The Knick : Sublime chavirement aux faux airs de naufrage

Avis sur The Knick

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l fallait un sacré coup de chance pour qu’un projet pareil rencontre le réalisateur le plus à même d’en faire une série d’exception. Portée par le désir d’HBO de renouveler entièrement sa petite sœur Cinémax, The Knick est l’œuvre étonnante de deux scénaristes, Jack Amiel et Michael Begler, qui se sont sorti les doigts du cul après plusieurs scénarios de comédies romantiques justement oubliés (Tante Hélène avec Kate Hudson ???) pour monter un projet insensé qui leur tenait à cœur : une série historique qui relate l’invention de la chirurgie au début du XXe siècle à New York. Très précisément documenté sur l’époque et sur les techniques médicales employées, The Knick rejoue le naufrage de cet hôpital historique situé à Harlem, en pleine paupérisation du quartier, et celui de son capitaine, le Dr John Thackery (Clive Owen, décadant), chirurgien en chef cocaïnomane, inspiré du « véritable » Dr William Halsted. Les scénaristes tenaient là une passionnante histoire mais il fallait certainement l’énergie du désespoir (Tante Hélène !!!) pour écrire une série médicale qui met la mort, la contagion, la pauvreté et la violence de la ségrégation au cœur de sa narration. Au Knick, pas de patients larmoyants qui obtiendraient une seconde vie de la part de valeureux chirurgiens. Les antibiotiques n’existent pas, la chirurgie en est à ses balbutiements et les patients sont des cadavres en devenir, tant et si bien qu’on les laisse à la merci d’un type à moitié fou, de moins en moins génial à mesure qu’il augmente la dose de cocaïne qu’il s’injecte dans le pied. Ambiance.

Comme à chaque fois qu’un bâtiment – ici, l’hôpital comme dans la série de Lars von Trier – est le centre névralgique d’un récit, la narration fait tenir dans chacun de ses étages un domaine de la société. Tout en haut, une femme tient les rennes : Cornelia Robertson (superbe Juliet Rylance). Mais sa position de pouvoir n’est que provisoire et exceptionnelle. Elle devra se plier aux règles de la société dont elle est issue (mariage de convenance, déménagement imposé par son mari, amours inavouées). A l’opposé, au sous-sol, le Dr Algernon Edwards soigne les miséreux qui n’ont pas le droit de cité dans cet Eden à la blancheur immaculée. Le fait-il par bonté d’âme ? Par désœuvrement, puisqu’on interdit au chirurgien noir qu’il est d’opérer des patients blancs ? Ou par passion, cette passion clinique du scientifique qui dévore tout ? La série ne répondra pas à ces questions mais déroulera plutôt le destin de tous les habitants du Knick, ces mavericks, héros d’exception dans leur domaine, qui tentent de remettre au lendemain la mort funeste qui écrasera leur génie en se dressant de toute la force de leurs sentiments ou croyances. Ce sera la très belle et très tragique romance « interraciale », mais aussi les affres de conscience de la nonne faiseuse d’anges, l’insoutenable maladie d’un enfant, la folie de sa mère et, bien entendu, l’addiction du plus brillant d’entre eux, le Dr Thackery, réduit à la bêtise la plus crasse par ses petites ampoules de cocaïne.

Mais la caractérisation ample, originale, les dialogues au poil, brillant juste ce qu’il faut et l’interprétation d’un casting parfait dans ses seconds rôles comme dans les premiers auraient-ils cette profondeur sans la mise en scène absolument stupéfiante de Steven Soderbergh ? Passionné par la contagion, la technicité et l’expérimentation, Soderbergh était le réalisateur qu’il fallait à The Knick. S’appuyant sur les fondations solides de l’hôpital, Soderbergh filme comme personne l’époque, sa lumière basse et ses reflets sordides, laissant loin derrière la vision magnifique, mais compassée, d’un Darius Khondji (The Immigrant). Mieux, il injecte, par des dispositifs expérimentaux (voir l’étonnant combat de boxe d’Algernon saoul, filmé en caméra subjective) et grâce à une musique électronique entêtante et flippante, la dose opiacée suffisante pour emmener le spectateur à descendre l’escalier à double hélice des siècles. Car si The Knick comporte un indéniable intérêt documentaire qui permet de considérer avec amusement ou effroi les solutions d’alors face à la souffrance (glaçant psychologue traqueur d’infection qui arrache toutes les dents de sa patiente), ses tragédies quotidiennes imposent la distance nécessaire au spectateur pour interroger la pratique médicale de sa propre époque. Qui, de la mort ou du traitement, est le plus cruel ? A quoi sert-il de soigner des patients pauvres qui ne pourront pas respecter les préconisations postopératoires ? Et si la médecine ne servait qu’à remplacer une folie qui nous tue par une autre folie, plus terrible encore parce que non choisie ?

Des questions de vie ou de mort, donc.

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