The Apocalyptic Adaptation

Avis sur The Umbrella Academy

Avatar Liehd
Critique publiée par le

Par les temps qui courent, sur Netflix, une trahison chasse l'autre - pour le meilleur, pour le "ouais, pourquoi pas ?" et pour le pire.
Parfois, pour les trois à la fois.
C'est un peu le cas de cet Umbrella Academy qui, sans être le Dragon Ball Evolution du petit écran (loin s'en faut), ne cesse de se lancer des couteaux dans le pied, tout s'échinant à vouloir téléporter son gros orteil dans le futur du passé de la vie, l'univers et le reste. En vain.

Car voilà: "j'ai entendu dire que..." Umbrella Academy n'était pas une bonne adaptation.
Et ce que Rumeur veut, Dieu veut.

Entendons-nous bien, cependant : Umbrella Academy est tout sauf une mauvaise série. Elle est visuellement magnifique, sa bande sonore est d'une efficacité redoutable (un peu trop pour être honnête, à vrai dire, les auteurs n'ayant aucun scrupule à s'en servir pour donner à leurs scènes un cachet qu'elles n'auraient pas par elles-mêmes), certains acteurs sont vraiment bons et dans le rôle (Numéro Cinq, Vanya, Rumeur... d'autres, hélas, jouent comme des patates, Luther et Diego en tête), certaines scènes sont vraiment très réussies (notamment dans l'épisode 1).

C'est ce qui rend si douloureux le visionnage de ces dix épisodes, quand on connaît le comics d'origine et qu'on l'a dans la peau. Parce qu'on a beau s'efforcer de faire abstraction, de ne pas comparer, de chasser ces vieux souvenirs (pourtant très parcellaires), c'est intellectuellement impossible, on y revient toujours, c'est inévitable.

Or autant Umbrella Academy est une bonne série dans l'absolu, malgré ses maladresses, l'amateurisme (relatif) de son écriture (travaillée, mais jamais brillante, et parfois très embarrassante aussi, comme quand Séance évoque son homosexualité pour la première fois, ou quand le coéquipier d'Eudora fait référence à sa relation avec Diego, avec la finesse d'un éléphant de six mètres de haut dans un entrepôt franchisé Cristal d'Arques), sa prétention parfois gênante (Hazel et Cha-Cha qui dansent dans l'épisode 3, grotesque de parodie involontaire), la façon dont elle délaie sans cesse son propos dans des digressions narratives sans intérêt et des sous-mystères en toc... autant comparée au matériau dont elle s'inspire, c'est une très mauvaise adaptation.

Pas seulement parce qu'elle trahit le comics, non, ce serait trop facile.

Legion trahit le comics et elle fait ça super bien (au moins en saison 1).

Dirk Gently trahit le roman et c'est une réussite (en version US comme en version UK comme en version comics).

A l'opposé, Umbrella Academy trahit le comics et ne fait que des mauvais choix (ou presque), au point que ce systématisme devient vite déchirant. Elle tente des choses, oui, beaucoup, c'est tout à son honneur, mais chaque fois, elle se plante, comme si elle prenait un matériau de 2007 pour le faire entrer dans un moule télévisuel des années 90. A l'exception de Numéro 5, ses personnages sont infiniment plus fades et caricaturaux que ceux de la BD (Spaceboy et son côté boyscout emo, Séance et son côté ravagé de la tête, Kraken et son côté loser ténébreux, Hazel et Cha-Cha, tristement humanisés, ... un peu de subtilité et de nuance, c'est trop demander ?). Sa volonté d'ancrer le récit dans une forme de réalisme "tout public" en réduit d'autant la portée (à commencer par la séquence d'ouverture, ou le flashback de présentation des enfants en action). Ses emprunts au tome 2 et ses ajouts artificiels alourdissent inutilement le récit. Sans parler de sa "diversité" forcée de catalogue H&M, intégrée au marteau-pilon par un ouvrier du bâtiment avec deux mains gauches...

Etc.

Etc.

Etc.

La liste complète serait trop longue à établir.

C'est triste parce qu'on a envie de l'aimer, cette série. On pourrait même fermer les yeux sur ses errements, ses tâtonnements, ses facilités, son manque de finesse, le décalage qui existe entre ses prétentions et la façon dont elle les concrétise, si seulement on ne savait pas d'où elle vient.

Seulement voilà.

Moi, je sais. ça fait neuf ans que je les aime, ces personnages, tout fêlés qu'ils sont (mais fêlés pour de vrai, hein, et pas de la manière forcée dont les peint la série).

Neuf ans qu'ils se sont installés dans ma tête, avec leurs bagages et leurs conflits familiaux.

Neuf ans qu'ils y mènent leur petite vie super-héroïque un peu trash en attendant un improbable tome 3 (lequel arrive bientôt !).

Neuf ans qu'ils font partie de la famille, en somme.

Et la famille, c'est sacré. On n'y touche pas.
Ou avec talent.

Or le talent, ici, n'y est pas.
Ou pas assez.

Le comics n'est certes pas parfait : c'est un joyeux foutoir fait de bouillonnements d'idées et d'approximations scénaristiques en perpétuel mouvement, une ode à la gratuité créative (à commencer par ce pitch qui ne mène nulle part et dont, finalement, on se fiche pas mal) et au dérapage (in)contrôlé. Mais de l'introduction de Numéro 5 dans le récit au caractère instable des protagonistes en passant l'histoire "d'amour" entre Luther et Rumeur, tout y est plus subtil, plus fin, plus authentique, plus généreux. Cerise sur le spacecake : il y a plus de folie (jubilatoire) dans les quatre premières pages que dans la série toute entière.

Pourtant j'aurais pu tout excuser. Tout pardonner. Tout oublier. Vraiment.
Même les incohérences, les raccourcis, cette crispante façon qu'ont des protagonistes intelligents d'être subitement idiots quand l'intrigue a besoin qu'ils fassent ou disent n'importe quoi.
Mais pas "ça".
Car à mes yeux, ce qui est impardonnable (et malheureusement trop fréquent, par les temps qui courent), c'est que les scénaristes ne les aiment pas, ces personnages. En tout cas : pas comme moi, je les aime. Et même : pas comme ils méritent d'être aimés. C'est à peine s'ils leur donnent de la substance, à peine s'ils font l'effort de les enrober d'un peu de chair et d'âme pour cacher ce qu'ils sont pour eux : des ressorts narratifs. Une mécanique scénaristique. Une façon d'aller du point A au point B. Un boulot parmi d'autres.

Sauf qu'un auteur qui n'aime pas ses personnages, qui ne les aime pas A LA FOLIE, et qui ne les respecte pas en conséquence, n'est pas un auteur. Juste un gars qui fait ce pour quoi il est payé. Un pro, oui. Pas un artiste.

Pendant quatre épisodes, je leur ai laissé le bénéfice du doute. J'ai fait comme si je ne savais pas ce qu'ils avaient prévu. Et puis voilà, ils l'ont fait malgré tout, comme si nous aussi, nous étions revenus vingt ans en arrière en un claquement de doigts : ils ont tué un personnage qu'ils n'avaient créé que pour ça. Traitez-moi de grand sentimental ou de grand malade, à votre guise, mais non, ce n'est pas ça, écrire des personnages. Ce n'est pas ça, écrire une histoire. ça, c'est faire de la télévision. C'est appliquer des recettes de cuisine. C'est traiter les personnages comme des mots, des constructions abstraites, des artifices, pas comme des gens (imaginaires, peut-être, mais le sommes-nous vraiment beaucoup moins qu'eux ?).

Et c'est précisément ce qui fait la différence avec The Haunting of House Hill, sur laquelle Umbrella Academy lorgne ouvertement, sur le fond comme la forme (au point de friser le plagiat - peut-être involontaire ?), sans arriver ne serait-ce qu'à la cheville de son excellence - et ce, dans quelque domaine que ce soit.

Parce que les auteurs de The Haunting of Hill House ont beau être bien plus aguerris au niveau de l'écriture (la différence de qualité des scripts et des dialogues est manifeste), la différence majeure se situe à un autre niveau.

C'est l'amour sincère, inconditionnel, qu'ils portent à leurs personnages.

Et c'est cet amour qui les rend plus vrais, si vrais.
Et c'est cet amour qui les rend tellement beaux, en dépit de leurs propres fêlures.
Et c'est cet amour qui fait qu'on y croit.
Parce qu'ils y croient, eux aussi.
Dès lors, tout est réel, même si rien ne l'est vraiment.

Comme dans la vie.

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