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Studio 60 on the Sunset Strip par dylanesque

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Il m’aura fallu presque six ans pour finalement visionner Studio 60 On the Sunset Strip. L’arrivée à l’antenne de The Newsroom, dernier projet en date de mon scénariste favori, avait beau m’avoir bien déçu, j’étais tout de même redevenu accro à Sorkin et il m’en fallait plus. Alors plutôt qu’une énième intégrale de The West Wing ou Sports Night, je me suis dit : « allez, sois brave, regardes Studio 60 ».

Pourquoi est-ce qu’en 2006, à l’époque où NBC lançait la série, je n’avais pas regardé ? D’abord parce que je n’avais pas Internet à l’époque, et comme la série n’était pas retransmise chez nous ou disponible en DVD, la voir était exclus. Par contre, je lisais suffisamment de magazines et de chroniques sur le sujet pour connaître en direct les réactions des critiques. J’étais en pleine adoration face à TWW, dont j’achetais les saisons en DVD aveuglément après avoir lu un article dithyrambique dans le regretté mensuel EPISODE. Sorkin était déjà devenu mon Dieu, mon modèle d’écriture, je savourais déjà chacun de ses tics, chacun de ses procédés scénaristiques et surtout, son sens du lyrisme et du dialogue captivant. Alors quand j’avais appris que Studio 60, c’était Sorkin qui nous parle du monde de la télévision avec Matthew Perry et Bradley Whitford (qui étaient sacro-saints pour moi à l’époque et toujours un tout petit peu aujourd’hui), j’étais vraiment excité et j’ai suivi le phénomène de près, même sans pouvoir le regarder.
Et j’ai alors découvert la notion de « backlash ». Le « backlash », c’est quand après t’avoir adulé, les gens se mettent à te détester.

C’est pas toujours justifié, ça arrive très rapidement, c’est presque irréversible et c’est ce que Sorkin s’est pris dans la gueule à l’époque. Je lisais que malgré un pilote réussi, la série était pompeuse à souhait, bourrée de défauts, bordélique, complètement à côté de la plaque, que le scénariste répétait à l’infini ses pires travers et qu’il ne savait pas vraiment quoi raconter alors qu’il racontait tout et n’importe quoi. Et j’y ai cru et je me suis tenu à l’écart de Studio 60 parce que je n’avais pas envie de brûler mon idole.

Nous voilà donc en septembre 2012 et il est temps de vérifier par moi-même. Parce que malgré tout ses défauts, The Newsroom n’était pas non plus une telle catastrophe et qu’il fallait bien que je me fasse ma propre opinion. Alors, c’est quoi ma propre opinion ? Après avoir dévoré l’unique saison de vingt-deux épisodes en une dizaine de jours, je dois m’avouer agréablement surpris. Non pas que Studio 60 est une bonne série. Mais c’est une série passionnante à regarder, surtout avec autant de recul.

Parce que contrairement aux premières saisons de TWW, on ne nage pas dans le génie ou la facilité d’écriture déconcertante. On devient témoin d’un Sorkin en lutte, qui se questionne, qui échoue et qui doit se battre contre les critiques, les audiences et qui n’arrive pas à faire de choix. Studio 60 est un immense bordel oui. On retrouve des intrigues politiques hérités de TWW, un regard naïf sur le monde de la télévision qui rappelle Sports Night, des répliques plagiés à lui-même, des personnages qui parlent vite, qui sont remplis d’idéaux et qui les disent tout haut même quand ce n’est pas le moment, même quand ce n’est pas vraiment crédible. Toutes les obsessions de l’auteur sont présentes, que ce soit le bipartisme, la lutte entre l’élite et le populaire, la religion et le manque d’inspiration. Dans la bouche d’un producteur ou d’une actrice d’Hollywood, ça sonne moins juste que dans celle d’un employé de la Maison Blanche, mais ça sonne quand même et une fois qu’on a passé le cap, il ne reste plus qu’à savourer les affrontements verbaux de l’équipe du Studio 60.

Surtout que les personnages sont diablement attachants. Pédants et à des kilomètres de toute réalité, certes. Mais attachants. Prenons Matthew Albie pour commencer. Qui apparaît d’abord comme le traditionnel double de Sorkin, auteur imbu de sa personne, ancré dans ses positions et étant convaincu qu’il a pour mission d’élever le débat et le niveau culturel de l’Amérique tout entière. Il est d’abord difficile d’y voir autre chose qu’un porte parole du scénariste et puis, peu à peu, comme c’était récemment le cas avec Will McAvoy, Matthew Perry réussit à le rendre touchant, et on se retrouve complètement investi dans son travail et ses névroses, que ce soit rendre un script à l’heure ou reconquérir Harriet. Il faut dire que son duo avec Bradley Whitford aide beaucoup et que cette amitié est la véritable force de la série, la seule chose qui reste réussie du début à la fin et est parvenu à me séduire même dans les moments les plus faibles de la saison. Danny est également un Sorkin 2.0. : ancien addict, à la limite de l’élitisme, tellement passionné et surmené qu’il en devient inquiétant, incapable de faire référence à autre chose qu’au cinéma et à la comédie de l’Après-guerre, mais rendu crédible par sa relation avec Matt et leurs échanges savoureux. Ce qui marchait pour Dan et Casey, ce qui marchait pour Sam et Toby, fonctionne également pour Matt et Danny et on oublie l’ombre que Sorkin projette sur son duo phare.

Et puis derrière, il y a des gens comme Timothy Busfield (l’inoubliable Danny Concannon dans TWW), qui donne beaucoup de cœur et d’énergie aux scènes les plus problématiques (le serpent et le coyote, mais j’y reviendrais), il y a des têtes que l’on aiment bien comme Dawn de The Office UK ou Merritt Wever (Nurse Jackie) qui est adorable dans le rôle de l’assistante attentionnée (une Donna en surpoids, pourquoi pas). Studio 60, c’est un défilé d’acteurs que j’adore et c’est aussi ce qui m’a plu, voir Sorkin développer de nombreux personnages récurrents et attachants. Et puis deux révélations : je suis amoureux à vie d’Amanda Peet et Steven Weber est un acteur merveilleux qui a fait de Jack Rudolph le personnage le plus cool de la série (je vais finir la deuxième saison de Wilfred et regarder Web Therapy rien que pour lui).

Donc pour ce qui est du casting et des personnages, rien à redire. Après, la gestion des intrigues, c’est autre chose. On sent clairement que tout roule jusqu’à l’épisode de Noël, que Sorkin fait ce qu’il avait en tête depuis le début et qu’il raconte de manière plutôt logique le remaniement au sein du Studio 60 avec toute les étapes importantes, du panel de spectateurs aux histoires de censures en passant par les négociations liés à la chaîne et au personnage de Jordan. Il mélange ça avec des histoires de couples plutôt classiques et saupoudre le tout d’un humour bien à lui, basé sur les dialogues de sourds d'adultes intelligents qui redeviennent des gamins lorsqu'ils doivent communiquer avec leur prochain. Honnêtement, la seule chose que je peux reprocher à ces onze premiers épisodes, c’est que les sketches proposés par l’émission ne sont effectivement pas drôles du tout. Juste une nouvelle manière pour Sorkin d’aborder ces thèmes et références de prédilection, mais sans drôlerie aucune et de manière un peu embarrassante. Mais pas assez pour que j’arrête de croire au génie prétendu de Matt Albie et que je perde mon intérêt pour les coulisses de ce sous-SNL qui n’aurait aucune chance d’attirer le public dans la vraie vie. Si on met ça de côté (et je l’ai fais), la machine fonctionne et tout va bien.

Après la pause de Noël, on sent que Sorkin commence à fatiguer et à tourner en rond. Les choses ne sont plus aussi simples, l’état de grâce est derrière lui, NBC n’est pas très satisfaite et le public commence à déserter. Alors l’auteur tente d’insuffler un peu plus d’humour idiot (et là on revient au coup du serpent et du coyote), un peu plus de romances (le couple Danny/Jordan et le couple Tom/Lucy se forment quasiment en même temps), il renvoie la plupart des scénaristes pour simplifier le tout et… et c’est tout. Sorkin ne fera pas d’autre compromis. Pour le reste de la saison, il continuera plus que jamais et de manière encore plus hermétique de râbacher ses mêmes obsessions, encore et encore et sous toutes les formes. Le débat entre Matt et Harriet sur la religion reprend de plus belle, l’addiction vient également toucher Matt (un sujet sensible à la fois pour Sorkin et Perry), les personnages restent ancrés dans leur position et Sorkin fait ce qu’il lui plaît.

Alors oui, c’est un gros bordel. L’équilibre du ton est complètement chamboulé, la construction scénaristique est en roue libre (trois épisodes pour raconter une seule soirée ou deux épisodes à la suite consacré à la panne d’inspiration de Matt) et les coulisses de la série se retrouvent directement à l’écran : pas d’audiences, des acteurs qui doivent rester sur le banc de touche pour ne pas trop coûter à la chaîne et Sorkin qui s’adresse directement à ses critiques par l’intermédiaire de ses protagonistes. Un « Disaster Show » où Allison Janney est appelée à la rescousse pour boucher les trous, des intrigues qu’on croiraient tout droit sortis du Bureau Ovale plutôt que d’un studio télé (la prise d’otage), d’autres qui flirtent dangereusement avec le soap (l’accouchement difficile de Jordan) ou avec la sitcom de bas-étage (Simon qui invite deux femmes à Hawaï), c’est le BORDEL. Et j’adore ça.

Parce qu’un Sorkin qui réussit tout ce qu’il entreprend, c’est génial. Mais un Sorkin qui lutte et tente de raconter tout ce qu’il veut et comme il le veut alors que sa série est déprogrammée, c’est passionnant. Il y a du voyeurisme là-dedans. Et aussi mine de rien, un profond attachement à des personnages qui seront parvenus en moins d’une saison à être très attachants, malgré tout leurs vilains défauts de libérales intellos. Il n’y a plus de filtre entre Sorkin et l’écran et c’est savoureux. J’aurais presque rêvé d’une suite parce que franchement, il y avait du potentiel. Mais le dernier épisode conclue bien le tout et si Studio 60 a autant de charme six ans plus tard, c’est aussi parce qu’il s’agit d’une œuvre torturé et inachevé qu’il est chouette de réhabiliter.

C’est ce que je vous conseille de faire. En tout cas, de la regarder avec un regard neuf. Que vous ayez adoré ou détesté The Newsroom. La prétention n’est pas la même et l’exercice est bien plus attachant. Si vous oubliez deux secondes le fait que l’émission proposé par Matt Albie et Danny Tripp est mauvaise et que la construction de cette saison est un bordel inachevé, vous aller savourer ça autant que moi. Parce qu’il y a de bons acteurs, des dialogues de dingues, des questionnements grandiloquents, des idées de génie, des failles tellement évidentes qu’elles en deviennent attachantes et beaucoup d’humanité derrière tout ces grands airs. Parce que c’est Aaron Sorkin et même lorsqu’il est aussi maladroit, il reste Aaron Sorkin.

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