"La plaie qu'on gratte avec tant de sollicitude finit par donner du plaisir"

Avis sur Le Bureau des Légendes

Avatar ReinaldoM
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Plutôt que de faire l'éloge précipité ou le blâme facile de cette série, je me contenterai de me confronter au problème essentiel qu'elle soulève tout au long de la première saison, en montrant par là que sa structure et son dénouement permettent de ne prononcer aucune chose avec certitude. La seule remarque que je m'autorise est que c'est précisément ce doute dans lequel elle nous plonge qui la rend fascinante.

Pour ce faire, je ne vais pas adopter le point de vue du spectateur qui se contente de regarder, mais, comme nous invite peut-être à le faire le réalisateur, celui du spectateur qui analyse. Cela revient à se mettre à la place du personnage le plus spectateur et le plus analyste, le docteur Balmes (Léa Drucker). Elle est d'une importance capitale car elle nous indique l'objet principal de la série : le personnage Guillaume Debailly, dit "Malotru" (Mathieu Kassovitz).
Bien entendu, la description (fictive) de l'organisation et du fonctionnement de la DGSE en France, la restitution du contexte géopolitique actuel et bien d'autres choses font la valeur de cette série, mais elle ne saurait en constituer le ressort dramatique. En revanche, la multitude de plans serrés sur le visage quasi impassible de Malotru, les soupçons que ses camarades émettent tour à tour à son égard et, bien évidemment, l'observation continue que le docteur Balmes lui fait subir en font la cible sur laquelle notre regard doit se focaliser.

Et effectivement, le problème ou la tension qui sert de clé de voûte à l'ensemble de la première saison est esquissée par cette dernière (notamment dans le dernier épisode, le plus fondamental) : Malotru agit-il par amour ou pour le simple plaisir (ou même le besoin) de jouer à nouveau un rôle semblable à ceux qu'il a pu endosser dans ses missions passées ? Ce qui revient peut-être à se demander s'il fait ce qu'il fait par amour (en l'occurrence par attachement pour Nadia El Mansour = Zineb Triki) ou, comme la suite de notre exposé le démontrera, par amour propre (amour de soi-même). Car, dans le premier cas, le mensonge n'est qu'une moyen pour atteindre une fin autre, que l'on peut juger respectueuse ou non (selon qu'on attribue plus de valeur à l'amour, c'est-à-dire à la fidélité envers quelqu'un qu'on souhaite posséder pour toujours, ou à la loyauté, c'est-à-dire à la fidélité envers un ou des individus que l'on respecte) et, dans le second cas, le mensonge est un moyen pour atteindre une forme de plaisir qui ne peut exister qu'en étant perpétué, ce qui signifie que le mensonge est en quelque sorte une fin en soi.

Que peut donc nous apporter le fait de substituer à notre point de vue de spectateur classique celui du personnage Balmes ? Pour le spectateur, Malotru fait preuve d'un comportement des plus rationnels ; l'intelligence qu'il met à l'oeuvre dans l'organisation de sa vie et la persuasion des autres personnages devient même admirable, au point qu'il devient un véritable génie. Mais, pour le docteur Balmes, si ses aptitudes sont remarquables, il n'en demeure pas moins qu'elles dissimulent une perte totale de la maîtrise des choses. Ce Malotru est un cas psychologique ou psychiatrique tout à fait exceptionnel dans la mesure où l'art du mensonge qu'il possède le conduit à se mentir à lui-même.

Rappelons brièvement la thèse du docteur Balmes. Guillaume Debailly est en fait atteint du "syndrome du clandestin", ce qui signifie qu'il cherche toujours à être en mission (à être "clandestin" selon la dénomination de la DGSE) pour éviter de retomber dans la vie de tous les jours (la vie "normale" comme il le confie lui-même au docteur) qui se trouve être beaucoup plus lassante et beaucoup moins excitante que la première. Si on rapporte cette thèse aux faits mis en scène dès le premier épisode : la relation que Guillaume Debailly a avec Nadia El Mansour n'est pas de l'amour mais répond juste à ce besoin d'aventure, expliquant alors tous les agissements et tous les risques qu'il prend sans en informer la DGSE qui est pourtant menacé dans sa structure par cette liaison dissimulée.

La question que nous pouvons nous poser est alors : pourquoi fait-il cela ? En effet, si ce n'est pas l'amour qui motive ses faits et gestes comment comprendre que cette vie à hauts risques lui procure du plaisir au point de ne jamais vouloir en sortir ?
Mais une autre question préliminaire peut nous aider à répondre à la première : agit-il consciemment ou inconsciemment ? En observant de plus près les réactions du docteur Balmes tout au long de la saison, on constate que la réponse est : les deux. Ou plutôt, au début de son enquête, on voit bien qu'elle le soupçonne d'être bien conscient de ce qu'il fait puisqu'il représente un danger pour la DGSE. Mais dans le dernier épisode, son avis semble avoir changé étant donné qu'elle l'exhorte à cesser de se mentir à lui-même ; il n'est alors plus un danger pour la DGSE mais un danger pour lui-même

(il peut même se révéler très utile pour les services de renseignements américains qui sont en fait les véritables employeurs de celle-ci).

En d'autres termes, à force de mentir et à force de compartimenter sa vie et sa personnalité, Malotru est entré dans une confusion telle qu'il n'est même plus conscient de son véritable objectif, mais se leurre en s'imaginant qu'il s'agit de la protection de Nadia El Mansour.

Dès lors, comment expliquer ce passage d'un état conscient à un état inconscient ?
Mon hypothèse, un temps soit peu banale, est que le plaisir du mensonge a fait du mensonge une fin en soi. Lorsque nous parlons de mensonge, il faut bien avoir à l'esprit que, dans cette série, il ne concerne pas seulement un simple fait ou une opinion, mais qu'il englobe la vie entière du ou des personnages. C'est ce que la DGSE (fictive) nomme une "légende".
Or, Malotru a la particularité d'être un espion, c'est-à-dire un professionnel dans l'art de connaître des vérités dissimulées (autrement dit dans l'art de flairer les camouflages et autres mensonges), mais également et surtout un espion qui, au début est potentiellement espionnable (ou repérable par les services secrets étrangers et par la DGSE française), puis, au milieu de l'action, espionné (par les services secrets syriens et américains). C'est pourquoi il est amené à utiliser lui-même cet art de la dissimulation qu'il est d'abord chargé de reconnaître.

Quel plaisir peut-on retirer de cette situation dangereuse ? Vous me direz "l'amour du risque, le frisson de l'aventure, l'adrénaline etc. !". Bien entendu, ces choses contribuent au plaisir que prend Malotru. Mais, à mon avis, ce plaisir est en lui beaucoup plus paradoxal qu'on ne le pense. C'est en quelque sorte le plaisir qui vient du fait de savoir que l'on est le centre de l'attention (il est surveillé, suivi, ...) tout en faisant comme si on ne l'était pas ou comme si, du moins, on ne le savait pas (il efface ses traces et en construit de nouvelles pour égarer ses ennemis en créant de fausses pistes). C'est évidemment un plaisir infantile, celui du jeu ; un peu comme ce moment où Truman (The Truman show) réalise que toutes les choses sont faites pour lui et s'en extasie avant de se lasser de ce jouet à grande dimension et avant de vouloir s'en échapper. Il y a comme une sorte d' "égocentrisme prolongé" dans cette situation car il s'agit bien de fuir le moment de la fin pour la retarder et, par conséquent, demeurer le centre du monde, le centre de son propre monde.
La seule différence est peut-être que Truman cherche à sortir du monde car il est trompé par autrui, alors que Malotru trompe les autres pour ne pas sortir de ce monde dont il devient le centre de gravité. La formule qui résumerait le mieux son mot d'ordre serait alors : "se dissimuler pour mieux se faire voir" et c'est en ce sens qu'il y a quelque chose de paradoxal dans ce type de plaisir.

Ce n'est pas une simple déformation professionnelle, un traumatisme semblable à celui des rescapés de la guerre au Vietnam ce dont est victime Malotru, mais tout ce qu'il y a de plus normal et de plus humain comme plaisir. D'ailleurs on ne devrait pas seulement parler de "victime" puisque c'est lui qui est la cause de sa propre perte. Il répond à ce besoin métaphysique qu'on retrouve dans tous les arts (et en particulier dans les fictions) et qui consiste à créer son propre monde ; un monde qui, à l'inverse du monde réel, détient une certaine cohérence et une unité. Dans L'homme révolté, Camus déclare que : "Dans toute révolte se découvrent l'exigence métaphysique de l'unité, l'impossibilité de s'en saisir, et la fabrication d'un univers de remplacement. La révolte, de ce point de vue, est fabricatrice d'univers."

Peut-être est-ce aller trop loin que de faire de Malotru l'incarnation de l'homme révolté contre sa propre condition. D'ailleurs, on peut même supposer que le docteur Balmes, dont nous avons esquissé le point de vue dans cette critique, est dupée par Malotru en laissant penser qu'il ne maîtrise plus lui-même la situation. Pour finir, l'hypothèse la plus raisonnable serait de dire que ce personnage est à la fois un éternel clandestin et un homme dont l'amour le pousse à enfreindre toutes les limites. La seule chose que nous puissions dire de vraie, c'est que le téléspectateur est face à plusieurs légendes. Sont-elles toutes fictives ou y en a-t-il qui, pour être encore plus solides, ne le sont pas (ou ne le sont plus) ?

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