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Critique et Analyse Féministe du Jeu de la Dame

Le Jeu de la Dame est une série surprenante.
Dès le premier épisode à l’orphelinat, la série déjoue les attentes. Il ne s’agit pas d’un orphelinat monstrueux, mais d’un endroit triste et monotone. Pour cadrer les enfants, les adultes leurs prescrivent à toutes des tranquillisants, desquels Beth va bientôt dépendre.
Je ne me souviens pas d’avoir vu avant le sujet de l’addiction à une drogue chez les enfants dans une série, et encore moins de ne pas voir l’enfant, passif à gober des gélules fournies par les adultes.
Le personnage de Beth-enfant est traité comme une personne et pas comme un objet : elle va activement chercher à se droguer en rentrant par effraction dans l’infirmerie. La scène présente ainsi la détermination et l’audace peu commune dont l’héroïne est capable, qualités qu’elle appliquera également pour convaincre le concierge de lui apprendre à jouer aux échecs.
La scène suggère aussi les conséquences du trauma de l’orpheline, qu’on retrouvera plus tard : un équilibre mental précaire qui l'amène à prendre de gros risques, jusqu'à mettre sa vie en danger.

C’est une série à l’approche féministe fine et intelligente.
Contrairement aux représentations habituelles des femmes dans la pop culture, la série s’efforce de présenter des personnages féminins, humaines, authentiques.
Il y a déjà cette relation mère-fille qui ne correspond à aucun standard. Quand Beth est adoptée, Alma est une femme au foyer alcoolique qui n’a jamais pu montrer ses talents de pianiste au monde. Elle a une vie étriquée et triste, un peu comme celle de Beth à l’orphelinat.
Leur rencontre est alors présentée comme un « coup de foudre »: échange de regard intense et connexion immédiate. La série applique ainsi les codes de la rencontre amoureuse à une relation qui n’en est pas une, indiquant par là l’intensité et l’importance du lien entre les deux femmes.
Même si celui-ci va se construire lentement : c’est seulement lorsque Alma est quittée par son mari que les deux femmes peuvent enfin grandir et s’exprimer pleinement à travers leur affection mutuelle.
Alma soutient Beth dans sa carrière de joueuse d’échecs et Beth l’intègre à ses tournées. La mère sauve la fille, la fille sauve la mère.
Mais dans cette relation fusionnelle, tout s’échange et se partage. Alma initie Beth à la consommation régulière d’alcool et entretient sa dépendance aux tranquillisants.
Forte et belle, leur relation est aussi destructrice et inégalitaire : même si les deux femmes transforment pour le mieux la vie de l’une et de l’autre, elles ne se comprennent pas toujours. Alma ne s’intéresse pas aux échecs ni vraiment au monde dans lequel Beth évolue ; Beth désapprouve la frivolité d’Alma.

Une autre relation féminine intéressante est celle entre Beth et Jolene. Les deux filles, très différentes, deviennent sœurs à l’orphelinat et le resteront. Lorsque Beth est en difficulté alors qu’elle approche du sommet de sa carrière, abandonnée par les rares soutiens masculins et qu’elle refuse de dépendre d’une institution évangélique dont elle ne partage pas les valeurs, Jolene vient à son secours. Et si la loyauté et la camaraderie caractérise principalement leur relation, les scénaristes n’oublie pas de suggérer ce qui les a aussi séparées : Jolene a longtemps été envieuse de l’adoption de Beth. Beth, trop égocentrée, n’a pas cherché à la recontacter après son départ de l’orphelinat.

Même les rôles féminins secondaires voire tertiaires de la série ne sont pas laissés au hasard.
Le personnage de la jeune femme contre laquelle Beth joue lors de son premier tournoi la soutient alors qu’elle a ses premières règles en plein milieu d’un match. L’idée ? La sororité entre femmes est vitale en milieu masculin.
On retrouve ce personnage vers la fin de la saison. Elle a fait le déplacement pour voir Beth lors d’un tournoi et la remercier personnellement pour l’inspiration qu’elle offre aux femmes grâce à son parcours. Voir des modèles auxquelles on peut s’identifier est nécessaire pour imaginer de nouvelles perspectives de vie.

Des perspectives particulièrement restreintes pour les femmes des années 1950-1960, comme l’incarne le personnage d’Alma puis celui de Margaret, la mean girl du lycée, qui va reproduire le même schéma : beauté, frivolité, mariage, isolement, arrivée du bébé, alcoolisme. Margaret, entourée d’une bande de filles à l’adolescence qu’elle dominait quelques années plus tôt, est désormais coupée des autres femmes et s’enfonce dans l’isolement de la misère domestique.
Margaret offre un contraste saisissant avec Beth : son réputation triomphante à l’adolescence reposait sur des amitiés adolescentes formatées dans le moule du lycée américain où les rôles de genre sont extrêmement rigides. Les discussions entre filles sont caractérisée par la frivolité, elles ne parlent que de garçons lors d’une soirée pyjama et adoptent toutes le même comportement.
Son autorité sur le groupe repose sur une identité définie par ses relations avec les hommes : ses relations sexuelles avec le « beau gosse » du lycée et son statut de « fille à papa », suggéré lors de la soirée pyjama.
Margaret est aussi là pour rappeler que si quelques femmes comme Beth réussissent à choisir leurs vies, à embrasser leur indépendance et leur ambition, la majeure partie sont destinées à des vies limitées et moroses.
Les choix de Beth aussi se payent : ils l’isolent et l’éloignent de l’approbation sociale et de la chaleur de ces groupes sociaux.
La scène du magasin est très d’ailleurs très bien pensée : les deux femmes s’y retrouvent quelques années après la fin du lycée. Margaret pousse un landau, Beth fait ses courses alimentaires. Elles n’ont pas grand-chose à se dire, mais quand elles se séparent, on entend le bruit des bouteilles d’alcool dans leurs paniers respectifs. Le message est clair : peu importe la vie que les femmes de cette époque choisissent, elle est forcément difficile à affronter.

A l’orphelinat, enseignantes et directrice ne sont pas diabolisées, il y a une forme de respect envers ces figures d’autorité. L’héroïne ne les apprécie pas parce qu’elles proposent un monde clos aux possibilités restreintes, mais la série ne les démonise pas particulièrement comme je m’y attendais pour une représentation d’un orphelinat de cette époque. Elles sont les produits de leur époque et essayent de faire au mieux pour leurs pensionnaires, dans le cadre qui leur est imposé (orphelinat de filles, donc pauvres, contexte historique où les filles devenaient majoritairement des employées à des jobs mal payés avant de devenir épouse puis mère.)

Beth rencontre aussi des hommes qui l’aide et la soutienne.
Les hommes dans sa vie sont tous plus ou moins pathétiques et incarnent tous une facette de la masculinité toxique.

Son père est un lâche qui n’a pas voulu la reconnaître, poussant sa mère, malade mentale, au suicide.
Abandonnée par lui, elle le sera également par son père adoptif, qui admettra ne pas l’avoir voulue.
Le gardien de l’orphelinat qui lui apprend à jouer aux échecs, est un vieil homme bourru qui se vexe comme un enfant quand elle l’insulte naïvement de cocksucker.
Il refuse d’abord de lui apprendre à jouer, puis rechigne à lui apprendre des techniques sophistiquées. L’opiniâtreté et le talent de Beth ont raison de ses réticences mais il est incapable du moindre geste de tendresse envers la gamine. Beth découvre seulement après sa mort l’affection qu’il lui portait.
Quant aux prétendants, ils sont tous plus ou moins à côté de la plaque. Tous veulent, à travers elle, posséder, atteindre ce talent qui leur manque.
Son premier amant est mauvais, Townes, le principal « intérêt romantique » de Beth, est homosexuel, bien qu’il ait d’abord prétendu être intéressé par elle. Harry son premier « copain » est amoureux d'un fantasme de Beth qui n'existe tout simplement pas. Il passe son temps à essayer de la réparer, sans la comprendre. Désemparé et sans doute un peu humilié par la supériorité intellectuelle de Beth, il abandonne les tournois d’échecs.

Quand à Benny, il est imbu de lui-même et même s’il a bon fond, il est prétentieux et arrogant.
Comme l’écrit Kay McGuire de Screenrant :
« Aucune des deux relations amoureuses de Beth n'est saine. Benny et Harry ne peuvent pas respecter Beth parce qu'ils ne comprennent pas vraiment qui elle est, et tous deux essaient de la transformer en leur idée de ce qu’elle devrait être. Beth, pour sa part, essaie de masquer sa solitude grâce à des relations amoureuses. [...] Elle ne peut être amie avec Harry et Benny que lorsqu'ils abandonnent le fantasme d'une relation amoureuse. Lorsque les deux hommes sont capables de se réunir et de la traiter comme un pair dans le dernier épisode, Beth est enfin capable d'avoir une relation saine avec eux. »

Tous les hommes lui renvoient une image fantasmée d’elle-même. Mais en la côtoyant de près, ils réalisent qu’elle n’y correspond pas et se retrouvent confrontés à son humanité, à ses failles et ses défauts. En lui offrant leur amitié, débarrassée de leurs projections, Beth peut désormais s’épanouir sainement. A la fin de cette première saison, elle commence à se réconcilier avec elle-même.

J’ai deux principaux reproches à faire au Jeu de la Dame.
En premier lieu, c’est le manque de réalisme ou en tout cas l’atténuation de la violence réelle de cette époque.
Sur la question raciale, je m’attendais à ce que le sujet sur les violences et le racisme soit au moins esquissé, par exemple à travers le personnage de Jolene. Je m’y attendais parce que la série est principalement basée dans l’état ségrégationniste du Kentucky, dans les années 1950-1960. Mais ça n’a pas du tout été le cas. Est-ce une volonté de la part des showrunners de rester concentré sur leur sujet plutôt que de mal traiter celui sensible du racisme ou une omission véritable ?
De la même manière, j’ai eu le sentiment que la misogynie dans le milieu des échecs avait été minimisée dans la série. Une intuition confirmée par la joueuse d’échecs Judit Polgar dans cet article du New York Times : « Il y avait un point sur lequel elle ne pouvait pas s'identifier à l'expérience de Beth : la façon dont les concurrents masculins la traitaient."Ils étaient trop gentils avec elle", a déclaré Polgar. Quand elle faisait ses preuves et montait dans les classements mondiaux, les hommes faisaient souvent des commentaires désobligeants sur ses capacités et parfois des blagues, qu'ils trouvaient drôles mais qui étaient en réalité blessantes. [...]
"Il y avait des adversaires qui refusaient de me serrer la main", se souvient-elle. "Il y en a un qui s'est cogné la tête sur la planche après avoir perdu." »
Je trouve ça un peu problématique que la série, qui propose une reconstitution visuelle réaliste de ces années-là, n’intègre pas cette violence, encore très actuelle à un récit qui par ailleurs fait preuve de profondeur et de nuance dans le traitement de ses personnages.
Le racisme et la misogynie sculptent le paysage social dans lequel nous évoluons et par conséquent également nos comportements, nos réactions et nos identités. J’aurais aimé voir ces personnages qui me semblent sous d’autres aspects si authentiques, confrontés à ces questions même si c’est juste le temps d’ une scène.

Le deuxième reproche que j’ai à faire au Jeu de la Dame, c’est ce regard masculin trop insistant dans des scènes où Beth est peu vêtue ou parfois même seulement lorsqu’elle se déplace. La caméra la filme comme morcelée, comme un objet beau et sexuellement excitant. Ca m’a sortie de la série, même si c’était seulement quelques instants. Je me suis dit « oulà ce plan là, il est filmé pour exciter les mecs ». L’actrice qui joue Beth est très belle et la série insiste lourdement sur le désir qu’elle provoque chez les hommes, et surtout chez les spectateurs.
Ce point-là m’ennuie vraiment, parce que sous bien des rapports je pense que Le Jeu de la Dame fait vraiment avancer l’écriture des personnages féminins et de leur destinées. Mais je pense que la forme d'une série, la manière dont elle est filmée est aussi importante que son fond, son propos. Ici ça envoie ce type de message : « Oui les femmes sont désormais libre de choisir leurs vies par contre on a toujours le droit de les mater comme des bouts de viande ».
Mais moi je ne pense pas qu'on puisse être libre tant qu'on est objectifiées.
Je pense qu’une réflexion est vraiment à engager de la part des réalisateurs masculins quant à leur manière de filmer les femmes : à quel public s’adressent-ils quand ils filment ainsi ? Quel message est-ce que ça envoie, et est-ce qu’il est vraiment adapté au propos ?

GwlaDys1
7
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