Pot de Nutella [Critique de "la Casa de Papel", partie par partie]

Avis sur La Casa de Papel

Avatar Eric Pokespagne
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Partie 1 et 2 :
Bon, soyons lucides : "La Casa de Papel", c'est vraiment n'importe quoi, et il est si facile de faire des "trous dedans" que ce n'est même pas amusant : n'importe qui dont le cerveau n'a pas encore été détruit par les drogues de divertissement ou par l'abus de réseaux sociaux ne pourra qu'être consterné par l'incohérence de la plupart des personnages, l'invraisemblance complète des situations, le franc n'importe quoi des scènes de mitraillage général, le ridicule consommé des scènes amoureuses qui s'accumulent en dépit du bon sens. Et la mauvaise qualité de l'interprétation de plusieurs rôles-clé (le "professeur", la flic, la fille de l'ambassadeur, les victimes du fameux syndrome de Stockholm...) fait grincer des dents fréquemment devant des scènes désamorcées par le manque de crédibilité des acteurs. Et je ne parle même pas des cliffhangers putassiers immédiatement désamorcés au début de l'épisode suivant ! Donc, objectivement, "la Casa de Papel" est un autre truc médiocre signé Netflix. Et dont on peut même avoir un peu honte, comme lorsque naguère on aimait les exploits absurdes de Jack Bauer...

Sauf que, comme "24 Heures Chrono" justement, on est ici devant un objet irrémédiablement addictif, jouissif, incitant au binge watching le plus régressif : il est finalement impossible de ne pas se prendre au jeu, de ne pas poser son cerveau sur la table du salon à côté des chips pour passer une nuit complète à faire tourner la planche à billets avec Tokyo et les autres, et monter des manipulations absurdes avec le "Professeur"... C'est tout simplement trop bon, comme un pot de Nutella, ce truc dégueulasse et pas éthique qu'on engloutit malgré tout.

Comme j'aime après coup rationaliser mes erreurs, je dirai que tout amoureux de l'Espagne ne peut de toute manière que craquer devant l'usage pétaradant - et tellement juste - du langage populaire (à voir en VO, pour ne pas passer à côté de cette superbe vulgarité). Que les personnages de Berlin et surtout de Nairobi (la gitane hilarante et bouleversante) sont magnifiques et rattrapent largement le reste, et que le soupçon de politique - qui aurait gagné à être plus affirmé - ("Ciao Bella Ciao" et tout le toutim...) colore joliment la série de tonalités contemporaines.

Ouf ! Ce ne sera donc pas trop la honte...

[Critique écrite en 2018]

Partie 3 :
Alors, cette troisième partie ? Difficile d’en parler sans spoiler, ce qui serait quand même dommage. Eh bien, pour ne prendre aucun risque, les scénaristes en surchauffe ont copié à l’identique le principe des deux premières parties : ils ont imaginé une deuxième attaque, cette fois contre la Banque d’Espagne et ses réserves d’or, avec pour objectif suprême de libérer Río tombé aux mains du gouvernement et torturé dans une base secrète type Guantanamo. Les détails délicieux et absurdes de ce deuxième cambriolage colossal ne sauraient être découverts qu’au fil d’épisodes constamment survoltés, comme il se doit… en laissant un peu de côté cette fois les passages « émotionnels » qui étaient la pire faiblesse de la série, jusqu’aux derniers épisodes où l’on retombe un peu dans ces travers pénibles. Rien de nouveau donc dans le scénario, les invraisemblances sont elles aussi colossales, mais le suspense est ininterrompu, et l’addiction garantie, et ce d’autant que les dialogues sont une fois encore formidablement hilarants, capturant impeccablement la volubilité castillane et le goût impossible de cette belle langue pour les insultes les plus sordides et les jeux de mots les plus crapoteux (Pour les fans de l’espagnol latino, précisons que "la Casa de Papel" intègre cette fois un nouveau personnage truculent, un Argentin, ce qui nous vaut également une réjouissante utilisation de l’idiome local !).

S’il y a une évolution dans cette troisième partie – mis à part le fait non négligeable que les cliffhangers pourris sont désormais réduits à la portion congrue –, c’est que "la Casa de Papel" intègre en un geste presque « meta » sa popularité au cœur même de son scénario, et assume une position plus clairement « antisystème » : difficile de ne pas y voir une démagogie frôlant le cynisme de la part d’une machine aussi clairement capitaliste que Netflix, mais on peut sans doute aussi accepter que "la Casa de Papel" prenne note de la haine populaire grandissante envers les politiciens, les banquiers et le système policier qui les protège et n’hésite plus pour cela à faire usage de la force la plus extrême. Même en reconnaissant toute l’ambiguïté d’un tel discours, il s’agit là d’une nouvelle coloration intéressante de cette troisième partie, qui se termine d’ailleurs de manière particulièrement dramatique, pessimiste, voire accablante… mais nous laisse surtout délicieusement suspendus, dans l’attente de la quatrième (et dernière ?) partie.

[Critique écrite en 2019]
Retrouvez cette critique et bien d'autres sur Benzine Mag : https://www.benzinemag.net/2019/07/20/netflix-la-casa-de-papel-troisieme-partie-jouissif-et-regressif/

Partie 4 :
"La Casa de Papel", qui fut la série Netflix à sensation il y a deux ans, en est arrivée à sa quatrième partie (on ne parle pas de saisons, en l’occurrence), et, il faut le mentionner car c’est quand même le cœur du sujet, son deuxième hold-up à grand spectacle. Même si le coup d’éclat publicitaire de « Bella Ciao » est désormais loin derrière nous, il faut bien admettre que "la Casa de Papel" continue à cliver profondément le petit monde (enfin, pas si petit que ça…) des amateurs de séries TV : "la Casa de Papel", on est passionnés (et on devient littéralement fous au dernier cliffhanger du dernier épisode de cette quatrième partie !) ou on déteste (et on ne se prive pas de faire bien savoir son mépris envers les attardés qui se laissent encore prendre à des pièges aussi grossiers…).

Revue de détail de la situation à la fin du trente-et-unième épisode (garantie sans spoilers « graves »)…

Les principaux reproches que les haters font à "la Casa de Papel" :

  • L’invraisemblance absolue de 90% de la série, depuis ses prémisses trop incroyables (ces hold-ups vraiment « bigger than life ») jusqu’au moindre détail de l’action : les scénaristes font encore une fois très fort dans le grand n’importe quoi, et depuis une opération chirurgicale du poumon en plein milieu de la banque jusqu’à nombre de fusillades intensives où personne n’est – presque – jamais touché par les rafales de fusils mitrailleurs, la crédibilité n’est pas le point fort de la série
  • L’excès de passages sentimentaux ou de « prises de tête psychologiques », et en particulier leur usage contre toute logique à des moments-clé de l’action : que Rio, Denver et Monica nous fassent leurs crises de jalousie et baignent en pleine confusion émotionnelle, alors que le plan du « Profesor » est en train de prendre salement l’eau, est indiscutablement très dur à avaler…
  • Le recours à des cliffhangers pourris, immédiatement désamorcés au début de l’épisode suivant : ce GROS problème de la première saison a peu à peu disparu, même si quelques excès de suspense artificiel subsistent çà et là. Mais de toute manière, les haters ont abandonné la série depuis longtemps !
  • La roublardise de la « contestation » politique figurée par le vaste soutien populaire du peuple espagnol aux gangsters, face à un pouvoir corrompu et incompétent : la Casa de Papel a su récupérer le mal-être de nos démocraties, l’a mis en avant – le fameux hymne « Bella Ciao » – pour en faire un simple élément marketing. Plus que populiste, cette démarche témoigne du cynisme immense des producteurs de spectacles, prêts à tout pour attirer le public, même et surtout à se faire passer pour de grands révolutionnaires. Et dans cette quatrième partie, la manière dont la révélation à l’opinion publique des actes « anti-démocratiques » de la police espagnole ébranle le pouvoir relève au mieux de l’idéalisme naïf, et au pire, de la pure démagogie.

Les arguments de ceux qui sont toujours accros à la série espagnole :

  • Impossible de ne pas succomber à ce cocktail d’action, de coups tordus, de manipulations au quatrième degré, à ce déferlement quasi ininterrompu de surprises : eh oui, "la Casa de Papel", c’est le grand spectacle populaire avec toute son efficacité et tous ses excès… On tremble, on rit, on verse une larme, on s’étonne, on applaudit à tout rompre les plans de plus en plus complexes – et souvent inexplicablement absurdes – du « Profesor ». Dans cette saison, la scène de l’évasion de l’un des membres de la troupe tombé aux mains de la police bat tous les records de plaisir régressif de la série, et on a à peine le temps de se rendre compte à quel point tout cela est invraisemblable qu’on enchaîne sur le coup de force de l’hélicoptère, au cours de ces deux derniers épisodes qui rattrapent largement quelques passages à vide au milieu de cette quatrième partie.
  • Les héros sont formidables, l’identification fonctionne à plein avec ces grands malades, pourtant si proches de nous puisqu’ils exhibent les mêmes tares que nous : même si le casting est disparate et que certaines interprétations peuvent laisser à désirer, le magnétisme de certains acteurs – Alba Flores (digne descendante de sa merveilleuse grand-mère La Faraona, immense artiste de flamenco) et Pedro Alonso, en particulier, tous deux formidables de séduction et d’humour – génère cette adoration envers certains personnages qui est la marque des grandes séries – et des grands films – populaires.
  • Les « méchants » sont incroyablement réussis, et comme disait Hitchcock, etc. : gros point fort de cette quatrième partie, ça, les « bad guys and girls ». On garde le répugnant Arturo (Enrique Arce) qui s’adonne ici purement et simplement au viol, on y ajoute une machiavélique, et pourtant formidablement humaine Alicia (très belle performance de Najwa Nimri qui confirme sa célébrité acquise avec Derrière les Barreaux), et une affreuse machine à tuer en la personne du terrifiant Gandia (José Manuel Poga) : un véritable délice pour qui adore haïr des « méchants » charismatiques.
  • "La Casa de Papel", c’est vraiment l’Espagne, et du coup ça nous change des personnages américains qui dominent le divertissement global : entre l’humour et la faconde andalouse de plusieurs personnages qui nous offrent nombre de réparties littéralement hilarantes dans leur délicieuse vulgarité, et la peinture décomplexée des particularités typiques de différentes régions espagnoles, nous sommes témoins de la vitalité d’une culture qui exprime dans cette série ses spécificités avec une énergie sans pareil. Bien sûr, comme toujours mais sans doute encore plus que d’habitude, "la Casa de Papel" est une série que l’on ne peut apprécier qu’en VO.
  • "La Casa de Papel", c’est aussi un amour démesuré pour la chanson italienne, cette variété excessive qui dégouline de pathos et qui nourrit les scènes les plus jubilatoires comme celle du mariage délirant dans un monastère italien. On notera aussi, dans un registre plus rock, une utilisation irrésistible du sublime "Wake Up" d’Arcade Fire à un moment-clé de l’intrigue…

Dans la droite ligne des trois parties précédentes, cette nouvelle série d’épisodes de "la Casa de Papel" ne modifiera donc guère la donne : les détracteurs verront peu de raison de changer d’avis, tandis que les convaincus se sentiront confortés dans leur intérêt… et rongeront leur frein en attendant la cinquième partie, avides de savoir comment « el Profesor » se tirera d’affaire cette fois-ci !

[Critique écrite en 2020]
Retrouvez cette critique et bien d'autres sur Benzine Mag : https://www.benzinemag.net/2020/04/09/netflix-la-casa-de-papel-quatrieme-partie-pour-ou-contre/

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