Voyage au centre de l'appareil judiciaire raciste

Avis sur The Night Of

Avatar Clément Capot
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https://leschlamedias.wordpress.com/2016/10/13/the-night-of-voyage-au-centre-de-lappareil-judiciaire-raciste/

Immigration, racisme, justice, présomption d’innocence. Voilà les thèmes traités dans cette mini-série diffusée sur HBO cet été. Adaptée de la série Criminal Justice diffusée entre 2008 et 2009 par la BBC, l’intrigue nous plonge au centre de l’appareil judiciaire étasunien, des préjugés raciaux qui en découlent et de la défaillance d’un système gangrèné par la présomption de culpabilité.

Nazir « Naz » Khan (Riz Ahmed – Night Call, Rogue One), d’origine pakistanaise, est un étudiant modèle en économie à New York. Un soir, alors qu’il emprunte sans son autorisation le taxi de son père pour se rendre à une fête, il se perd et se retrouve à ramener une jeune femme chez elle. Ils passent la soirée ensemble, prennent de la drogue. Il se réveille soudainement en pleine nuit, avec très peu de souvenirs, et le cadavre de son acolyte nocturne ensanglanté sur les bras. Pris de panique, il s’enfuit mais se fait rapidement appréhender par la police. Mais Naz est musulman. Dans un contexte de recrudescence des attentats et de stigmatisation des populations moyen-orientales, il est forcément coupable.

La revendication principale de la série porte donc sur l’islamophobie. Le personnage principal a beau être né sur le sol étasunien, aimer son pays, il est avant tout musulman, ce qui fait donc de lui un terroriste, un criminel, un violeur, un assassin, un dealeur, un drogué, toute sorte d’absurdité possible et imaginable. Bien que les preuves contre lui ne soient que sporadiques et indirectes et que le doute raisonnable soit plus que présent, personne ne cherche vraiment à en savoir plus, ses origines constituant le seul facteur de sa culpabilité.

Est également montré les difficultés d’intégration des populations immigrées de premières comme de secondes générations, mais aussi les répercussions médiatiques de telles affaires sur la montée de l’extrémisme tant les informations divulguées sont délivrées sans la moindre nuance ni réflexion, sans filtre. Les séries étasuniennes ne parlent que très rarement d’islamophobie, s’agissant d’une minorité minoritaire. Pourtant, elle est bien présente et connaît différentes vagues, la première après le 11 septembre, la seconde, récemment, avec l’importance médiatique donnée à l’État Islamique. le message transmis par la série est donc fort et primordial.

En plus de mettre en avant les stigmatisations raciales, la série se tourne également vers le processus de destruction et d’humiliation que subissent ceux qui sont confrontés au système juridique et carcéral. Il ne fait aucun doute sur l’innocence de Naz, il ne fait aucun doute qu’il est une personne tout ce qu’il y a de plus conventionnelle, c’est un étudiant modèle et il n’est pas destiné au monde délinquant. Pourtant, dès son arrivée en maison d’arrêt le temps de son jugement, tout change. La prison est un monde à part, une bulle indécente et insalubre dans laquelle les détenus vivent dans une anarchie primitive et violente, laissés à leur propre sort. Avec son apparence de jeune homme de bonne famille, Naz a tout d’une proie facile. Il va donc être forcé de modifier son apparence physique, plus agressive, qui va rapidement déteindre sur son mental. Qu’il soit innocenté ou non, il ne sera plus jamais le même. Le jeune homme promis à un grand destin voit sa vie se désagréger petit à petit devant ses yeux. Il n’est pas le seul à subir cette violence, sa famille aussi en sera victime. Saisis de tous leurs bien car prétendus pièces à conviction, frais d’avocats exorbitants, regards des autres. Ils subissent une double stigmatisation : en plus d’être musulmans, ils ont élevé en leur sein un criminel.

Si l’épisode pilote demeure très mou et manque cruellement d’originalité avec une réalisation plus que banale, dès le second épisode, la donne change. Le scénario s’intensifie, devient beaucoup plus percutant, la caméra s’arrête plus souvent sur des gros plans fixes, créant une proximité avec les personnages pour lesquels on se sent réellement impliqués. Le casting n’est pas exclusivement blanc et les femmes sont souvent présentés comme fortes. D’abord, la procureure, Helen Weiss (Jeannie Berlin), habitée par une rage et une ambition politique ; la mère de Naz, Safar (Poorna Jagannathlan), qui bien que présentée comme une mère traditionnelle, démontre d’une certaine résistance face au système ; et l’une des avocates de Naz, Chandra Kapoor (Amara Karan – À bord du Darjeeling Limited, Doctor Who), qui malgré tous les obstacles placés devant elle, ne renoncera jamais à la défense de son client.

The Night Of est donc une série qui dénonce, pointe du doigt les préjugés racistes, met en avant une population oubliée, remet en question la présomption de culpabilité largement installée aux États-Unis et rapporte la violence et la déshumanisation du système carcéral. De son côté, HBO nous montre qu’elle est capable de produire du contenu plus politiquement engagé, plus revendicateur, à des kilomètres de la lambinante Game of Thrones.

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