Jean-Cloud

Avis sur Sense8

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Après un développement interminable de plus de deux ans, il est enfin possible de découvrir Sense8, la fameuse création des Wachowski et de Straczynzki pour Netflix. Annoncée comme une révolution pour le petit écran de la même façon que Matrix en fut une pour le grand (une question de point de vue), il faut dire que si elle a déjà fait couler beaucoup d’encre, le meilleur est à venir : si l’œuvre des Wachowski, de même que leur « talent », fait déjà beaucoup débat, Sense8 ne risque pas de mettre tout le monde d’accord. Loin de là.

Passée une relative incrédulité au départ liée à quelques choix scénaristiques improbables (incohérents ?) comme le fait que chacun des huit membres du cercle de personnages possède un pouvoir digne d’un mauvais RPG et soit, de son côté, confronté aux pires emmerdes possibles – mafia, trafic de drogue, prison… Le plus dur est fait. Oui, car même si Sense8 possède de nombreuses qualités, elle souffre d’un défaut majeur et pas des moindres : son écriture. La mythologie mise en place a beau être passionnante, les Wachowski n’ont jamais été de très bons dialoguistes ni même des scénaristes corrects, et puisqu’ils sont à l’origine de tous les épisodes de cette première saison, cette faiblesse se ressent malheureusement tout du long.
Ce qu’il faut savoir avant tout à propos de Sense8 c’est qu’elle se divise en trois types de scènes : les arcs individuels de chaque personnage, où ils interagissent avec leurs propres antagonistes et acteurs secondaires ; les scènes d’entraides entre sensitifs – le nom donné aux intéressés – où ceux-ci discutent ou interviennent dans les storylines des autres ; et enfin la trame principale qui, globalement, se concentre autour de trois personnages. Le gros problème c’est que ces trois aspects de Sense8 sont fortement déséquilibrés, certains personnages étant bien moins intéressants que d’autres – parfois à cause des acteurs, parfois à cause de leur intrigue, et parfois à cause de la lourdeur de l’écriture de leur caractère – les trois « principaux » étant par la même occasion pas loin d’être les moins réussis du groupe, forcément, ça coince quelque part. Finalement, on ne retiendra que les scènes d’interactions – plus originales, et surtout mieux travaillées. Et ce notamment grâce au montage assez incroyable, notamment des scènes de courses-poursuites (il y a des scènes de combat aussi, mais elles sont peu variées et assez redondantes au final en plus d’être parfois un peu trop over-the-top) qui écrasent pour le coup tout ce qui a pu être fait dans le genre à la télévision.

La mise en scène des épisodes est de manière générale réussie, si l’on n’est pas allergique au style Wachowski avec cette caméra très mouvante, cette esthétique new age directement héritée des thématiques de la série, et de vraies lourdeurs dans les effets utilisés, dernier point à mettre en relation avec la très réussie bande-originale de la série qui a tout de même tendance à être très envahissante avec son leitmotiv qui se répète plus ou moins fréquemment pendant douze heures.
Un autre élément qui saute aux yeux au visionnage de Sense8, c’est l’importance qu’ont eu les Wachowski dans le processus créatif, tant personnellement (surtout Lana) qu’artistiquement. Il y a bien sûr des thématiques évidentes que l’on retrouve tout au long de leur filmographie – impossible effectivement de ne pas penser à Cloud Atlas avec cette fresque culturelle gigantesque autour du karma aux multiples visages qui évoque à la fois l’amour, le deuil, la sexualité, la religion ou la famille ; mais aussi à Matrix, avec cette communauté marginale qui se confronte à un antagoniste rappelant fortement l’Agent Smith – mais ce n’est pas tout. Sense8 est une œuvre fortement autobiographique où, si l’on connaît un peu la personnalité des Wachowski, on peut retrouver de nombreux clins d’œil. Le plus évident étant évidemment la transsexualité d’un des personnages, dont les flashbacks ont presque le goût d’un journal intime ; mais aussi la place importante laissée à la fraternité ou même à l’amour du cinéma. Il peut s’agir d’un clin d’œil discret – l’un des personnages pouvant être un fan de Conan le Barbare – ou ayant une influence majeure sur la diégèse – Jean-Claude Van Damne étant par exemple presque un personnage principal de la série.

Difficile d’émettre un avis sur Sense8, qui apparaît dès le départ comme une œuvre complètement inédite, singulière, aussi imparfaite qu’elle force à l’émerveillement lors de certaines séquences absolument sublimes. Ce qu’il faut admettre le plus rapidement possible, c’est qu’il ne s’agit pas d’une série qui lie huit inconnus à l’existence commune, ce serait trop simple, mais d'une série qui fusionne la destinée de huit personnages à qui il arrive des choses extraordinaires au travers d’intrigues parfois à la limite du soap opera. Non, Sense8 ce n’est pas un pauvre commerçant, un ouvrier chinois et un clochard russe, mais une star de cinéma, un hacker transgenre et une banquière spécialiste en arts martiaux. C’est partiellement risible, ça se récompense par de nombreux facepalms, mais passer à côté de Sense8 à cause des (gros) défauts qui l’empêchent d’exceller, c’est passer à côté de l’une des séries les plus originales des dernières années. Ambitieuse, déstabilisante, ridicule et magnifique, grossière et onirique, simplette et gigantesque. Une suite de contradictions qui n’en aboutissent pas moins à un objet télévisuel remarquable, presque expérimental dans sa manière d’interagir avec son média souche. Fascinant.

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