J’espère que vous avez le coeur bien accroché parce que c’est une véritable boucherie à l’intérieur

Avis sur Mindhunter

Avatar Paul Wew
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Le bon Holden Ford, agent du FBI unanimement désigné par tous les protagonistes comme “young and idealist” (comprendre un peu benêt), est chargé de négocier avec les preneurs d’otages. Après une intervention difficile, il se voit confier la formation des jeunes recrues en matière de gestion de situations de crise. Plutôt très bon élève, il se met donc en devoir de creuser un peu ce qui existe de théories sur la criminalité… et se retrouve devant un vide abyssal. L’investigation se fonde sur des schémas éculés qui ne s'avèrent plus opérants face à la sauvagerie de certains homicides ; et la plupart de ses collègues semblent plus prompts à dégainer leur calibre de service qu’à se poser 30 secondes pour réfléchir.

Le bougre part mal, il ressemble à une espèce de Macron perpétuellement éberlué, qui au lieu de parachever cyniquement l’avènement du néolibéralisme, se battrait ingénument pour une meilleure compréhension des crimes modernes. Si l’on veut vraiment voir le verre à moitié plein, son air ahuri peut également suggérer la comparaison avec un Prince Mychkine, saint parmi les médiocres, parangon d’honnêteté parmi les comploteurs et les cyniques, humain parmi les monstres. Pour le rendre un peu plus attachant, il est fait recours à l’ultra-rabâchée romance en parallèle des enquêtes (quelle série policière osera proposer un autre tuteur pour l’identification ?). Ce qui donne lieu à une des scènes de rencontre les plus bâclées et improbables que j’ai vu depuis des années. Tout sonne faux et surjoué, ça clichetonne à tout va, mais contre toute attente Holden sort du bar accompagné de Debbie, une prof de fac un peu hippie. Le développement ultérieur de la relation se révèlera à l’avenant : la pauvre hère, réduite à une fonction purement scénaristique, semble uniquement présente pour souligner à quel point Holden est “coincé” et balourd. L’exposé de personnages cohérents et la mise en place d'interactions crédibles sont une tâche des plus ardues - n’est pas David Simon qui veut.

J’ai parcouru quelques critiques et suis assez surpris de me trouver face à tant de commentaires élogieux, qui surtout, pour beaucoup, soulignent la pertinence d’un rythme lent, “qui prend son temps…”. De quelle lenteur parle-t-on exactement ? Le choix de Fincher de traiter l’indécise mais nécessaire progression des techniques d’enquête à la fin de seventies, plutôt que de se concentrer sur les meurtres sanguinaires et le spectaculaire, apparaît extrêmement judicieux. Le réalisateur sait filmer le glauque, le sale, installer une ambiance poisseuse et angoissante : il l’a prouvé avec Seven. Ici le propos est tout autre et c’est tant mieux. Après une scène introductive plutôt enlevée, tout se joue dans l’après-coup ou presque : Holden interroge des criminels déjà incarcérés qui ne peuvent plus nuire, oppose à l’urgence et au ressentiment une nécessité de penser ces crimes particulièrement odieux, assiste à des cours à la fac, vogue de motel cheap en diner peu engageants... Il s’agit d’être créatif en restant à la marge, de faire émerger du néant un soupçon de symbolisation, de s’extraire de la position archétypale du flic pour adopter une méthodologie quasi universitaire. Intéressant, et au vrai plutôt inhabituel.

Mais si l’on se place sur un plan extradiégétique pour se pencher sur le rythme de l’intrigue elle-même… il en va tout autrement. Mindhunter est un Train à Grande Vitesse, où chaque tension trouve une résolution dans le quart de seconde qui suit. Sitôt qu’un élément perturbateur pointe le bout de son nez, il est systématiquement évincé après quelques échanges entre Holden et un personnage secondaire : grosses ficelles et facilités d’écritures sont légion.

En guise d’illustration, une scène du deuxième épisode m’apparaît particulièrement caricaturale et appuiera mon propos mieux qu’aucune récrimination. Holden, qui commence à mettre en pratique ses rencontres avec les criminels pour tenter de saisir quelque chose de leur façon de penser, est tout embêté. Il hésite, bafouille, dubite à plein tubes : comment faire de cette expérimentation maladroite une vraie ressource ? Il émet ses doutes au cours d’une discussion avec sa chère et tendre. En moins d’une minute, sans cligner des yeux ni reprendre sa respiration, l’excellente Debbie (qui, non contente de rédiger une thèse de sociologie, semble également spécialiste en psychologie, psychiatrie, rhétorique, manipulation, ergothérapie…) va accomplir l’exploit de lui donner la marche à suivre par le menu, de commander son petit-déjeuner à la serveuse venue prendre la commande (par le menu aussi, mais pas le même), et d’assaisonner l’ensemble d’une moquerie subtile en réaction à la blague particulièrement lourde de notre héros. Goddammit, c’est ce qui s’appelle un traitement expéditif. Ce qui donne à peu de chose près :
- Holden (mi-geignant, mi-viril) : “Je ne sais pas comment m’y prendre, je ne sais même pas ce que je recherche…
- Debbie (experte de la maison mère, à qui tu la f’ras pas à l’envers) : “Eh bien voilà ce que tu vas faire : il faut que tu comprennes d’où vient sa haine des femmes ! Pour commencer place toi bien face à lui en le regardant comme ça. Puis livre lui une anecdote de ta vie personnelle pour lui donner confiance. Ensuite décroise les bras comme ceci, mais attention sans le toucher pour ne pas le braquer…”.
- Holden (mi-rasséréné, mi-cuit) : “Lapin compris. Euh. OK. Tu crois ?”
=> Lors de la scène suivante, Holden met en oeuvre les conseils de sa copine surdouée et... tout fonctionne comme elle l’avait prévu : voilà que le tueur se met à parler de sa relation avec sa mère, de son enfance maltraitée et de sa difficulté à être au monde. Diantre.

J’ai évoqué l’histoire d’amour peu crédible, mais l’association formée par Holden avec son partenaire du FBI (Bill) n’est pas plus brillante. Là où le couple McConaughey-Harrelson, dans un registre assez similaire, faisait mouche (leurs rapports étaient même émaillés de quelques fulgurances), tout semble ici pataud et déjà-vu-en-mieux-ailleurs. Le maniement du premier degré, là aussi, ne va pas sans écueils. Cela commence plutôt habilement par une opposition entre le vieux briscard habitué au hors-piste et le jeune ambitieux qui va décidément trop loin pour lui. Holden peine à convaincre son partenaire de sa démarche. Mais là encore, pas de place pour l’ambivalence : l’apaisement de la tension s’avère quasi immédiat, et tombe comme un cheveu sur la soupe. Après un entretien de 3 minutes avec le premier meurtrier interrogé, voilà Bill converti, et défendant même Holden face à leur hiérarchie commune... Ouvrant un boulevard pour une nouvelle scène sidérante où le patron d’Holden le menace de faire pleuvoir sur lui les dix plaies d’Egypte (mise à pieds, suspension d’éventuelles gratifications, mutation au FBI La Bourboule...) avant de se raviser, littéralement vingt secondes et un vibrant speech de Bill plus tard, pour le laisser monter son projet pour peu qu’il reste discret. Well, that was unexpected.

La suite de la saison autorise un tant soi peu d’ambiguïté, et on ne peut que saluer l’effort notable pour complexifier un brin les rôles respectifs. A mi-parcours, le personnage de Wendy apporte un souffle d’air bienvenu, et installe une relation triangulaire qui brise quelque peu la lourde routine du couple de flic dépareillés. La série a au moins le mérite de poser certaines questions intéressantes. Dont l’une qui paraissait tranchée mais ne l’est pas tant que ça à entendre la pas-si-lointaine péroraison de Manu Valls en roue libre (puisque nous y sommes) : chercher à comprendre, est-ce que c’est déjà un peu excuser ? (spoiler : non). La mise en scène est sobre, globalement efficace (le “classicisme” apparaît moins dommageable à cet égard) ; la photo plutôt jolie. Mindhunter ouvre des pistes, dont on peut espérer un traitement plus approfondi. Reste que pour elle-même, cette première saison se révèle assez insuffisante.

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