La série qui fit de Mike Flanagan un grand nom de l'épouvante

Avis sur The Haunting

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Quand on y repense a posteriori du visionnage de la série, "The Haunting of Hill House" n'avait finalement pas beaucoup d'arguments originaux pour attiser notre curiosité. Son statut d'anthologie horrifique ? Face au succès, les séries de ce type prolifèrent ces dernières années, Netflix se devait seulement d'avoir la sienne pour surfer sur la vague. Une histoire de maison hantée ? À part quelques exceptions, le cinéma d'épouvante mainstream US tourne en rond sur le sujet en répétant inlassablement les mêmes jumpscares jusqu'à l'overdose et, à la télévision, récemment, seule la première saison de "American Horror Story" a marqué les esprits avec ce sujet et ce format mais en bousculant les règles afin de créer son propre ton si particulier qui a fait sa renommée. Une nouvelle adaptation du roman de Shirley Jackson ? Malgré son casting de luxe, la dernière en date, l'insipide "Hantise" de Jan de Bont, n'a pas laissé un souvenir impérissable.
Non, en fait, à bien y repenser, il n'y avait décidément pas beaucoup d'arguments pour justifier l'enthousiasme autour d'un tel projet... excepté peut-être un nom, celui de Mike Flanagan.
Pour les amateurs de (bon) cinéma de genre, la seule évocation de ce cinéaste a suffit à faire de "The Haunting of Hill House" un projet suscitant les plus vives attentes. Réalisateur touche-à-tout dans le domaine de l'épouvante, Mike Flanagan est devenue un nom incontournable avec une filmographie en constante progression qualitative où les excellents faits d'armes ne cessent d'enchaîner. Dernièrement, il a d'ailleurs miraculeusement signé une suite potable au catastrophique "Ouija" (une ovation rien que pour ça) et une des meilleures adaptations d'un roman de Stephen King, "Jessie", avant de prochainement rempiler avec une autre très attendue, "Dr Sleep". Autant dire qu'avec tout ça, le bonhomme était déjà considéré comme un grand en devenir... "The Haunting of Hill House" va tout simplement nous démontrer qu'il en est désormais un.

La première grande force de la série est de s'éloigner intelligemment de l'histoire d'origine (après tout, comment faire mieux que la version de Robert Wise en terme d'adaptation ?) pour n'en garder que l'essence de maison hantée pernicieuse et quelques noms bien connus. Le contexte surnaturel est donc bel est bien là mais il n'est ici que l'instrument métaphorique servant à dérégler un récit se focalisant avant tout sur une famille rongée par les non-dits d'une tragédie. Éclaté principalement sur deux époques, "The Haunting of Hill House" nous raconte en parallèle les événements engendrés par l'influence de la mystérieuse demeure qui ont conduit à la mort de la mère et leurs ravages des années plus tard sur les cinq enfants portant encore plus ou moins consciemment cette cicatrice à jamais inexpliquée. Le drame humain qui se joue est véritablement le coeur de la série, sa construction le traduit d'ailleurs sans peine. Les premiers épisodes se fixent ainsi sur chacun des enfants pour renvoyer sans cesse leurs souffrances présentes à des fragments de cette période vécue par chacun dans la maison et, surtout, la série va s'articuler autour de deux points-clés, deux "nuits" dont on ne sait rien : le drame premier de leur mère, celui les ayant séparé et devenant clairement le brouillard à dissiper afin de comprendre tous les tenants et aboutissants en bout de course, et un malheur contemporain qui va les pousser à se réunir, à enfin confronter leurs tourments existentiels les dévorant depuis leur jeunesse à jamais traumatisée.
Le passage de ces enfants insouciants dans la flippante Hill House aura donné naissance à Steven, un auteur ayant trahi la confiance des siens en racontant un récit auquel il ne croit même pas, Shirley, une entrepreneuse de pompes funèbres psychorigide, Luke, un toxicomane au comportement aussi destructeur pour lui que pour son entourage, Theodora, une psychologue se sentant obligée de s'isoler à cause d'une malédiction qui lui est propre et Nell, une jeune femme poursuivie par des apparitions de sa jeunesse...

Les maux du présent des enfants de la famille Crain sont donc bien issus de portes non refermées sur leur passé par le lien qu'ils entretiennent plus ou moins explicitement avec lui. Celui de Nell est le plus évident et la première moitié de saison va s'articuler autour de ce mystère/fil rouge pour déboucher sur un extraordinaire cinquième épisode, petit chef-d'oeuvre à lui tout seul avec ses dernières minutes laissant bouche bée de surprise et mini-conclusion en quelque sorte à une longue période de déchirements des personnages amenés désormais à se réunir par la force du destin. Les retrouvailles ne se feront pas sans heurts mais la nécessité de lever le voile sur cette période de leur vie qui les poursuit sera la plus forte et mettre un terme à des décennies d'ombres dans leur vie passera forcément par la fin du silence de leur père...
"The Haunting of Hill House" est donc d'abord l'histoire d'un drame familial habité par des personnages passionnants dont les portraits travaillés par des ricochets passé/présent jamais aléatoires ne cessent de renforcer notre attachement envers eux grâce à une écriture confinant à la perfection. On ne vous en dira pas plus mais sachez juste que la reconstruction difficile de cette cellule familiale dissoute à la fois par l'impossibilité du deuil, par l'irrationnalité d'un passé qu'elle ne peut/veut reconnaître et par le sacrifice d'un père croyant bien faire pour épargner la vérité d'une tragédie à ses enfants se conclura de la manière la plus brillante qu'il soit en faisant monter la justesse des émotions qui habitent le propos à son paroxysme...

Mais "The Haunting of House Hill" se devait bien sûr aussi de faire sérieusement monter la jauge du trouilllomètre pour ne pas faillir à la réputation de l'oeuvre dont elle s'inspire. Mike Flanagan l'a bien compris et, au cours des dix épisodes qu'il réalise intégralement (chose rare), le réalisateur va revenir à la base d'un surnaturel dont on croit tout connaître pour être en adéquation totale avec le réalisme du drame et de ses personnages.
Là où un James Wan ne sait plus quoi dire et est parti vers d'autres horizons en confiant les clés de son univers "Conjuring" à d'autres dans l'espoir qu'ils le renouvellent, Mike Flanagan, lui, paraît n'en être qu'au début de son potentiel dans le domaine au vu de l'inventivité constante dont il fait preuve. Même s'il utilise quelques incontournables du genre (il y a bien des jumpscares mais, utilisés avec parcimonie et sans abus, ils ne sont qu'un instrument parmi tant d'autres pour véhiculer la peur), le cinéaste mise avant tout sur l'atmosphère de la fameuse maison hantée qui, à l'instar des personnages, nous enveloppe pour ne plus nous lâcher. En jouant avec les codes de l'épouvante par une mise en scène habile qui ne tombe jamais dans le surplus artificiel d'apparitions, chaque pièce sombre de la demeure tout aussi sinistre que magnifique (elle est un personnage à part entière) devient susceptible d'abriter une menace surnaturelle, nous mettant dans une tension permanente à guetter chacune des manifestations étranges qu'elles peuvent receler (celles-ci sont d'ailleurs parfois dissimulées furtivement en arrière-plan dans le but de renforcer le trouble sur ce que vient de voir le spectateur). Et puis, la grande majorité des occupants fantômes de la maison sont de vrais réussites, chacun empruntant quelque chose de viscéralement primaire aux terreurs qu'ils cherchent à exprimer (l'homme à la canne rappelle presque un dessin d'enfant dans sa représentation par exemple), ne faisant que renforcer leur impact dès qu'ils surgissent à l'écran.
Cette variété d'êtres paranormaux couplée à la réalisation subtile et toujours en recherche du meilleur moyen d'insuffler de la peur d'un Flanagan en état de grâce font de "The Haunting of Hill House" un summum d'ambiance de l'épouvante comme on en n'avait plus connu depuis longtemps, le fait que cela provienne du format si particulier d'une série en est d'autant plus impressionnant.

Enfin, impossible de ne pas souligner une distribution d'acteurs tous au diapason de la qualité de l'ensemble. Que cela soit les enfants (les déjà presque vétérantes McKenna Grace et Lulu Wilson sont bluffantes mais les interprètes des petits jumeaux ne sont pas en reste) ou les adultes joués par des têtes bien connues du cinéma de Flanagan (son épouse Kate Siegel, Elizabeth Reaser, Henry Thomas, ...), l'ensemble du casting semble conscient de la partition parfaite qu'il lui est offert et s'en empare à sa juste mesure. On s'arrêtera aussi plus particulièrement sur les prestations démentes de celles qui sont au coeur des deux événements centraux de la série : la révélation Victoria Pedretti dans le rôle de Nell adulte (ce n'est que son premier rôle, punaise !) et la confirmation Carla Gugino, actrice trop souvent cantonnée à des seconds rôles mais au talent indéniable que Flanagan met en avant depuis "Jessie".

Avec "The Haunting of the Hill House", Mike Flanagan ridiculise tout simplement un nombre inquantifiable de produits formatés d'un cinéma d'épouvante mainstream US qui ne sait plus comment effrayer le spectateur autrement qu'en empilant des jumpscares risibles. En mettant le drame humain à hauteur égale avec le surnaturel, le cinéaste a tout simplement réussi un miracle d'équilibre entre la peur et les larmes et ce, sur la durée incroyable de dix heures sans jamais faillir. Bref, vous l'aurez compris, "The Haunting of Hill House" est probablement une des (la ?) meilleures anthologies d'épouvante jamais réalisées et qui consacre son créateur comme un des très grands noms du genre pour les années à venir. Un bijou de la première à la dernière minute qu'il est interdit de manquer....

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