Un indien dans la ville

Avis sur Master of None

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Tout à la fois tragicomédie sur la trentaine, bluette hipster et délire mégalomaniaque, Master of none définit peut-être mieux qu’aucune autre la sitcom newyorkaise 2.0 (il faut rechercher son pendant angelenos du côté de Love). Bien que Friends n’ait jamais cessé d’engendrer d’immondes bâtards depuis ses adieux cathodiques en 2004 (The Big Bang Theory and How I Met Your Mother en étant leurs plus illustres représentants), ses codes furent toutefois bouleversés par l’arrivée massive du Septième art dans son giron. Face à ce nouveau paradigme, les genres télévisuels de tous bords durent en effet s’adapter et emprunter au cinéma plus que ses grands noms : sa structure, ses références, son souffle et son ambition envahirent ainsi l’élaboration des séries, comme l’écriture feuilletonesque de ces dernières influença celle des films. HBO, en pionnière, avait certes déjà amorcé la mue de son côté ; mais, longtemps restée lettre morte, cette transformation connue son plus gros effort sous l’impulsion de ces meilleures concurrentes, au premier des rangs desquelles, Netflix.

Lorsqu’on aborde ce thème du débordement du grand écran dans le petit, on a tendance à se limiter, à tort, aux exemples que House of Cards ou Game of Thrones nous en donnent : une pléiade d’acteurs de renom, des tournages monstrueux de plusieurs mois, des budgets à six chiffres, des scénarios à faire pâlir les blockbusters les plus vénères… Les formats plus courts et plus modestes, pourtant, en rendent également compte. On serait ainsi bien mal avisé de ne voir dans Master of None qu’une simple « comédie de situation », littéralement, comme on en trouve par dizaine dans les rayons de la Fnac. La série est évidemment beaucoup plus que ça, bien qu’elle soit ratée par ailleurs, au moins dans sa deuxième saison. On ne saurait nier par exemple les emprunts à Woody Allen (ne serait-ce que pour sa logorrhée), à Noah Baumbach, voire même, pour son écriture trop romancée, à Richard Linklater dans son développement, ni même soutenir que ses nombreuses références sont étrangères à la Nouvelle Vague et au Néoréalisme.

Master of None est donc une série bâtarde, un potpourri de nombreuses influences (comme on devine que la scène artistique newyorkaise peut l’être) qui lorgne autant du côté de la comédie intello que du récit social et de la fiction générationnelle. Le portrait de Dev, trentenaire paumé professionnellement et sentimentalement, est à ce titre allégorique de la génération à laquelle il appartient. Et comme c’est souvent le cas, la puissance de suggestion du multiple dans l’unique du show fait autant sa force que sa faiblesse. Elle est une force tant qu’elle reste cantonnée à l’arrière-plan, et cesse de l’être dès lors qu’elle s’impose comme l’argument principal de la narration. Pour le dire autrement, elle est un fantastique second-rôle mais un piètre premier. Ce passage pathologique de l’arrière au devant de la scène, cette promotion névrotique de l’ombre à la lumière, se trahit chaque fois que la rhétorique s’ampoule ou que le récit donne dans la surenchère ; n’ayant que quelques courts épisodes pour dépeindre toute la complexité de cette génération, qui se définit justement par sa complexité, la série ne recule devant aucun poncif et aucun raccourci pour toucher à l’exhaustivité, au mépris le plus souvent de toute vraisemblance.

Mais même comme toile de fond, l’évocation générationnelle s’avère viciée et donc l’identification problématique. C’est que, moins qu’une représentation générale de la génération Y, la série dépeint le portrait de la deuxième génération d’immigrés aux Etats-Unis. Or, si parmi toutes les questions soulevées par la série, celle de la place de ces derniers dans cette société américaine post-11/09 et, maintenant, post-Obama, est de loin la plus pertinente, les réponses apportées par Ansari sont malheureusement loin de sacrifier aux mêmes exigences. Elles le font même d’autant moins qu’elles se contentent, en réalité, de substituer aux sempiternels clichés sur les minorités, de nouveaux, plus d’actualités mais non moins grotesques, touchant à une certaine faune new-yorkaise assez aisée. Bien que la série prétende à l’universalité, elle atteint ici ses limites. Aussi ne sera-t-elle pleinement appréciée que des rares individus cochant toutes les bonnes cases (avoir une situation financière confortable tout en ayant le travail le moins répandu sur Terre, être d’une minorité visible, avoir un meilleur ami juif de deux mètres et une meilleur amie black lesbienne…).

Quant à la série elle-même, prise dans sa dimension formelle, elle oscille entre le bon et le pas bon, suivant qu’on s’intéresse à la première saison ou à la seconde, dans cet ordre. Là où la première se distinguait notamment par sa fraicheur, son humour et sa candeur, la seconde, après avoir pris bon soin de tout balayer d’un revers de main, s’appesantit ainsi sur elle-même, perd son second degré, et cherche à tout prix l’excellence (elle se voudrait un chef d’œuvre). Les romances qu’elles rapportent respectivement en offrent l’illustration la plus flagrante : sobre, fine et « sundancienne » à Nashville, elle sombre dans le clinquant, le cliché et « l’auteurisme » le plus primaire à Modène. Ansari prône la cuisine italienne (ce gars ne peut pas être foncièrement mauvais), mais excelle davantage dans la préparation des burgers. Il se rêve Maestro Martino mais se révèle un meilleur Ronald MacDonald (il maîtrise mieux la sauce barbecue de Nashville que le vinaigre balsamique de Modène). Bref, Il sortait les violons dans la première saison pour mieux y pisser dedans dans la seconde.

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