The Sopranos. La copieuse saga mafieuse, l'ambitieux projet de David Chase, qui s'étend sur six saisons et quatre vingt six épisodes, fait figure de série culte de l'emblématique chaîne de télévision HBO. Elle marque le début de l'ère des drames matures à la télévision, des longs arcs narratifs qui se font écho à eux même au fil des épisodes. Avec un thème qui s'y prête pourtant très bien, The Sopranos va plus loin que le simple divertissement et transcende son média.

L'histoire est celle de Tony Soprano, patron de la famille criminelle DiMeo du New Jersey, une simple "bande glorifiée" pour ses rivaux New-Yorkais. C'est que l'état de Bruce Springsteen est prolétaire, et ses recoins sont peu reluisants. Comme leur nom l'indique, les Soprano sont italiens. Mais contrairement à ce que laisse suggérer le titre, ce ne sont pas des chanteurs d'opéra, David Chase, créateur de la série, confie avoir dû ajouter le "r" en forme de pistolet dans le logo pour que les spectateurs ne s'y trompent pas. Les Soprano sont à la fois la fine équipe de Tony, soigneusement hiérarchisée entre soldats et escrocs patentés. Mais aussi sa femme, ses enfants, sa mère avec qui il entretient une relation à la limite de la névrose.

C'est là toute la thématique de la série. Tony Soprano est tiraillé entre ses deux familles et doit en permanence veiller à satisfaire tout le monde, à être le perpétuel médiateur, à l'image de ces nombreux "sit-down" organisés au cours de la série. Homme violent, contradictoire, sa psychologie est d'une immense complexité, au point qu'on est toujours surpris des trésors de bassesse, de ruse et de cupidité qu'il déploie au fil des épisodes. Tantôt brutal et vulgaire, tantôt machiavélique, sujet à des excès de colère comme à des crises d'angoisse... Tony Soprano, qui se définit comme un " simple gros escroc du New-Jersey", a bien plus d'épaisseur que celle de sa bedaine. Voilà qui le conduit à rencontrer, dés le pilote, une psychologue, Jennifer Melfi, qui le suivra durant toute la série. Leur relation est un fil rouge narratif, un dialogue entre un sociopathe avéré et la bonne conscience des spectateurs.
Aussi fascinant que détestable, Tony Soprano est le pilier de la série. Ses rêves tourmentés et délirants, sa passion pour les animaux, sa conception filiale du pouvoir et des relations humaines, ses démons intérieurs et familiaux, voilà qui font de lui un monstre sacré au cœur du dispositif mis en place par David Chase.

Au fil des saisons, la série s'assombrit. A la légèreté des dialogues succède un ton funeste, une aura métaphysique inquiétante. Il y a, dans The Sopranos, un fatalisme étouffant. Voir Tony contaminer, comme un cancer, tous ceux qu'il côtoie, devient éprouvant au possible. L’œuvre délivre un message clair : les gens ne changent pas. Ils préfèrent la facilité de la répétition des mauvais choix, plutôt que la remise en question profonde. Mais pour tous arrive, tôt ou tard, le moment d'assumer ses décisions passées. La longue descente aux enfers de Tony Soprano est ainsi une pente sinueuse, une spirale, qui permet d'explorer tous les recoins de son âme et des personnages qui gravitent autour de lui.

Parmi eux Christopher Moltisanti, le neveu pétris d'orgueil et ambitieux, que Tony considère comme son fils, et qui ne manque pas une occasion de le décevoir. Carmela, l'épouse bafouée mais qui habille d'hypocrisie puritaine ses choix de vie douteux, les enfants A.J et Meadow, qui doivent composer au quotidien avec le lourd fardeau paternel, le bras droit Silvio Dante, loyal en dépit de tout, Paulie Gualtieri, le vieux lieutenant solitaire et égoïste, l'oncle Junior, revêche et autoritaire, nostalgique d'une gloire passée, Bobby Baccala, l'un des rares à avoir un bon fond, Johnny Sacrimoni, le chef de la mafia New Yorkaise, colérique et théâtral, Janice, la sœur aînée égocentrique et exubérante... il faut aussi souligner les très nombreux rôles secondaires qui remplissent très bien leur office et qui bénéficient parfois de leur moment de gloire (souvent dramatique). Il faut ainsi citer Richie Aprile, une parodie tout droit sortie des Affranchis, Ralph Cifarretto, le psychopathe le plus débauché, violent et détestable de l'histoire de la télévision, Tony Blundetto, le laissé pour compte placide que Steve Buscemi campe à merveille, Artie Bucco, l'ami de longue date de Tony, frustré de ne pas en être... il est intéressant de constater qu'à l'exception d'un ou deux personnages dans cette liste, tous sont à la base des personnages mineurs qui prennent peu à peu de l'importance et finissent au premier plan. Une technique narrative récurrente, de même que la répétition des situations au fil des saisons : chaque archétype a plusieurs occurrences, il y a un aspect cyclique dans les événements, l'intrigue suit une trame fataliste.

Les acteurs sont pour la plupart excellents, dans le meilleur des cas magistraux. James Gandolfini en particulier bien sûr. D'une versatilité et d'une consistance sans commune mesure, il excelle tant dans les accès de colère gargantuesques de Tony, que dans ses moments de détresse. Un jeu de contrastes que le créateur David Chase soulignait ainsi, à l'occasion de sa disparition prématurée l'an passé : "L'émotion qui se lisait dans ses yeux, c'était la tristesse. Voilà pourquoi, quand il riait, c'était si puissant." Michael Imperioli est aussi viscéral dans le rôle du petit voyou ambitieux et dépravé. La liste est longue. Ils se donnent en tout cas la réplique à merveille, grâce à des dialogues ciselés, souvent hilarants, et d'une tension dramatique rare dans les moments les plus pesants. Le recours qui est fait aux références, sert à déployer un univers fictif cohérent, auto-contenu. Des intrigues importantes de la cinquième saison peuvent prendre racine à des événements mineurs de la deuxième. Malgré son parti pris intimiste (les mêmes lieux, la même ville, la même maison, au cours de six saisons), l'échelle est ici vertigineuse, sans pour autant négliger le soin apporté aux détails : ainsi, même les titres d'épisodes suscitent l'interrogation, travaillent la curiosité analytique.

Mais en dépit de son encyclopédisme, The Sopranos aborde surtout, au fil des 86 épisodes, de nombreux thèmes contemporains. Si la critique sociale n'est pas un leitmotiv, comme c'est le cas dans The Wire, elle reste transversale à une réflexion sur la nature humaine. Et ce à travers les nombreuses métaphores, les symboles et les rêves souvent délirants, entre exorcismes du passé, et prophéties inquiétantes, de Tony. A quelques occasions, la série aura même eu une portée métaphysique, presque mystique. Un fantastique fragile est distillé. Les fantômes du passé, la peur de l'au-delà, de l'insondable, voilà des emprunts au réalisme magique qui caractérisent la série. Et qui s'illustrent dans des parti pris esthétiques qui viennent rompre la belle photographie, académique et pittoresque, de Ali Sakharov.

Enfin, il est impossible de parler de la série sans évoquer sa bande son. Les musiques, toutes choisies par David Chase, sont essentielles dans l'économie dramatique. Elles confèrent une tonalité mystérieuse aux fins d'épisodes, contemplatives, parfois cryptiques, souvent bouleversantes. Chaque scène finale révèle sa densité conceptuelle par ses accents sonores. Ces derniers soulignent le tragique des situations, par mimétisme, ou par effet de décalage. C'est souvent au rythme de riffs frénétiques (The Kinks, les Stones, Van Morrison...) et autres solos endiablés (Pink Floyd, Journey) que les pires atrocités sont commises. La musique est aux Soprano ce que le chœur est aux tragédies grecques.

Finir The Sopranos c'est mettre fin à une expérience de longue haleine, qui déploie un univers mental obsessionnel auprès spectateur. C'est une série aussi intelligente qu'éprouvante à regarder, dans le sens où il est parfois difficile de s'accommoder de son incroyable noirceur morale. Mais tout ce qu'elle entreprend, à quelques rares maladresses près, se solde par une réussite insolente, exigeante sans être prétentieuse. Elle bannit constamment de sa grammaire facilité et racolage. Ce goût de l'innovation, maîtrisée et savamment pensée, donne à voir un final grandiose et à l'image de la série entière : cohérent, consistant, osé. Du reste, The Sopranos est l'un des plus grands monuments de la culture populaire et littéraire américaine.
Jben
10
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Le 18 mars 2011

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12 commentaires

Les Soprano
Jben
10
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Fujee
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