Parce que tout le monde peut faire de l'Histoire ! (Sauf qu'en fait : non.)

Avis sur Nota Bene

Avatar l'homme grenouille
Critique publiée par le

Je ne vous le cache pas : de toutes les directions qu’on a pu faire prendre à Youtube, celle de la vulgarisation scientifique est DE LOIN celle que j’ai trouvée la plus intéressante.
Parce qu’on a beau être un esprit curieux et avide de connaissances, on a tous été restreints dans nos parcours personnels ; tous contraints dans nos choix d’exploration et de formation intellectuelles…
Et s’il y a d’un côté le plaisir de savoir ce qu’on a appris, il y a aussi toujours de l’autre cette frustration de constater tous ces domaines qui nous échappent encore…
C’est là que les chaînes de vulgarisation de Youtube rentrent en jeu. Des chaînes susceptibles de combler nos manques. Des chaines dont « Nota Bene » entend faire partie… Mais malheureusement pour cette dernière : à tort.

Parce que voyez-vous, s’il y a bien une chose que j’ai appris à travers ma formation scientifique, c’est que l’accès à une vérité dite scientifique relève autant des informations qu’on a collectées que de la démarche avec laquelle on les aborde et les interprète.
Et c’est d’ailleurs ce dont je me rappelle à chaque fois que j’ouvre une page Wikipedia sur un domaine scientifique que je ne connais pas. Il y a toujours là un flot d’informations que je lis mais auquel je ne parviens pas à donner du sens ; un flot qui n’éclaircit pas forcément la représentation que je me fais du monde.
C’est là toute l’importance d’un vulgarisateur selon moi. Il a une connaissance du domaine qu’il aborde. Il maîtrise la gymnastique intellectuelle qui est propre à ce domaine. Et donc, ainsi, il va pouvoir choisir un angle d’approche qui aura du sens pour nous, les non-initiés, et c’est lui qui va nous guider dans notre initiation afin de nous enseigner les faux-pas à éviter et les bons réflexes à avoir.
En gros, ces gens sont des émancipateurs de l’esprit. Ils nous apprennent comment ensuite aller aborder la page Wikipedia tous seuls comme des grands. Pour moi, c’est ce que des chaînes comme « DirtyBiology », « Sciences Etonnantes » ou « Heu ? Reka » parviennent à faire dans leurs domaines respectifs…
Et c’est ce que « Nota Bene » ne fait pas du tout de son côté. Voire, c’est là que « Nota Bene » fait pire que de nous laisser en plan. Selon moi, en plus, cette chaîne se paye le luxe de nous induire en erreur…

Parce que oui, mon malheur vient du fait que je suis enseignant d’Histoire, et même si aujourd’hui je n’ai pas persévéré dans la recherche, j’ai quand même pu bénéficier d’une formation rigoureuse qui m’a permis de saisir toutes les principales subtilités de cette science (…parce que oui, pour ceux qui ne le savaient pas, une science, même sociale, reste une science.)
Et donc oui, à ma façon, je suis aujourd’hui devenu un vulgarisateur payé par l’État ; un vulgarisateur qui connait la démarche, les pièges, les faux-pas et la démarche à adopter pour avoir accès au savoir scientifique…
Du coup, quand je tombe sur des chaînes de vulgarisation d’Histoire, forcément j’ai un regard critique particulier dessus. Et quand des chaînes font l’exact inverse de ce qu’il faut faire, alors forcément, ça me crispe un peu…

Et histoire de vous amener à voir un petit peu les choses de mon point de vue, je vais juste me permettre une question toute bête. Vous auriez à résumer les derniers épisodes de « Nota Bene », vous les décririez comment ? Moi, perso, de mon côté, je vous dirais qu’une vidéo « Nota Bene », c’est le choix d’un sujet random d’une période random et duquel on va me tirer une liste de noms, de dates et de micro-événements…
Ici, on va me faire une liste de papes, d’antipapes, de soutiens aux uns et aux autres, de leurs déplacements et difficultés de leurs déplacements…
Là, on va me parler de Guillaume le Conquérant, en me faisant une liste d’événements survenus avant Guillaume puis une autre liste d’événements survenus pendant Guillaume, tout cela étant parsemé de petites anecdotes sur la polygamie nordique, les liens de parentés entre les uns et les autres, et surtout l’enchaînement des événements qui conduira Guillaume à devenir roi d’Angleterre…
Enfin, en se baladant un peu ailleurs, on trouvera pêle-mêle une vidéo sur les templiers (avec liste de personnes, liste de dates et liste d’événements liées à la thématique…), les loisirs au Moyen-âge, l’histoire de Saint-Quentin, l’histoire de l’électricité, l’histoire de l’humanité, quelques autres listes plus assumées comme « 3 coutumes anciennes étonnantes », « 5 autochtones bad ass » ou bien encore liste « des gens morts sur les toilettes… ».
Et histoire de boucler le tout, on retrouve avec ça pas mal de vidéos promotionnelles d’événements ou de partenariats…
Bref, de la liste, de la liste, encore de la liste…
Où est le liant ? Il n’y en a pas.
Où est le sens ? Là, non plus, il n’y en a pas…
Et ça se dit chaîne de vulgarisation d’Histoire ? Vous êtes sûrs ?

Alors j’en imagine déjà certains se dire : « bah ouais mais qu’est-ce que tu veux qu’il raconte d’autre ? L’Histoire c’est ça non ? L’Histoire c’est des événements, des personnages, des dates… C’est juste des instants factuels qu’on enfile linéairement, qu’on raconte, juste pour comprendre pourquoi il y a un tas de ruines ici près de chez moi… Qu’espérer de plus ? »
A ceux là je répondrais : « imaginez que je fasse une chaine de vulgarisation sur la Physique et que celle-ci se résume à faire la liste des éléments périodiques du tableau de Mendeleïev, vous en diriez quoi ? Vous diriez aussi que la Physique ça ne se limite qu’à ça ? »

Non la découverte d’une science, ça ne se limite pas qu’à l’énonciation de listes et d’anecdotes. Vous, les premiers, vous hurleriez face à cette supercherie qui vous priverait de COMPRENDRE le FONCTIONNEMENT des forces physiques qui régissent notre univers. Vous hurleriez parce qu’au lieu d’une porte ouverte vers une connaissance intelligible du monde, on vous proposerait une banale énumération factuelle sans sens ; une énumération que n’importe qui aurait pu vous faire pour peu qu’il sache lire une page Wikipedia…
Les listes, non seulement ça n’apporte rien, sauf éventuellement des parts de camembert au « Trivial Pursuit », mais en plus c’est désespérément chiant !
Vous arrivez, vous, à regarder un épisode jusqu’au bout ? Moi pas. Je m’emmerde. Je ne vois pas ce que je gagne à écouter ça. Alors oui, je vais savoir qui était le pape en l’an trouze-cent-vingtreize. Mais d’un autre côté je ne saurais pas quoi faire de cette information.

D’ailleurs c’est pour moi le deuxième effet Kiss-cool d’une vidéo « Nota Bene » : non seulement je n’arrive pas au bout, mais en plus j’oublie dans l’instant ce que j’ai vu et entendu. Pour le coup, c’est quand même un peu ballot pour une émission qui entend m’apprendre des trucs…
Alors après vous allez peut-être me dire : « Bon soit, c’est chiant, mais il n’y a pas de crime commis non plus… Ce n’est pas comme s’il racontait des choses fausses ! »
Eh bah pourtant, si, figurez vous ! Et quand je dis que l’émission se noie dans l’erreur en permanence, je ne parle pas ici d’erreur factuelle ! C’est le point sur lequel Ben, l’auteur de la chaîne, ne cesse de se gausser : il a des doctorants avec lui qui checkent en permanence ses productions afin d’éviter les erreurs factuelles ; celles souvent induites par des légendes anciennes colportées par des chroniqueurs depuis démentis…
Alors soit, c’est vrai qu’il n’y a pas beaucoup d’erreurs factuelles, du moins au regard de ce qu'on sait actuellement de ces faits. Il y en a quand même un peu, mais c’est presque inévitable quand on fait de la vulgarisation.
Mais au fond, ce n'est pas là que se trouve le véritable problème. Le problème c’est que l’Histoire ne réside pas QUE dans la définition et la vérification des faits !
Elle réside aussi dans l’interprétation de ces mêmes faits ! Se priver de la phase analytique des périodes et des événements, c’est comme dire qu’on a des crêpes sitôt qu’on a les éléments qui les composent mais sans pour autant les avoir mélangés et cuisinés.

Une science sociale comme l’Histoire est là pour questionner la société.
Or, pour y parvenir, comme en Physique, on ne se limite pas qu’à la simple identification des éléments périodiques. On réfléchit ensuite aux forces qui s’appliquent sur eux, sur les rapports qui s’exercent entre ses forces, sur les conséquences que ces jeux de force ont sur notre monde réel. Les questions qu’on se pose en sciences sociales sont du même ordre.
Comment générer des richesses ? Pourquoi des guerres ? Pourquoi des inégalités sociales ? D’où ça vient ? Comment ça marche ? Est-ce irréductible ?
Pour le coup, ça se sont des questions de sciences sociales ! Des questions auxquelles on peut chercher à répondre en questionnant les événements du passé ! Des questions qu'on n'oubliera pas - bien sûr ! - de questionner à leur tour, afin de cerner toutes les limites que l'interprétation pose !
C’est d'ailleurs ça que fait une chaine comme celle d’Histony et à raison ! Se questionner sur ses propres questions ! Se demander ce qu’on va chercher dans le passé ! Se dire que tout ce qu’on raconte est biaisé par des angles multiples, que ce soit celui de notre point de vue, celui de notre démarche, ou bien encore celui qui est à l’origine de la production de nos sources.
Du coup, quand on aspire à faire des vidéos sans erreur factuelle comme c’est ce qu’affirme l’ami Ben, eh bien c’est justement là qu’on commet la plus terrible des erreurs !
Car, il aura beau dire ce qu’il voudra, Ben, sur sa manière de mener sa démarche, mais même dans sa fuite de la réalité de l’Histoire, il induit malgré tout des biais idéologiques fallacieux dans sa manière de faire ; des biais idéologiques d’autant plus problématiques qu’il ne les conscientise même pas…

Parce que oui, la blague veut qu’en plus de faire de la mauvaise vulgarisation, l’auteur de la chaîne se risque en plus à produire un discours sur sa démarche, voire même sur plein d’autres choses.
Et moi j’avoue que je ne peux m’empêcher de bondir sur ma chaise quand je tombe sur des vidéos comme celle expliquant « C’est quoi l’Histoire ? » ou bien encore plus récemment, celle qui se pose cette question ô combien pertinente : « Est-ce que tout le monde peut faire de l’Histoire ? »
Ce qui me sèche dans ces vidéos, c’est que Ben y tient un discours à l’exact opposé de ce qu’il fait. Il y dit – à raison – que l’Histoire n’est pas qu’une simple accumulation d’informations brutes. Que les informations en question sont souvent les produits de processus biaisés dont il faut savoir faire les critiques internes et externes. Qu’ensuite la mise en relation de ces informations va dépendre des interprétations personnelles de l’historien, et que par conséquent il est indispensable de connaître la démarche adoptée par celui-ci pour comprendre le sens de son protocole ainsi que ce qu’il vise…
Mais oui ! Bien sûr ! Tu as raison pour le coup !
Alors Ben, si tu le dis, si tu le sais : putain, mais fais-le !
Arrête de concevoir tes vidéos comme de simples guides touristiques durant lesquels tu poses comme une pin-up à la fenêtre du Palais des papes !
Arrête de concevoir tes vidéos comme des audioguides de musées !
Et surtout – puisque tu dis qu’il faut être attentif aux interprétations que l’on donne à l’Histoire – fais attention à ce que tu racontes dans tes vidéos « coups de gueule » !
Parce que bon, c’est bien gentil de faire le bon gaucho en saluant tout le monde d’un vaillant « Camarades », mais encore faudrait-il ne pas tomber dans une certaine forme de militantisme moral peu avisé comme ce fut le cas lors de ta dernière vidéo concernant la place des femmes dans le second conflit mondial…

Et d’ailleurs, je finirai là-dessus…
Je finirai sur ce fameux « Mes chers camarades » qui ouvre désormais chacune des vidéos « Nota Bene ».
Un détail d’un certain point de vue, mais un détail très révélateur au fond… Pourquoi « mes chers camarades » ?
Est-ce un signal envoyé pour dire que « Nota Bene » est une chaine de socialos ? Un bastion de résistance de l’Ecole des Annales face à la droitisation progressive et larvée de la recherche en sciences sociales ? Est-ce l’indication que, dans cette émission, on va faire de l’Histoire des structures ? De l’Histoire des masses ? Est-ce l’indication qu’on va se risquer à l’élaboration et la critique de modèles ?
Eh bah, réponse : non.
Et c’est ça le pire. En fait c’est tout le contraire. « Nota Bene » c’est une émission qui reprend telle quelle la façon dont les courants traditionalistes et conservateurs perçoivent l’Histoire.
On parle essentiellement des événements au travers des souverains et des guerres. Quand on parle des pauvres on les réduit qu’à des loisirs, oubliant de les percevoir (aussi) comme des acteurs politiques.
On s’arrête à l’Histoire des vainqueurs. On se refuse à réfléchir sur les raisons de ces événements. On refuse l’analyse.

Au fond, entre Stéphane Bern et Ben de « Nota Bene », il n’y a pas beaucoup de différence.
Enfin si, il y a une différence d’apparat. Il y en a juste un qui est barbu, aime le métal, porte des T-Shirts et dit « mes chers camarades… » C’est tout.
Ce n’est que cosmétique et rien de plus. Pourquoi le fait-il alors ?
Eh bah je pense malheureusement que si Ben le fait, c’est juste parce que, d’une part c’est un ignorant, et d’autre par c’est un arriviste.

Alors oui, j’entends que cela fasse attaque ad hominem ce que je viens d’affirmer et que ce n’est pas très classe de ma part.
Mais bon, d’un autre côté – ça doit être mon côté pédago et analytique – j’aime bien aboutir à des synthèses claires. Or, je ne vois pas comment exprimer autrement le fond de ma pensée si ce n’est en disant cela. Oui, pour moi, « Nota Bene » est le produit d’une imposture.
D’ailleurs le gars ne s’en cache pas lors de ses multiples interviews. Ben a fait des études d’audiovisuel. Il a vu Youtube se développer. Il a compris que les premiers arrivés seraient les premiers servis. Il fallait occuper un domaine encore laissé libre.
Ben ressortait d’une licence d’Histoire qu’il n’avait même pas pris la peine de terminer. Alors il est parti là-dessus. Il est parti sur l’Histoire. Ben n’a pas fait une chaîne d’Histoire pour livrer ses connaissances et son expérience dans cette discipline, il l’a fait parce qu’il lui fallait trouver quelque-chose… Et au moins a-t-il le mérite de l’honnêteté.
A défaut de reconnaître son inaptitude à parler d’Histoire, au moins reconnait-il son ignorance et son arrivisme.

Alors loin de moi l’envie de reprocher à un gars la volonté de gagner sa vie comme il peut et comme il veut. Mais quand le gars en question le fait en vendant quelque-chose qu’il ne sait pas faire, moi ça me pose souci.
L’Histoire est déjà suffisamment méconnue et méprisée en tant que science pour en plus devoir subir les duperies des charlatans du net.
Et donc oui, quand je vois que son ton sentencieux et que l’appui de la family Youtube suffisent à embobiner tout le monde, ça m’emmerde grandement.
L’Histoire mérite mieux.
Youtube mérite mieux aussi.
Et surtout, c’est nous, dans cette histoire, qui méritons vraiment mieux…

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 2144 fois
22 apprécient · 3 n'apprécient pas

Autres actions de l'homme grenouille Nota Bene