magistrat Beom-Pal, son interprète fait bien son travail mais jusqu'à présent le personnage est un poids mort. L'acteur de son assistant en fait des tonnes, mais il n'apparait pas aussi souvent, dieu merci.

Il est donc juste de dire que le format dessert quelque peu les personnages et leurs acteurs, car tout va tellement vite qu'on ne s'attarde pas sur certains d'entre eux autant qu'ils le mériteraient. Mais au moins cela ne se fait-il pas aux dépens de l'histoire, qui alterne les intrigues de palais, les combats contre les zombies, les montages sur les réactions de la population et les scènes plus intimistes avec beaucoup de maitrise. On ne s'ennuie pas une seule seconde dans Kingdom. Là encore il est regrettable que certains thèmes (les motivations de Jo Hak Jo, les remords de Yeong-shin, l'analogie potentielle avec la situation actuelle de la Corée coupée en deux) soient laissés de côté, mais peut-être la saison 2 nous en réservera-t-elle davantage !

Kingdom s'attarde beaucoup sur les classes sociales en tant que tel et notamment le petit peuple, ce qui est extrêmement rafraichissant. Ce n'est pas quelque chose que l'on trouverait dans une série américaine ou européenne, tant nous avons tendance à baser notre fiction uniquement sur les individus, sans évoquer leur environnement social. Le contraste avec The Walking Dead est là encore saisissant : par exemple, la question de la couleur de peau n'était abordée par T-Dog que parce qu'il délirait sous l'effet de sa blessure ! Kingdom, a contrario, n'y va pas de main-morte pour dénoncer la corruption des élites sans pour autant idéaliser les milieux pauvres.

Enfin, plastiquement la série est absolument sublime : les costumes et la photographie sont remarquables de couleurs vives et chatoyantes, autre touche de fraicheur par-rapport aux univers ultra-sombres de TWD et GoT. Les reconstitutions des palais et des villes sont extrêmement soignées, et comme GoT avec l'Irlande du Nord, Kingdom donne envie de visiter les forêts et les montagnes de Corée du sud ! Mention honorable aux combats aussi, qui n'en font pas des tonnes contrairement à beaucoup de films asiatiques. La musique n'est pas mal non plus, même si Netflix a de la chance qu'HBO ne leur colle pas un procès pour plagiat aux fesses tant le thème principal rappelle celui d'Euron Greyjoy !

Après six petits épisodes, la nouvelle série coréenne de Netflix pêche donc au niveau de la mise en forme de ses personnages, mais l'histoire est suffisamment intéressante, l'action suffisamment trépidante et la mise en scène largement assez soignée pour que je la recommande chaudement et que j'attende avec impatience la deuxième saison !

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