L'alliance délicieuse du mainstream et du grand art

Avis sur Twin Peaks

Avatar Aram
Critique publiée par le

Je n'y connais pas grand-chose en série, mais j'ai l'impression que celle-ci est en quelque sorte ultime. Il y a tout le côté mainstream avec cliffhangers, romances, enquêtes policières, etc. et puis il y a un pan "expérimental", surtout visible dans les 6 épisodes réalisés par Lynch, et entre ces deux tendances contraires se crée une dialectique passionnante qui fait tenir la série debout, lui donne son charme et son intérêt esthétique.
Alors, il y a quelques épisodes en-dessous, surtout en milieu de saison 2, mais c'est loin d'être honteux comme j'ai pu le lire parfois : c'est au pire charmant. Et il y a des moments magnifiques, presque cinématographiques, et là je pense surtout à un épisode, qui à mon avis est au-dessus du lot, c'est le 2.07, qui vaut comme un moyen-métrage exceptionnel, assurément l'une des plus belles choses réalisées par Lynch.
Et puis il y a tout un décorum absolument irrésistible, une multitude de personnages tous plus attachants les uns que les autres, une lumière inimitable qui baigne les extérieurs... Je crois qu'on devrait faire un nouveau questionnaire de Proust uniquement autour de Twin Peaks : à quel personnage vous identifiez-vous ? quel personnage désirez-vous ? où voudriez-vous habiter ?... En ce qui me concerne, j'aime particulièrement Dick (from the Horne's department store, in men's fashion), insupportable dandy cynique et superficiel, mais plusieurs fois touchant de maladresse et même fleur bleue par moments (lorsqu'il s'extasie devant le discours d'Annie...). Quant à Donna... Son air de léger mépris, ses taches de rousseur, sa machoire serrée, tout cela a rapidement eclipsé toutes les autres à mes yeux (qui sont pourtant nombreuses : Audrey, Shelly, Norma, Annie, Evelyn, Maddy, Lucy, même Denise si l'on veut...). Je regretterai toujours que son interprète ait refusé de faire le film.
Bref, je viens de terminer les deux saisons et je suis déjà plein de nostalgie. Il va me falloir un temps avant d'oublier Twin Peaks, sa musique, sa couleur, son parfum...
J'ai terriblement envie de revoir le film (même si les deux n'ont pas grand-chose à voir).
Ah et tiens j'ai oublié de parler de la Log Lady, dont les introductions font partie intégrante de la série, et qui sont à mon avis génialissimes.

Edit saison 3 : Je viens d'achever cette fameuse troisième saison avec plein de sentiments contraires : satisfaction et frustration, plénitude et décontenancement, et même une sorte d'effroi face au vertigineux final. Il y a plein de choses que j'ai trouvées formidables dans cette nouvelle saison, des scènes mémorables : le rêve de Gordon avec Monica Bellucci, les retrouvailles d'Ed et Norma, et plein d'autres. Des personnages très bien dessinés : Janey-E, les frères Mitchum, Bushnell Mullins, l'Anglais au gant vert, et bien sûr les trois enquêteurs du FBI. Mais il y a aussi des choses qui m'ont moins plu, et notamment la place prépondérante occupée par les loges blanches et noires (laquelle est laquelle ? pour ça j'avoue n'avoir rien compris) qui donnent lieu à des scènes inintéressantes à mes yeux - surtout en début de saison -, tout comme le début de la partie 3 ou la partie 8 qui sont à mes yeux des délires en vase clos et même pas beaux visuellement. Cette omniprésence des "loges", sorte d'au-delà ou de monde supérieur, a aussi un impact négatif sur les enquêtes policières (celle du FBI et celle du shérif et de ses adjoints à Twin Peaks) qui perdent leur sens, comme s'il n'y avait rien à découvrir que l'homme soit capable de comprendre ; il n'y a donc rien d'autre à faire que s'en remettre aux esprits supérieurs qui ont clairement tous les pouvoirs, et l'action de l'homme devient pure vanité : le doppelgänger est invincible et immortel, le gant vert est surpuissant (scène complètement stupide du combat avec Bob, ça plane complètement, aucun enjeu réel), les clochards zombies tuent tout le monde en traversant les vitres. Donc finalement c'est même pas la peine de chercher qui a tué Ruth Davenport et le major Briggs, on dit que ça vient d'une sorte de Dieu et c'est fini. S'il y avait bien du fantastique dans les deux premières saisons, la mort de Laura, elle, avait une explication et un auteur à démasquer ; c'est dommage je trouve que ce ne soit plus le cas ici et du coup on a l'impression bizarre dans les derniers épisodes que les agents du FBI brassent clairement du vide avec leurs histoires de tulpa, de blue rose, etc. Tout ça me laisse un peu un goût d'imperfection, tout comme - sur un plan purement esthétique - le fait de voir Lynch tourner en caméra numérique "classique" (par opposition à l'incroyable image DV d'INLAND EMPIRE) qui détruit une partie de l'aura qu'il y avait autour de ses oeuvres. J'ai tout de même pris un plaisir énorme à voir cette troisième saison, où j'ai retrouvé le talent incroyable de Lynch pour enchanter la trivialité du monde, et une acuité qu'on souligne rarement je trouve (sur les rapports humains, que ce soit en entreprise, dans le couple ou autour d'une table de bar). Si j'espérais que Lynch égale les sommets de Mulholland Drive et INLAND EMPIRE (qui resteront donc à jamais ses deux chefs-d'oeuvre, ses deux "miracles"), je suis un peu déçu et je me dis que je ne suis pas "lynchien" à 100 %.

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 548 fois
6 apprécient

Autres actions de Aram Twin Peaks