Le nihilisme c'est fun!

Avis sur The Leftovers

Avatar VernonMxCrew
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Quand je pense à la mort, ça me fait toujours un truc. Un truc toujours imprévisible. Parfois je me sens serein, comme quand j'ai bien dormi et qu'il fait beau dehors. Parfois je panique, comme quand il pleut et que j'ai pris de la drogue la veille (alcool, MD, autres (precisez)...).

Quoiqu'il en soit, je crois que dans le fond, même quand j'ai peur, j'aspire à une forme d'évidence. J'aspire à un truc pas trop compliqué, que ce soit au calme du néant ou à des images d’Épinal. Genre paradis, enfer, réincarnation dans un corps de connard de chat, jugement dernier... Je dis "je" mais, en fait, je le souhaite surtout pour mes proches. Dans l’idéal, j’aimerais, lorsqu’il le faudra, qu’ils partent vers un lieu doté d’un service postal, histoire qu’ils m’envoient une carte de temps en temps, et histoire que, si possible, un jour, je puisse les visiter. Mais ça ce serait l’idéal. Au final, je souhaite juste à l’humanité une vie après la mort qui soit simple. Parce qu’imaginer ses proches perdus dans l’infini des possibles, et se dire surtout que ce n’est pas impossible, ça donne le vertige.

La mort, on a beau dire, on s’y est un petit peu habitué avec le temps. Surtout tant qu’elle est loin. On a tous des moments de lucidité un peu panique, mais globalement on vit plus ou moins bien avec l’idée. Enfin, j'ai l'impression. Ça arrive depuis toujours, ça arrive à tout le monde, ça doit pas non plus être si terrible quoi. Mais que se passe-t-il si la mort est prise de court ? Que se passe-t-il si un truc qui n’est pas la mort commence à arracher de l’univers dans lequel on vit les gens qui nous entourent ? Et ben c’est un beau bordel. Tout est à reconsidérer, voire à refaire... Vu de loin, ça n'a pas l'air si décisif que ça pour le fonctionnement de l'humanité, juste 2 % de la population qui disparaît. Mais c’est pas uniquement la perte qui est en jeu. C’est aussi ce que ça implique d’un point de vue métaphysique.

Je crois que j’ai mis une saison entière et cinq épisodes de la saison suivante pour vraiment réaliser. Déjà, le Départ comme ils disent dans la série, a eu lieu un 14 octobre. Et on en parle souvent de cette date, forcément... La date est posée comme ça, comme une évidence. Mais il n’y a aucune raison identifiée à cette disparition. D’habitude, la plupart du temps, quand les gens disparaissent, on sait pourquoi. Maladie, accident, arnaque à l’assurance… Quand les gens disparaissent en groupe, c’est pareil. Terrorisme, catastrophe naturelle, guerre… on a pris pour acquis le fait que la disparition ait une cause. Si bien que pour les personnes dont la photo apparaît sur les briques de lait, on mène l’enquête. Et si la personne n’est pas retrouvée, le dossier finit par être classé comme « affaire non résolue ». On ne va pas conclure que la personne s’est tout simplement volatilisé, évidemment. C’est absolument contre nature, d’un point de vue physique et philosophique. C’est métaphysiquement impossible. Se dire que des gens peuvent se volatiliser d’une seconde à l’autre sans raison, c’est presque comme si la combustion spontanée s’attrapait comme un rhume. Et encore, la combustion spontanée, même si ça n’existe pas, ça s’explique scientifiquement (et ça c’est beau). Non, accepter que des personnes puissent se volatiliser d’une seconde à l’autre sans raison, c’est comme si ton chien se mettait soudainement à te parler. Sauf que dans le premier cas c’est l’angoisse, et que dans le deuxième cas c’est le fun assuré.

À partir de ça, l’angoisse s’installe définitivement quand on comprend, et pour ça j’ai mis du temps, que les personnages de la série sont aussi hantés par l’idée que cela puisse se reproduire. Parce que là, ça devient vraiment chaud. Comment se projeter, comment avoir une famille, comment se mettre à économiser pour les études supérieures de ses enfants qui pour l’instant n’ont que quatre ans... comment être calme quand on se demande à chaque seconde si l’ami qui nous parle, ou la caissière du supermarché, ne va pas soudainement disparaître en faisant Pouf ! dans une bulle de savon. Comment accepter la carte de fidélité du Super U dans ces conditions ?

La disparition spontanée c’est tout ça. Et bien plus encore. Donc l’idée est vraiment prometteuse. Après, il s’agit de tenir la marée. De faire une série qui va vraiment questionner les implications métaphysiques d’un tel phénomène et, si possible, avec subtilité. Et en se faisant plaisir. Avec un sujet pareil, en tant que spectateur, on se lance en exigeant avec une certaine force que la série nous amène loin. C’est normal. C'est vrai quoi merde, le client est roi.. et le mec qui télécharge est un prince. Moi, gourmand que je suis, je voulais du mystique, du fantastique, de la rencontre avec Dieu en calbut qui mange des chips… mais on se rend progressivement compte dans la série que le mysticisme, il est dans la tête des gens. Et que c’est tout aussi fun, voir beaucoup plus. Les gens se réadaptent mentalement et souvent seuls aux nouvelles lois de la physique, et chacun sombre dans sa propre folie. Or, ici, chaque folie remet en question un acquis pilier de la société. De notre société, celle des téléspectateurs. Ainsi, à travers l’intrigue qui soit dit en passant est vraiment top, les piliers tombent un par un et il ne reste que l’anarchie d’un point de vue philosophique. Plus rien n’a de valeur, la raison se trompe à tous les coups. La série joue beaucoup là-dessus. On est en permanence à la recherche d’une réponse, et les personnages en proposent ou en trouvent parfois. Parfois ça arrive par de simples coups de téléphone : « oui, allô Madame Durst ? Nous pensons que votre famille a disparu parce que vous êtes habitée par le démon Asraël ». C’est là que la mise en scène rentre en jeu pour nous convaincre sur ces révélations éphémères, et pour nous faire déchanter 5 minutes, 10 minutes, 3 épisodes ou une saison plus tard. Et on ne déchante pas genre « merde, c’était complètement bidon », mais plutôt parce que rien n’est confirmé et rien n’est réfuté. Il n’y a aucune vérité dans un tel monde. On oscille d’oasis en oasis.

Et putain, c’est montré de manière tellement fun. Quand le propos, l’image, les dialogues, les personnages, quand tout ça, ça fait mouche. Quand l’univers créé est cohérent et passionnant, c’est là que la série commence à vraiment se permettre d’être drôle. Pour moi, ça commence ouvertement à la saison 2. Par le choix des musiques surtout. Qui tout en nous faisant vibrer, sont à la fois délires et complètement pertinentes. Et du coup, c’est encore plus drôle. Bien que les paroles tombent souvent assez justes, l’univers musical de la série est complètement décalé. De toute façon, tout le monde est complètement décalé dans cette histoire. Et nous mettre du bon vieux rock à moitié californien je sais pas quoi, sur une scène où une tétraplégique se fait emporter par les eaux du tout-à-l’égout avec son mari qui crie «Noooon ! » dans le fond du tunnel, c’est à la fois criant de vérité, poignant et putain de drôle. Ils en sont arrivés là parce que le mari pensait trouver un passage secret par les égouts, vers un lieu miraculeux. Il pousse sa femme en fauteuil roulant dans les égouts pour qu’elle remarche un jour. C’est à la fois dramatique et rock ‘n’ roll. Ce qui est en jeu, c’est l’absurdité des quêtes individuelles. C’est l’idée que toutes les valeurs ont un arrière-goût de caca. C’est complètement punk. C’est le punk de « The decline of Western Civilisation » qui fait de la philosophie. C’est tout aussi nihiliste que complètement fun. C’est l’idée joyeuse que l’amour n’existe pas et que, dans la vie, il n’y a que de la tendresse.

Je pense à l’amour parce que quand même c’est un des thèmes centrales de la série. Peut-on aimer dans un tel monde ?... C’est compliqué. J’étais à l’opéra hier soir. Une pièce du XVIIIe siècle, surprenante de modernité pour l’époque. Une histoire d’adultère et de transgenre, mêlée de libertinage. « La double coquette », ça s’appelait. Le final m’a ému. J’étais assis là où on m’avait dit de m’asseoir. La salle sentait le musc, et un peu le vieux aussi. Sous les boucles de ma perruque de marquis, une larme cristalline est soudain venue tracer un sillon sur la blancheur céramique de mes joues. J’ai séché cette larme sous l’air sec et distingué, et un peu putride, de mon éventail préféré, celui qui ressemble à une queue de paon amputée. J’en ai profité pour me ventiler d’un geste noble, pour revenir chez les vivants. Les mots avaient fait mouche. Des mots que l’homme adultère, la travestie vengeresse et l’ingénu répétaient maintenant à l’unisson dans les octaves d’une perceuse : « celui qui s’est donné le mal d’aimer/a le droit de s’abandonner ». Cette phrase m'a mis du rouge aux pommettes.

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