Elégie aux disparus

Avis sur Lost, les disparus

Avatar Amrit
Critique publiée par le (modifiée le )

Lost est doublement une histoire de foi. Tout d'abord, il s'agit du sens même de la série: une pelletée de personnages aux caractères et aux buts très différents se retrouvent à affronter des évènements à priori insensés mais qui finiront pourtant, s'ils acceptent de lâcher prise, par donner un sens à leur vie. Ensuite, au niveau du spectateur, il est question de suivre les 6 saisons d'une série qui met beaucoup de temps à donner des réponses aux questions les plus essentielles. Et c'est là que le public s'est partagé.

D'un côté, ceux qui se sont dit que jamais les mystères de Lost, accumulés durant les trois premières saisons, ne pourraient être résolus et qui ont donc abandonné l'aventure. Et de l'autre, ceux qui ont cru jusqu'au dernier épisode. Parmi ceux-là, certains crièrent à l'arnaque et d'autres furent satisfaits. Inutile de dire, avec la note qui est la mienne, que je fais partie des gens comblés. Pour autant, je suis assez loin du profil du fan de mauvaise foi et vais donc tenter d'expliquer le plus objectivement possible ce qu'est vraiment Lost.

Mettons tout de suite un terme au suspens: oui, toutes les questions essentielles finissent par trouver une réponse au cours de la série, parfois même dans les deux ou trois derniers épisodes. Et non, tout n'était pas qu'un rêve ou une autre minable pirouette scénaristique de ce genre; les auteurs ont toujours été formels là-dessus et n'ont pas trahi leur parole. Qui sont les "Autres" ? Qu'est vraiment le monstre de l'ile ? Pourquoi y'a-t-il des ours polaires dans la jungle ? Comment Hurley peut-il rester obèse alors qu'il n'a rien à bouffer ? Et surtout... pourquoi l'avion des héros s'est-il crashé, finalement ?

Tout, ou presque, a une réponse cohérente et structurée mais il faut apporter une nuance: Lost explique finalement le "pourquoi ?" mais très rarement le "comment ?". Entre la science et la fiction, la série de JJ Abrams (qui a très vite passé la main, en fait) a choisi: Lost est avant tout une quête spirituelle, une odyssée humaine qui analyse les innombrables connexions entre les gens et l'impact de leurs décisions sur une échelle macroscopique.

Les trois premières saisons amassent ainsi les mystères, lentement et de façon un peu anarchique. Les auteurs (surtout Damon Lindelof et, arrivé un peu après sur le bateau, Carlton Cuse) avaient déjà leur fin, dès le début, mais ne savaient comment y parvenir. Alors oui, disons-le sans détour: ils improvisent. Beaucoup de spectateurs, en sentant cela, ont maudit la série et l'ont abandonnée. Mais pourquoi ? Ces trois saisons représentent l'essence du roman-feuilleton, avec ses avantages et ses défauts, son énergie créatrice inépuisable et ses errements. Oui, certains épisodes tournent en rond. Particulièrement dans la saison 3, dont la première moitié m'a fait presque peur à un moment (la série est-elle morte ?). Mais, en contrepartie, une audace, un amour des personnages, des jeux de symétrie thématiques, des techniques de narration plus courantes en littérature qu'en série télé et un univers passionnant et exotique.

Et puis, passé la saison 3, c'est encore mieux, quelque chose se produit, presque un miracle dans le monde de l'industrie télé: les auteurs décident eux-mêmes de la fin de leur bébé. Ils signent pour trois autres saisons, ni plus, ni moins, succès ou échec à venir, ignorants de la loi du fric et des contingences du business. C'est magnifique. Lost est transcendé.

Les saisons 4, 5 et 6 n'ont plus rien d'improvisées, et ça se ressent très vite ! Terminés les errements, les bafouillages et les apartés à rallonge: de 24, on passe à une moyenne de 16 épisodes par saison. Les scénaristes savent très bien vers quoi ils se dirigent à présent et ils peuvent enfin écrire leur épopée comme un roman ou un film tourné vers sa conclusion. Le rythme devient haletant et la structure narrative, ciselée comme un diamant, s'emballe pour proposer quelque chose de JAMAIS VU à la télé. Anti-linéaire, la chronologie éclatée fait correspondre passé, présent, futur et dimension parallèle comme un puzzle qui s'assemble lentement puis de plus en plus vite pour dévoiler enfin l'image tant attendue... ou une surprise de taille ! Lost innove, sans arrêt, virtuose technique qui prend toutefois toujours bien soin de ne jamais perdre de vue ses personnages.

Aucune erreur de casting. Des acteurs souvent bons, parfois excellents (les interprètes de Locke, Ben, Desmond...), au pire moyens, jamais mauvais. Lost vit et respire à travers ses personnages, attachants, profonds, complexes. Certains débutent comme de véritables stéréotypes, c'est vrai. Jack pourra paraitre insupportable, aux spectateurs les moins conciliants, dans son rôle de héros lisse au grand coeur; Hurley est le gros qui trébuche et qui fait rire; Shannon la pétasse superficielle qui ne pense qu'à son bronzage, etc. Et pourtant... TOUS évoluent. Aucun ne restera semblable à lui-même entre sa première et sa dernière apparition dans la série. L'évolution psychologique est indubitablement le fer de lance de la saga, un pari gagné malgré l'impressionnante brochette de protagonistes (j'ai d'ailleurs perdu le compte). Et puis, il y a les personnages qui surpassent encore tous les autres, étrangers à la notion même de stéréotype, insaisissables et pourtant crédibles et fascinants. Benjamin Linus, Desmond Hume et, surtout, John Locke, l'un des deux ou trois meilleurs personnages de fiction que j'aie jamais rencontrés, l'âme de Lost, en ce qui me concerne... Inutile de vous en parler davantage, il est préférable de le découvrir par vous-même.

Drame humain, aventure fantastique, récit de science-fiction, fable mystique, Lost est tout ça à la fois, enfant insolent et vieillard initiateur, hymne à la joie et requiem, ode à la vie, tout simplement. Alors qu'importe si quelques éléments secondaires restent inexpliqués ou confus lorsque tous les mystères essentiels ont été résolus ? Quelle autre série peut se vanter d'avoir été aussi authentique et sincère avec son spectateur ? Même des oeuvres cultes tel X-files ou Twin Peaks ne peuvent le prétendre. Lost n'a pas besoin d'un film pour rendre plus compréhensible sa mythologie: tout a été dit. Et bien dit. La série se suffit à elle-même et, en même temps, ne cessera de hanter mes questionnements sur le libre-arbitre et le destin, l'orgueil et l'acceptation, la foi et le renoncement, la peur de vivre et l'épreuve de la mort. Lost fait partie de ces quelques oeuvres qui ont contribué, je crois, à faire de moi quelqu'un d'un peu moins mauvais. Je ne peux plus rien lui demander de plus.

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