Blouson

Avis sur The End of the F***ing World

Avatar Alcofribas
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En toute honnêteté, et cela a pu infléchir mon jugement, je m’attendais à un échec. À une chiure faussement subversive, un genre de Daria qui pisserait sur le tapis en croyant emmerder ses parents, à un truc calibré adolescence phase 2 jouant sur un effet de mode artificiellement créé – le côté Netflix, le format de vingt minutes, tout ça… (D’ailleurs je doute que la série vieillisse bien.) Et en fait j’ai du mal à me faire un avis, ce qui en l’occurrence est plutôt bon signe.
Un point d’apparence pourtant anodine me paraît assez bien résumer le caractère porte-à-faux de la série : elle se déroule au Royaume-Uni (la circulation à gauche), mais tout est fait pour que l’on se croie aux États-Unis (le décor), mais elle pourrait se passer n’importe où en Occident (la problématique familiale), mais ça ressemble quand même beaucoup aux États-Unis (la musique country), mais ça ressemble à partout (l’adolescence rebelle), mais c’est quand même au Royaume-Uni (le thé, la majorité à dix-huit ans, la Manche)… Comme pour bien montrer que tout ceci, étant voulu, n’est peut-être pas anodin (1), les personnages y insistent : « on n’est pas Américains ». « On n’est pas dans un film » non plus… (À ce propos, pour toutes sortes de raisons je pense qu’on perd à considérer la série comme un film : le format signifie quelque chose.)

Comme pour corroborer l’impression initiale, les deux premiers épisodes sont finalement assez convenus (2) : destinés à planter le décor et à présenter les personnages, ils n’apprendront pas grand-chose de plus que la bande-annonce. Certes, avec leur lot de punchlines, ils proposent un humour noir que certains qualifieront de jouissif mais qui reste en définitive bien bénin. Ce que l’exposition fait de mieux, c’est peut-être de familiariser le spectateur aux procédés récurrents de *The End of the F***ing World* : montage au hachoir, jeu sur la voix off – une des réussites de la série, soit dit en passant – et flash-backs avec changement de format. (Elle est aussi l’occasion de se dire que Jessica Barden est une sacrée comédienne… et qu’Alex Lawther est un acteur à gueule.)
C’est ensuite, une fois nos deux petits rats lâchés dans leur labyrinthe – et le téléspectateur hameçonné, malgré tout – que la série devient intéressante, parce que les portes s’y ferment une à une. Non seulement le meurtre n’est pas une solution – on s’en doutait ! – mais le sexe ne règle pas non plus le problème (3), et il n’y a aucun salut à attendre des adultes : après le père qui s’aveugle, la mère perpétuellement au bord de la crise de nerfs, le beau-père pur et simple connard et l’automobiliste doublement ou triplement malsain, voici l’universitaire pervers – le vrai psychopathe de la série, lui. Il n’y aura bien que cette fleur bleue d’Alyssa pour s’obstiner par la suite à espérer quoi que ce soit d’un adulte (4).

Puis on jouera avec le genre du road-movie. Bien sûr, on trouve les passages obligés du changement d’apparence – nouveaux looks pour une nouvelle adolescence ! – et de la séparation temporaire, qui donne un peu d’épaisseur aux personnages, mais l’irruption des enquêtrices dans le récit vient empêcher l’intrigue de ronronner après un épisode 3 pourtant très dense. Les investigations du duo enfin génèrent du suspense, ou plus exactement donnent une direction à un suspense qui jusqu’alors restait diffus. Sans elles, sans le comique de leur amour problématique – qui du coup et à mon avis n’est pas un cheveu sur la soupe –, l’amour problématique de James et Alyssa n’aurait pas de reflet. Sans le pur comique de la glissade du médecin légiste sur un parquet trop ciré, la déliquescence morale de Bonnie et Clyde Jr. n’aurait pas de contrepoint. Du reste, pendant que les deux adolescents roulent, les enquêtrices piétinent, et que lorsqu’ils se fixeront, elles se mettront en route.
La suite finira de détruire méthodiquement ce qui est, au moins autant que l’adolescence, le thème principal de la série : la famille. Non pas que celle-ci soit présentée comme une illusion ; elle est simplement le lieu du non-dit, voire des mensonges, voire de toutes les turpitudes. Même quand elle n’est plus constituée que d’une vieille dame : à chaque fois, ce sont les liens familiaux qui foutent la merde.…
À ce titre, le père d’Alyssa, je l’ai dit, ne pouvait pas ne pas la décevoir – ou alors on aurait eu une série états-unienne dopée à la moraline. Sans doute plus lâche que celui de James, en tout cas moins honnête légalement et moralement, il finit la série non en héros, ni en traître, ni en martyr, mais en pignouf. De ce point de vue, la morale est sauve… Le dénouement, précédé comme il se doit par de longues et bavardes attentes, est nettement plus ambigu – un hors champ et un pan ! sur une grève. Une fin douce-amère presque parfaite.
Il y avait déjà dans l’épisode 7 un passage à pleurer et à rire en même temps, comme pour résumer toute la série : c’est – aussi – un hors champ, un kaï ! sous les roues d’un pick-up.

(1) J’aurais aussi pu parler du blouson d’Alyssa, dont Topher dit qu’il est à la fois pourri mais classe, classe mais pourri. *The End of the F***ing World* joue sur cette esthétique, balance souvent entre laideur et magnification de la laideur.

(2) Qui s’est vraiment imaginé que James allait tuer Alyssa ? D’une manière générale, je ne vois pas ce qu’apporte la question initiale de James (qui tuer ?), ni ses interrogations sur sa psychopathologie : les deux personnages se seraient rencontrés sans raison, la série aurait gagné en ambiguïté, c’est-à-dire en richesse.

(3) Impressionnant de constater à quel point nos deux tourtereaux bourrés d’hormones sont chastes malgré eux… Mais je crois qu’il n’y a que des adultes comme Larry Clark pour penser qu’à l’adolescence, on voit dans le sexe quelque chose de simple. (Or, Alyssa et James, tout perturbés qu’ils soient, aiment les choses simples.) De ce point de vue, la série déjoue les attentes de quiconque s’attendait à un truc à la Larry Clark. De façon générale, à partir des épisodes 3 et 4, *The End of the F***ing World* ne cessera de jouer avec les attentes du public.

(4) James qualifie le père d’Alyssa d’adulte « pas fini » – tu m’étonnes ! Quand au larbin de la station-service, il n’est pas un adulte. Dans la perspective du récit, il est un adolescent qui n’a pas su se révolter, et que les adolescents révoltés considèrent au mieux comme un petit frère encore enfant. Ou alors il sert juste à cet étrange humour anglais : le type qui s’appelle Frodo et propose un keyring justifie à lui seul de regarder la série en V.O.

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