Théâtre de marionnettes

Avis sur Samurai Champloo

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Samuraï Champloo est un projet complètement improbable ; pas tant pour ses anachronismes et ses choix esthétiques originaux que parce qu'il est en partie le bébé du même Watanabe qui avait quelques années plutôt donné naissance à la sublime Cowboy Bebop ; et pourtant elles sont presque l'antithèse absolue l'une de l'autre. Mais plutôt que d'expliquer mes problèmes de fond avec SC, j'attaque par la forme.

Au niveau visuel déjà, je trouve ça assez laid. Les couleurs passent encore mais le chara design est globalement moche et c'est particulièrement choquant dès que la caméra s'éloigne des personnages, les proportions sont bâclées, les traits sont grossiers, parfois on est franchement pas loin du dessin animé Gulli (y a même les gros traits noirs moches pour détacher les personnages du décor) ; et puis c'est pas propre à SC mais j'aime pas ces lumières baveuses qu'ont quasiment tous les animés depuis le passage au numérique. Mais c'est surtout au niveau de l'écriture que la série pêche.

Problème d'écriture des personnages : Fuu est supportable, mais pour Mugen et Jin c'est autre chose. Dans Cowboy Bebop on parvenait à s'attacher aux personnages, parce qu'on sentait la camaraderie de Spike et Jet malgré leurs désaccords, parce que le côté femme fatale arriviste de Faye était bien contrebalancé par son aspect gamin et capricieux ; et surtout que le cynisme de façade de tous les personnages s'effritaient à mesure que leur passé se révélait et avec leurs blessures et leur sensibilité – rien de très original mais ça fonctionnait. Bref des personnages avec un peu d'épaisseur, des facettes différentes, et qui évoluaient au fil des épisodes (Spike apparaît au départ comme un mercenaire bas de gamme cynique et irresponsable ; à la fin de série,

c'est un homme dévasté par la mort de son amour qui décide d'aller au devant de la sienne propre dans un ultime élan tragique et héroïque)

Dans Samuraï Champloo, tous les personnages sont terriblement unidimensionnels : Fuu est naïve et un peu effrontée ; Mugen est un bourrin arrogant et colérique, Jin est... sérieux, et tous deux ne pensent tout au long de la série qu'à se battre bouffer baiser ; des objectifs louables s'il en est mais qui peinent à les rendre captivants. Et le fait qu'ils restent des inconnus du début à la fin de la série aggrave encore leur cas ; la scène du feu de camp vers la fin de la série est à ce titre un aveu d'échec consternant, puisqu'on force les personnages à parler d'éléments qui devraient être acquis au fil de la série, et qu'en fin de compte on ne découvre rien d'intéressant (on sent que c'est juste un moyen grossier de nous rappeler des éléments qui vont bientôt – enfin – servir).

Alors certes on en apprend un peu sur leur passé à tous, mais on n'a pas l'impression qu'ils aient de motivations autres que celles plus évidentes et superficielles, genre Mugen veut se battre parce que c'est un gamin turbulent, et Fuu veut retrouver son papa ; et Jin c'est encore plus dommage parce qu'il aurait réellement pu être un personnage intéressant. Il prétend être attaché au Bushido, voilà ; mais on voit pas en quoi ça se concrétise, parce qu'il apparaît presque aussi cynique que les autres (à vrai dire, à part leur attitude il y a quasi aucune différence entre Mugen et Jin ; on pourrait penser que Jin incarne un samouraï traditionnel mais il n'a apparemment aucun sens de l'honneur – c'est à peine s'il s'oppose quand Fuu et Mugen le poussent à mettre ses sabres en gages –, n'intervient quasi que par nécessité ou appât du gain – exception faite quand il tombe amoureux, le temps d'un épisode). Pourquoi est-ce qu'il est rônin ? Est-ce qu'il veut progresser en devenant un guerrier itinérant ; mais dans ce cas pourquoi il ne cherche jamais de maître de dojo auxquels se mesurer ? Et surtout pourquoi il a buté son maître ? On a finalement une réponse à toutes ces questions, qui apporte une épaisseur nécessaire au personnage, mais qui tarde trop à venir ce qui fait qu'il reste un inconnu à nos yeux pendant la plus grande partie du récit.

D'autant qu'aucun de ces personnages n'évoluent d'un pouce du début à la fin de la série (sauf dans les deux derniers épisodes très artificiellement), et on ne sent aucune alchimie entre eux. Je comprends bien qu'ils ont voulu créer une relation d'amour vache entre eux tous, pour donner un aspect moins niais à leur amitié ; seulement là où le cynisme des héros de Cowboy Bebop cachaient une personnalité plus tendre et complexe, celui des personnages bien plus plats de Samuraï Champloo n'est jamais contrebalancé, et le postulat de base de la série paraît artificiel parce qu'on ne comprend pas ce qui unit cette bande, puisqu'à part Fuu qui a besoin d'eux pour l'escorter, les deux autres ne peuvent pas se blairer et vu leur capacité ils pourraient très bien trouver mieux ailleurs ; et d'ailleurs ce défaut d'écriture finit par rendre encore plus ridicule leur fausse amitié que si elle avait été plus mièvre, les moments tendres sonnant du coup faux et grotesques.

Par exemple vers le début de la série, Jin et Mugen décide de larguer Fuu et de tracer la route chacun de leur côté (donc les personnages se contrefoutent les uns des autres), mais par hasard ils se recroisent peu de temps après, et Mugen se barre à nouveau mais est soudainement pris de remords et fait demi-tour. Évidemment il s'est rien passé de signifiant dans cet épisode qui justifie ce revirement soudain, donc ce passage apparaît juste comme ce qu'il est : une tentative grossière et assez malhonnête du scénariste de nous faire croire que ses personnages ne sont pas complètement égoïstes, d'autant plus risible que dix minutes après Mugen risque la vie d'un gamin en voulant se bastonner.

Cela dit c'est pas le seul passage où un des membres du trio vient spontanément au secours des autres (enfin un des deux héros décident de sauver la demoiselle en détresse de service, qui fait même une blague dans un épisode sur le fait qu'elle se fait tout le temps kidnapper), seulement c'est toujours aussi peu impactant les fois suivantes, – et on touche là à un des plus gros problèmes de la série – ça ne paraît jamais réellement signifiant parce qu'on a jamais le sentiment que les personnages sont en danger, et donc qu'ils prennent des risques en allant aider les autres (à part pour Fuu mais elle intervient beaucoup moins et surtout elle est la seule à avoir un intérêt à ce que les autres survivent, puisqu'il la protège le temps qu'elle trouve son père). Je veux dire on parle quand même de demi-dieux capables de défoncer à eux seuls des hordes de dizaines d'ennemis, de survivre à des chutes de vingtaines de mètres de haut, de démolir des cages thoraciques, des arbres et des putains de tours juste en lançant une balle de baseball.

Pour comparer encore une fois avec Cowboy Bebop, Spike Jet et Faye sont tous certes forts à leur manière, mais leur capacité à survivre vient surtout de leur ingéniosité, leur habileté et leur capacité d'improvisation, et ça arrive à plusieurs reprises qu'ils se fassent salement blesser ; donc forcément quand il décide de se jeter dans le feu d'action pour aider un poto c'est signifiant. Mais dans Samuraï Champloo Jin et Mugen sont tellement puissants qu'on a plutôt l'impression que sauver quelqu'un d'un danger mortel relève de la politesse pour eux. Du coup on regarde les épisodes avec une vague indifférence, parce que, même si pas mal d'épisodes ont l'intelligence d'offrir des fins plus douces amères en faisant quand même crever des personnages attachants, soulevant souvent par la même occasion quelques problématiques sociales intéressantes (encore que ça tombe toujours un peu comme trop comme un cheveu sur la soupe et donc ça peine à prendre vraiment d'ampleur dramatique), peu importe quels seront les enjeux et les dilemmes de la nouvelle intrigue, on sait déjà que ça va se finir par un des trois qui se fout dans la merde et Jin et Mugen qui débarquent pour buter tout le monde, à tel point que les blessures ne sont pas prises au sérieux et servent juste de gag (genre une grosse bosse sur la tête de Mugen).

On en vient à l'humour de cette série, l'humour incessant, poussif, fatigant de cette série, puisque Samuraï Champloo est avant tout une série comique, essaye en tous cas de l'être. Alors oui j'ai soufflé du nez parfois (tu peux pas balancer 10 blagues par épisodes sur 26 épisodes sans qu'y en aient quelques-unes qui marchent) mais dans l'ensemble c'est juste pénible ; entre les blagues de cul vaseuses (le flic infiltré qui s'astique avec sa matraque godemiché), les anachronismes répétés, le timing comique toujours foireux, insistant toujours trop comme pour te forcer à rire. En fait l'humour absurde est terriblement mal géré, principalement parce que le paradigme de la blague change tout le temps, un coup le décalage vient d'un personnage secondaire dans l'histoire, un autre coup c'est les protagonistes qui sont en décalage, une autre fois encore c'est l'histoire elle-même (anachronisme par ex), et, le plus souvent, c'est les trois en mêmes temps, ce qui forcément annule complètement l'effet comique parce qu'un décalage sans référentiel ne peut pas fonctionner. Pire, d'un point de vue dramaturgique, l'humour fait que la plupart du temps on arrive pas à prendre au sérieux le récit et donc à s'y impliquer : par exemple les blessures de combats que j'évoquais plus tôt, et qui sont tournées en dérision et contribuent à faire perdre toute intensité aux combats.

N'aident pas non plus les combats en eux-mêmes, qui sont vraiment peu intéressants, pour toutes les raisons dramatiques exposées au-dessus, mais aussi d'un point de vue chorégraphique et cinématographique : les ennemis peinent à marquer, mise à part la chanteuse aveugle ; quasiment aucune exploitation des décors, qui sont eux-mêmes rarement foisonnants (souvent des rues vides, ou des grandes grottes vides, ou des grandes salles vides) ; le design sonore est assez peu passionnant, on ressent très peu le choc des lames, la chair tranchée ; pour les bastons générales les personnages se contentent de sautiller partout comme des singes et de lancer des coups un peu partout et voilà. Jamais en voyant des combats dans cette série j'ai ressenti une nécessité esthétique de filmer ça, jamais je n'ai eu l'impression qu'à cet instant le réalisateur avait décidé de filmer ce duel en particulier de cette manière, à cet endroit pour une raison ; on a au contraire l'impression qu'ils sont une contrainte narrative, qu'ils permettent de faire avancer l'histoire en résolvant tout d'un coup, et ça se ressent au niveau de leur mise en scène qui fait du coup le strict minimum.

Pour ce qui est des duels en un contre un là aussi le résultat est décevant. Alors que le contexte et les intrigues des épisodes évoquent parfaitement les récits de sabre japonais classiques, on est très loin des confrontation sous tension des chanbaras, dans lesquels les combats sont éprouvants non pas dès lors que les coups commencent à s'abattre mais même avant. Le duel nécessite une force physique autant qu'une grande concentration mentale : bref comme le dit Yamamoto Tsunetomo il s'agit de « Gagner avant », on a presque affaire à des combats spirituels qui mettent autant la force des combattants à l'épreuve que leurs nerfs et leur détermination, et ce que retranscrit parfaitement le combat final des Trois Samouraïs hors-la-loi de Gosha, ou celui de Tuer ! de Misumi par exemple : un long silence, quelques échanges de regards entre les adversaires qui se jaugent, les placements de pieds prudents. Des petits éléments qui contribuent à rendre les duels de chanbara si impressionnants malgré leur forme anti-spectaculaire.

Mais dans Samuraï Champloo, même Jin, le personnage qui semble le plus proche de la voie du Bushido, et donc celui dont le style de combat devrait correspondre à celui des héros de chanbara, se bat comme un bourrin : il se contente de courir, faire des pirouettes pour esquiver, et frapper tout le temps, et il gagne, et finalement les combats n'ont aucune tension, aucune intensité, apparaissent complètement anodins. La seule exception à ça, c'est le duel dans l'avant-dernier épisode. Dans l'idée il avait de quoi être superbe, et en voyant Jin dire que tout se jouerait en un coup j'étais heureux à l'idée d'enfin voir un duel de chanbara digne de ce nom ; mais finalement se révèlent les limites de la réalisation, qui tue la tension à coup de ralentis putassiers et par une gestion catastrophique du rythme, et supprime l'émotion en laissant l'issue du duel en suspens dans une tentative artificielle (et inutile puisque pour une fois il y a un peu de tension) de maintenir l'attention du spectateur.

Et puisque j'en parle seuls les deux derniers épisodes évitent la plupart des problèmes habituels de la série : pour la première fois – étant donné que c'est la seule où un danger plane vraiment sur eux – on ressent l'attachement que les personnages ont les uns aux autres, leur histoire respective progresse enfin (même si ça semble un peu gros que toutes les intrigues se recoupent d'un coup), y a pas ou peu de tentatives de blagues donc on peut enfin rester concentrer sur l'intrigue et la tension, parfois même quelques jolis visuels (le souvenir de Jin tuant son maître, la falaise), quelques affrontements jouent un peu sur le décor (quand Jin court sur le rebord de la digue, quand Mugen se retrouve coincé sur une barque).

Mais cette fin, plutôt réussie par rapport au reste de la série, laisse un goût amer en bouche, pour toutes les raisons abordées précédemment, et pas que ; ça me permet de faire une transition vers le propos de la série. Voilà, en fait, où se trouve mon principal problème avec Samuraï Champloo : c'est une série parfaitement vaine, à aucun moment je ne vois le fil rouge qui justifie l'existence de ces pénibles péripéties mal écrites et mises en scène.

Et j'ai tellement l'impression que les types eux-mêmes ne savaient pas de quoi ils parlaient qu'ils ont pas réussis à remplir le contrat des 26 épisodes et se sont donc sentis obligé de recycler leurs intrigues/thématiques (trois épisodes qui évoquent les femmes forcées de se prostituer pour payer les dettes des hommes, deux épisodes où Mugen et/ou Jin se font empoisonner par une séductrice, trois ou quatre épisodes avec des flics infiltrés, trois épisodes où le groupe se dissout pour se reformer à la fin...), de sortir de nulle part pour un épisode une intrigue fantastique (il est même pas conclus ni jamais évoqué par la suite) et même sommet du foutage de gueule de caser un épisode ''meilleurs moments des épisodes précédents'', dans une série de 26 épisodes seulement encore une fois.

Évidemment, le sujet de la série ne repose pas sur son intrigue et ses personnages, qui servent juste de prétexte à une succession de petites aventures sans lien entre elles ; donc, c'est dans ces petites aventures elles-mêmes que devrait émerger le propos, et ici le thème récurrent est clairement l'occidentalisation du Japon, et la fin de la grande ère des samouraïs qu'entraîne cette occidentalisation.

Il y a donc les duels, évoqués précédemment et qui trahissent complètement l'esprit des chanbaras traditionnels, sans doute volontairement (ç'aurait pu être un parti pris pertinent, si seulement, au-delà de leur intérêt thématique, les combats étaient efficaces au niveau de l'action). Mais évidemment, c'est surtout les références formelles au hip-hop qui sautent à l'esprit : les personnages anachroniques qui rappent et font du beatbox, les transitions scratching – personnellement j'étais déjà agacé au bout de 3 épisodes –, et surtout le choix de la musique, que j'aime beaucoup sur le papier, et que je trouve dans les faits plutôt foireux.

Certes, une série qui prend place à l'ère féodal et parle d'occidentalisation en utilisant une BO typée hip-hop (donc américaine) c'est plutôt malin ; mais l'intérêt s'arrête là. Je vois beaucoup de comparaison avec Cowboy Bebop, disant que c'était la même utilisation brillante d'un contrepoint entre le genre de la série et le genre musical, mais j'ai un gros problème là, parce que l'utilisation dans Cowboy Bebop d'une BO principalement jazz ne constitue pas un contrepoint, elle est au contraire un choix tout à fait cohérent et même plutôt évident : formellement, parce que si CB est une série SF, elle emprunte surtout énormément à l'univers du film noir (personnages d'anciens flics/gangsters cyniques qui fument des clopes et boivent du whisky, le costume de Spike, la femme fatale rencontré dans un casino, références au crime organisé, quelques décors urbains sombres...), mais aussi sur le fond parce que d'une part l'aspect musique d'improvisation du jazz fonctionne étant donné le caractère débrouillard des personnages évoqué plus tôt, et d'autre part l'aspect mélancolique colle au propos de la série qui a pour quelques thèmes principaux le souvenir, le nihilisme et la mort (mais il faut aussi rappeler que la BO est pas exclusivement jazz, y a pas mal de country folk, du rock, même un peu de reggae...).

Dans le cas de Samuraï Champloo, le choix du hip hop se défend plus difficilement (peut-être que Watanabe dans un élan de lucidité, s'est dit que le choix d'une musique basée sur le sample et donc la répétion évoquerait son intrigue, mais je pense pas que ça soit ça), parce que esthétiquement je vois pas en quoi ça colle à des intrigues de chanbara et un univers féodal ; la justification ridicule de Watanabe à ce sujet, selon laquelle « les rappeurs et les samouraïs c'est pareil parce que les rappeurs vivent par leur micro et les samouraïs par leur épée » me donne à penser que lui-même est complètement largué et qu'il a surtout fait ça parce qu'il avait envie. Et si je vois beaucoup de monde saluer la qualité de la BO en tant que telle (ce que je remets pas en question ici), dire qu'elle est très bien spécifiquement dans le contexte de Samuraï Champloo me paraît plus risqué.

Cela dit, le choix de la musique aurait pu ne pas être une si mauvaise idée, si il était motivé par un propos sur cette occidentalisation et la fin du Japon traditionnel, pourtant en 26 épisodes on n'arrive jamais à déceler la moindre prise de position ; encore une fois, je blâme la superficialité de l'écriture pour ça.

Le parcours des personnages m'évoque un voyage touristique, et en effet les références culturelles balancées font bien cet effet, des petites anecdotes de guide mais qui ne révèlent rien de signifiant ; donc l'apparition du ukiyo-e, grand représentant de son époque placée sous le signe de la domination bourgeoise et marchande, est évoquée, et une voix off est convoquée pour parler un peu de l'influence qu'il a pu avoir sur le monde occidental ; évocation aussi de l'homosexualité des samouraïs, prétexte à un retournement comique ; la profonde injustice de cette société qui force les femmes à payer pour les fautes de leur mari, de leur père ; la disparition – si tant est qu'elles aient jamais effectivement existé – des valeurs d'honneur traditionnelles (le vieux chef yakuza qui se fait seppuku et est pourtant raillé du jeune rival arriviste) etc. ; de l'autre côté on montre des 'éléments occidentaux débarquer, le graff, le baseball dans un épisode qui reprend le concept très beau de Lagaan, la chrétienté etc. Mais tout ça reste très superflu et ne dépasse jamais le cadre de l'évocation sans servir réellement le récit ; les personnages, vont à un endroit, voit un nouvel élément, vainquent les ennemis, et c'est tout, les péripéties montrées et ce qu'elles révèlent (survolent) du Japon de l'époque laissent les personnages inchangés, effectivement comme des touristes.

Pourtant il y aurait eu l'occasion de faire quelque chose d'intéressant, par exemple avec Jin, qui, s'il avait incarné le guerrier traditionnel, se serait trouvé en décalage anachronique avec les nouvelles mœurs de son époque marchande, et ç'aurait pu être prétexte à quelques bonnes scènes comiques aussi. Sa relation avec Mugen, plus proche d'un pur nihiliste moderne, seulement intéressé par la baston et la bouffe, aurait permis de former un tandem plus dynamique, soudé par leur affection pour Fuu.

Mais étant donné que les personnages sont tous aussi plats et cyniques et n'ont donc aucun mal à s'adapter aux changements sociétaux qu'on ressent à peine, que leur relation est aussi factice, il n'y a pas de dynamique, pas d'émotion, pas de propos, rien que des éléments superficiels balancés à la face du spectateur, des blagues poussives, des combats mous et des péripéties monotones, puisque dans sa volonté de rester légère et divertissante la série rend les actions de ses personnages parfaitement inconséquentes détruisant donc la dramaturgie.

Du coup pour la première fois le choix de la BO fait sens : la musique chill-out correspond parfaitement à l'aspect détendu de Samuraï Champloo, parce que Samuraï Champloo revendique son défaut d'intrigue, de personnages, son manque d'enjeux et d'intensité, son absence de propos et ou de but, se complaît et célèbre sa médiocrité, n'a pas pour vocation d'émouvoir profondément mais simplement de divertir et tout juste amuser : Samuraï Champloo est un récit parfaitement nihiliste, et même à peine à un récit. De ce point de vue-là, la série offre bel et bien un miroir des transformations que l'essor de la bourgeoisie marchande et l'occidentalisation ont amenés au Japon comme dans le reste du monde : un besoin de jouissance matérialiste et consumériste, de passer un moment agréable sans prise de tête, ce qu'incarnent ses intrigues trop superficielles pour avoir un sens, son humour si insistant qu'il empêche l'émotion d'apparaître, sa musique chill-out, son déluge de références pop-culturelles qui vire à l'indigeste, ses personnages égoïstes, lâches, cyniques et surpuissants, liés artificiellement les uns aux autres. Rien ne pourra jamais mal aller et rien de signifiant ne sera jamais accompli – en effet les personnages n'évoluent pas du début à la fin –, mais on aura passé un bon moment – même de ce point de vue la série est à mon sens un échec pour les raisons expliquées plus haut. Bien loin de prendre position sur cet état de fait, Samuraï Champloo se vautre dedans avec complaisance

Et donc (et ce sera ma conclusion promis j'arrête après), il faut évoquer cette ironie ultime qui est que Cowboy Bebop, une série de SF se déroulant dans l'espace, empruntant à l'esthétique du film noir avec une BO d'influence jazz et country folk, est une bien meilleure série de samouraï que Samuraï Champloo (un détail pourtant semble indiquer le contraire), une série qui fait explicitement référence au chanbara traditionnel et prenant place dans le Japon féodal.

Alors oui, Cowboy Bebop est également une série assez profondément nihiliste. Parmi la brochette de personnages qu'elle met en scène, Spike et Faye en particulier le montrent : dépossédés de leur vie, ils sont comme des marionnettes sans fil plongées dans le souvenir de ce qu'ils ont été ou imaginent avoir été, des vagabonds sillonnant hasardeusement l'espace autant que l'existence ; en ça le choix de la SF est pertinent, l'existence paraissant bien plus vaine encore, au milieu de l'immensité spatiale (que c'est bo).

La mort, et donc le rapport à l'existence est au centre de Cowboy Bebop (le rapport trouble de Faye et Spike à leur nouvelle vie, suite à leur accident respectif qui agit comme une mort symbolique, le gamin immortel), et avec lui le regret, le souvenir (Spike et son passé trouble, Jet et la femme qu'il aimait, l'ami qui l'a trahi, Gren); mais plus qu'un regret individuel, on atteint presque une idée métaphysique (les Hommes sont dans cet univers des âmes en exil dans l'univers, chassés du paradis originel, la Terre, par leur propre faute, mais je m'égare).

La philosophie samouraï est parcourue par ce nihilisme, cette conscience aiguë et douloureuse de l'inutilité et la fragilité de l'existence humaine. Pourtant, le samouraï trouve une réponse au nihilisme, dans le fanatisme, la dévotion absolue à sa Voie.

Si les personnages cyniques de Samuraï Champloo se complaisent dans la vacuité de leur existence, une existence d'insouciance et sur laquelle rien ne pèse, n'a d'impact, puisqu'ils sont bien trop forts pour jamais être réellement en danger et que dans Samuraï Champloo, tout est prétexte à la blague, Cowboy Bebop offre aux siens une porte de sortie :

c'est l'élan tragique et héroïque de Spike, qui trouve paradoxalement un sens à sa vie dans le sacrifice

.

On dirait que Watanabe a perdu son idéalisme ; quelques années après la sublime tragédie existentielle qu'est Cowboy Bebop, il offre avec Samuraï Champloo une ode à un relativisme léger et inconséquent, nihiliste, sans doute plus confortable, mais le confort n'a jamais fait les grandes œuvres.

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