Anti-spectacular

Avis sur Mindhunter

Avatar Arthur Villalongue
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À l'heure où les séries thriller sur la traque de psychopathes sont légions, comment tirer son épingle du jeu ? Déjà en ayant David Fincher comme producteur executif et réalisateur des 2 premiers et des 2 derniers épisodes de la saison inaugurale . Mindhunter prend le contre-pied de ce qui se fait habituellement pour le genre. En général, ce sont des cliffhangers, retournements de situation, scènes d'action, courses poursuites et tueur charismatique bigger than life à la Hannibal Lecter. Ici, c'est le contraire : on privilégie le raisonnement, le voyage dans les psychées tourmentées, et le réalisme. Pas de stars, pas de belles gueules, on évacue le rutilant pour se concentrer sur l'essentiel.
Les années 2010 auront été riches en reconstitutions des années 70, pour notre plus grand plaisir, et par les plus grands: Scorsese et Vinyl, Baz Luhrmann et The Get Down, David Simmon et The Deuce, j'en oublie... Cette période où le cinéma était dans une période heureuse de liberté artistique à Hollywood fait écho à la créativité des séries de ce nouvel âge d'or. Des thèmes sombres, des héros tourmentés et des sujets amoraux.
Le concept de la série : se pencher sur la naissance du profilage, sur la période qui a vue naitre de nouvelles méthodes pour comprendre un genre de meurtre inconnu : gratuit, sans mobiles, et qui provoque une incompréhension dans la société et chez ceux chargés de les traquer. On réalise alors que tout ce qui nous est familier aujourd'hui : les profilers, sonder la personnalité de tueurs emprisonnés pour aider une enquête, et même le terme "serial killer", étaient inconnus il y a seulement 40 ans.
Le contexte des années 70 est pris à revers. Au milieu des valeurs optimistes Peace and Love, une autre Amérique est ciblée, celle des Freaks, des white-trash, de l'Amérique profonde, qui se confronte à l'idéalisme ambiant voué à disparaitre... De meme, les héros qui sont du FBI, et les flics des petites villes sont en contraste avec le summer of love. La figure de Charles Manson revient souvent. Il a brisé un rêve, il a traumatisé l'Amérique. C'est le pendant obscur du mouvement hippie. Ainsi, Fincher plie la décennie à ses teintes jaunes, froides et cliniques.
Le personnage central, l'agent Holden Ford, ressemble à s'y méprendre au personnage incarné par Jake Gyllenhall dans Zodiac. Juvénile, déterminé jusqu'à l'obsession, maladroit socialement, seul. Il n'a rien du génie torturé de Will Graham dans la série autour d'Hannibal Lecter, ni du charisme de l'agent Cole ou de Clarice Starling. Sa curiosité et son érudition à propos des psychopathes se heurtera à la réticence de son milieu, le mépris de ses confrères. Briser le tabou: chercher à comprendre la psychologie des monstres, pour pouvoir les arrêter. Écouter, et non pas attaquer. Préférer la psychologie à l'action, c'est rejoindre le concept de la série, refuser le spectaculaire.
La série démarre lentement. Le premier épisode est un set-up entier, à tel point qu'on pourrait commencer la série à partir de l'épisode 2, et qu'elle ne démarre réellement qu'à l'épisode 3. Pourtant, on aurait tort de se plaindre. L'existence de ce genre de série est une bénédiction. Elle prend son temps, elle est intelligente, fine, ambigue, et ne prend pas son audience pour des idiots. J'espère qu'elle ne s'essoufflera pas, et que Fincher restera à bord du navire plus longtemps qu'il ne l'a fait pour House of Cards. Voici l'une des séries qui peut faire de Netflix un challenger sérieux face aux monuments narratifs de HBO. To be continued...

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