Money Dropping

Avis sur Money Drop

Avatar Alexandre G
Critique publiée par le

Comme à chaque fois, quand je regarde une émission de télévision, je ne le fais jamais tout seul. On ne comprend réellement les enjeux de la TV qu’en la regardant aux côtés d’un public type, parfaitement réceptif à l’émission. Pour ce qui est de Money Drop, il faut avoir affaire à des passionnés : sinon, on s’ennuie autant que si on le regardait seul.

Le but du jeu pour les non-initiés : un binôme doit répondre à huit questions, et dispose de liasses de billets pouvant aller jusqu’à 250 000€ (ou plus pour la dernière édition). A chaque question, ils ont quatre propositions sur des « trappes », sur lesquelles ils disposent autant de billets qu’ils veulent (sauf pour la dernière, où il n’y a que deux trappes). Et tu empoches ce qu’il te reste si tu réponds bien à la huitième question.

En soi, le concept est intéressant : on s’assure peu ou prou qu’aucun candidat ne repartira avec la totalité de l’argent. Ah beh oui, à partir du moment où tu as plusieurs propositions, tu vas pas commencer à faire le coup de poker sur la question 2 et prendre le risque de tout perdre… Donc tu découpes ton pactole. Il y a là une première considération : le jeu met en relation tactile les candidats avec leur pognon. Si les candidats peuvent toucher leur argent, on sort un peu de tous ces jeux où 1 000 000€ ne représente qu’un chiffre sur un écran géant. Mais on pourrait penser que cela inciterait les candidats à en user plus raisonnablement… Erreur ! Si on remet bien les choses en contexte, sous prétexte qu’on a un petit doute sur le fait que Waterloo se trouverait davantage en Italie qu’en Belgique, on n’hésite pas à mettre 15 000€ sur l’Italie. Ah beh oui, 15 000€, ce n’est qu’une petite partie de la somme totale… Mais coco, 15 000€ dans ta vie de salarié, ça ne te permettrait pas de rembourser le crédit de la voiture par exemple ? Et tu viens de lâcher ça sur une réponse dont tu as un peu de doute… ? Je conçois qu’on ne soit pas enclin dès le départ à garder les 250 000€ jusqu’au bout. Bien sûr que c’est plus rentable de gagner ne serait-ce que 5 000€ plutôt que de tout perdre à la première question. Mais entre nous, si tu es venu jouer à ce jeu, ce n’est pas du Slumdog Millionnaire. Tu le fais pour avoir un bonus dans ta vie. Alors bon quitte à jouer, autant jouer le jeu et prendre le risque. Dans tous les cas, il y a une réelle désacralisation de l’argent qui est amenée par ce jeu boursier : les candidats, tels des traders sans information certaine, placent leur argent benoitement à un endroit ou à un autre, et puis on verra bien comment cela se passe. Money Drop, c’est la crise des subprimes illustrée tous les soirs sur TF1. C’est la bourse offerte à des traders sans formation. Tu as le droit de jouer avec ton argent. Fais-en ce que tu veux, et tant pis si tu crèves de faim !

Pour ce qui est des questions, je n’y ai globalement rien à dire. Le niveau semble un peu plus élevé que la moyenne. On n’est pas sur du « sur 100 français », ou bien des devinettes basiques. Ce sont souvent des questions de culture générale, parfois sur l’actualité, et qui peuvent même pour certaines offrir des constats sur lesquels réfléchir, type questions sur l’écologie. Bien sûr, on fait en sorte que les sept premières questions soient accessibles. Un binôme qui échoue à la question 2 c’est pas très drôle, ni très vendeur. Mais je tempête souvent contre la question 8. Ok, on est arrivé jusque-là. Il reste au mieux 30 000€ quand les candidats ont eu un coup de chance sur la question dure des sept premières. Maintenant on n’a plus droit qu’à deux réponses possibles. Mais j’aimerais bien comprendre la logique de filer une question où réfléchir ne sert absolument à rien, puisqu’il ne s’agit bien souvent que d’une érudition pure et simple ?! « Combien de cratères sont recensés à la surface du 13ème satellite de Saturne ? » « Où se situe le tatouage ‘Courgette’ sur le corps de Rihanna ? » « Qu’avait mangé George Washington le jour de la Déclaration d’Indépendance ? » En gros, ce sont des questions où répondre au pif reste la meilleure solution. Mais non, ces deux pignoufs insupportables se prêtent à essayer de réfléchir. « Ah mais attends, s’il y avait 35 680 cratères sur le satellite, ça voudrait dire que c’est une grande planète. Or c’est juste un satellite ! » Mais Michel, t’as pas pigé que les gars de la prod’ sont en train de s’étouffer de rire en voyant gesticuler ton cerveau ? Ils ont été faire un tour rapide sur Wikipédia et ils ont trouvé une question impossible. Tout ce qu’ils veulent c’est que tout le mérite que tu as eu à répondre à des questions auxquelles 20 à 25% des gens auraient pu répondre, tout ce mérite soit balayé par un coup de malchance. Côté très sadique de ce jeu.

Autre sadisme, la théâtralité : le coup des trappes. Cela rappellera certainement un autre jeu TV des années 2000 où, lorsque tu répondais mal, tu virais par une trappe sous tes pieds. Costaud mais juste. A l’image de la vie finalement : si tu échoues, c’est la dégradation jusqu’aux couches les plus basses de la société… Là, ce sont les liasses de billets qui se font la malle. Sadique comme je dis : on t’a donné l’illusion que cet argent était à toi, puisque tu pouvais le toucher. Honnêtement, ça t’arrive souvent de toucher un argent qui ne t’appartient pas ? En soi, il n’appartient à personne puisque son objectif c’est d’être échangé. Mais on a tous un paternalisme face à ce billet qu’on conserve. Il est à nous, on l’a mérité. Là, cet argent, tu le dénigres, tel un père qui ne souhaite pas reconnaître son enfant à la naissance. Et comble du comble, tu jettes le bébé avec l’eau du bain : les trappes te l’emportent. On te soutire ton bébé sous tes yeux, à grands renforts de musique dramatique et de noir et blanc austère. C’est un chien à qui on aurait donné un os, avant de le lui reprendre et de lui manger sous les yeux. Mais on lui fait croire que ce n’était qu’un jeu ! Et le chien peut tranquillement rentrer dans son HLM et continuer à regarder d’autres maîtres bouffer les os de leurs chiens. Dans tous les sens du terme j’imagine… C’est finalement un jeu qui marche à l’envers : on ne te demande pas de gagner cet argent. On te demande de ne pas le perdre ! Grande responsabilité. On joue sur le pathos ici : est-ce que tu seras assez mature et responsable pour garder ton argent ? Est-ce que tu es assez fou pour ne pas tout claquer ? A l’image d’une société qui consomme sans compter, à l’irresponsabilité avouée, Money Drop raconte l’histoire de tous ces ménages des 30 Glorieuses, qui ont réussi à accumuler un bon pécule, et qui se retrouvent dans les années 2010 à voir la fontaine à billets se tarir, sans pour autant vouloir changer ses habitudes de consommation. Avant on pouvait bouffer quatre steaks par jour, on avait toujours plus d’argent. Aujourd’hui, on a un capital limité et qui ne se régénère pas. Mais on le joue comme s’il allait se reformer lorsqu’on n’en aura plus. On ne sera donc pas étonné que Money Drop prenne le créneau horaire du Juste Prix : j’avais déjà dit dans ma critique que le public visé est cette classe moyenne inférieure qui prend la crise en pleine tronche. Idem ici : elle se reconnaît dans ce claquage de fric généralisé. On jette l’oseille dans des trappes sans fonds, qu’on donne à des pingouins impersonnels, véritables banquiers en costume d’apparat.

Money Drop c’est l’arène de la crise de 2008. Laurence Boccolini c’est la meuf amicale de la banque qui te donne le prêt. Mais tu sais que tu balances ton argent dans un pari incertain à 100%, que la banque finit toujours par gagner. Vous entrez désormais dans la vraie vie, mais vous la regardez à la TV. On la joue pour de faux celle-ci. Enfin presque !

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