Dystopie grippée

Avis sur Trepalium

Avatar PFloyd
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Une dystopie française à la télévision, tiens donc. Une denrée bien rare sur nos écrans, tellement rare qu’il est compliqué de se rappeler quand eut lieu la dernière production de ce genre (si tant est qu’il y en ait eu une un jour). Avec un budget limité (3 millions d’euros pour 6 épisodes, je vous laisse faire le calcul) il fallait la jouer sobre et en effet, le résultat final lorgne plus du côté de Bienvenue à Gattaca ou Soleil Vert que chez George Lucas. De là à dire qu'on tient une bonne série, il y a un pas que je...

Mmmh, faisons durer le suspense (au cas où vous n'ayez pas vu ma note) (jouez le jeu au pire).

Trepalium présente un monde rétro-futuriste où le travail définit l'être humain : si vous bossez, vous êtes un Actif (20% de la population), sinon vous êtes un Zonard ; entre les deux, un mur et des soldats. Des passages sont possibles entre ces deux mondes, notamment grâce au programme « solidaires », qui permet à des Zonard(e)s de travailler pour des Actifs volontaires – comme Izia, le personnage principal. Un modèle qui se veut une réussite, coûte que coûte, mais qui doit faire face à des réticences côté Actifs et à une révolte côté Zonards.

Clairement, le monde de Trepalium est intriguant. Basé sur la définition stricto sensu du travail – le trepalium dans l’Antiquité était un instrument de punition pour les esclaves puis devint une notion contraignante – la série est divisée comme sa ville en deux : une Zone géante qui évoque un bidonville où les habitants tentent de survivre tant bien que mal, avec une mise en scène caméra à l'épaule façon documentaire ; et un monde d'Actifs froid et distant où tout est apparence et où la mise en scène se veut plus épurée, plus sobre. Trepalium a de la gueule et franchement, l'univers dépeint semble crédible. La série fait beaucoup penser à Soleil Vert et à ses contemporains des années 70, que ce soit dans son esthétique, son économie de moyens ou son rythme posé et assez lent. Les bâtiments immenses et bétonnés (le siège du PCF a servi de décor entre autre) font quasiment office de mausolées pour ces travailleurs déshumanisés qui s’abrutissent à effectuer des tâches qui les maintiennent esclave d’un système qu’ils ne peuvent quitter, sous peine d’envoi dans la Zone (ou de mort). Ce n'est pas très subtil ni très original, mais ça a le mérite d'être cohérent de bout en bout, notamment dans le traitement des thématiques abordées et du déroulement de l'intrigue.

Donc on le comprend, le but de Trepalium est de montrer une population réduite à crever de faim face à une minorité qui se prend pour des humains perfectionnés par le travail. Du coup, les responsables de la série se sont dits que ce serait une bonne idée de faire jouer les Actifs comme des robots, alors que les Zonards seraient plus vivants (normaux quoi). Et, plot twist, non. Et c’est là que le bât blesse, la série va trop loin dans cette démarche de montrer une déshumanisation, elle paralyse Trepalium et l’empêche de prendre de l’ampleur, d’être viscéral quand il le faut. Le jeu de la plupart des acteurs frôle le ridicule, que ce soit du côté des actifs (Charles Berling cabotine énormément, Pierre Deladonchamps manque de nuance pour être crédible) ou du côté des Zonards (mention spécial aux révolutionnaires qui ne sont pas crédibles un seul instant) et si Léonie Simaga tente d’apporter de l’énergie et de la vie dans la série, sa prestation ne suffit pas à compenser les manquements de ses camarades. En plus, l’écriture manque de subtilité, ce qui n'arrange rien et dessert souvent les nuances du monde de Trepalium.

Et donc, à force de laisser ses personnages à distance et de réduire les émotions au strict minimum, la série anesthésie le spectateur et se prend au piège toute seule. Les situations paraissent trop forcées pour être crédibles, cassant ainsi certaines séquences qui devraient être dramatiques.

Je prends par exemple, le viol d’Izia par le personnage de Berling. C’est une scène qui doit être révoltante et bouleversante, qui doit montrer que cette société est perverse et violente ; or, elle apparait comme prévisible, grotesque (pas merci Charles) et froide. Là où on aurait dû être choqué, on est blasé. Parce qu'elle est mal amenée, filmée platement, mal jouée, etc.

Ce ne sont pas de gros défauts à chaque fois, mais ce sont des petits détails qui cassent les ressorts dramatiques qui auraient dû fonctionner à plein régime et faire monter en pression Trepalium au lieu de la faire toussoter.

Et c’est vraiment dommage, car Trepalium est cohérente au final. Elle débute comme il faut et finit comme il faut. Ses idées sont intelligentes, son point de départ est simple mais efficace, ça se suit bien, la direction artistique est sobre mais marquante, la mise en scène, malgré quelques défauts notamment sur la fin, est plutôt soignée… Mais ses défauts contrebalancent toutes ses qualités. Donc au final, on se retrouve face une belle promesse mais hyper bancale. C'est frustrant, mais encourageant pour la suite néanmoins. Si des scénaristes et des réalisateurs français commencent à se pencher sur des genres délaissés depuis longtemps ici en s'inspirant de ce qui se fait ailleurs (parce qu'on ne va pas se mentir, on est vraiment au fond du trou notamment en SF), je ne peux qu'applaudir. Maintenant, il faut continuer à bosser, à régler ces problèmes d'écriture et de casting et ça paiera.

Par contre, je ne suis pas sûr que diffuser une série originale en bloc de trois épisodes soit la meilleure façon de mettre en valeur son produit, ça laisse plutôt l'impression de balancer du fric par les fenêtres. Pareil pour la mise en vente du DVD avant la diffusion, hein Arte.

(5.5)

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