Voix sur ton chemin

Avis sur Ulysse 31

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Le XXXIème siècle.

C'est parce qu'Ulysse avait terrassé le cyclope, et ainsi sauvé Télémaque, Thémis et Noumaïos, que les dieux de l'Olympe imaginèrent cette terrible vengeance :

« Quiconque ose défier la puissance de Zeus doit être puni : tu erreras désormais dans un monde inconnu. Jusqu'au royaume d'Hadès, vos corps resteront inertes. »

Qui ne se souvient pas par coeur de ces quelques mots, ouvrant chacun des vingt-six épisodes de la série animée Ulysse 31, presque quarante ans après sa première diffusion ? Qui ne se souvient pas de son immense succès, qui a marqué la génération née fin des années soixante-dix, début des années quatre-vingt ?

L'aventure, à l'image de cette odyssée new look, ne fut cependant pas un long fleuve tranquille.

Derrière l'un de ces magnum opus de l'animation se cache une idée folle : celle partagée par Jean Chalopin, Gilbert Wolmark et son épouse, Nina, au cours d'un dîner qui devait normalement accoucher à l'origine non pas d'une série, mais d'un film. Porté par l'idée de science-fiction, en remplacement d'un autre projet tombé à l'eau, trop proche du Trou Noir des studios Disney.

Puis s'impose la figure du héros aux mille ruses, ainsi que la volonté de mettre en avant la bravoure, l'intelligence et la stratégie du personnage face à la force et la violence.

Ainsi commence une fantastique odyssée, balançant constamment entre son argument futuriste et ses racines mythologiques classiques. Ce qui aurait pu apparaître comme une excuse culturelle, ou encore une réaction épidermique au succès de séries cent pour cent japonaises comme Goldorak, qui crée déjà une certaine forme de polémique, sera transcendé par les limites économiques, qualitatives et les capacités de la production nationale.

Impossible donc de ne pas faire appel à l'expertise des studios du soleil levant. Le principe de la coproduction est donc acté entre la DIC et TMS. Et un certain choc des cultures inévitable. Difficile pour certains, comme l'intransigeant René Borg, de rester stoïque face à ce qu'il vit comme une intrusion des exécutifs japonais dans son art. Les visions sur le projet diffèrent, à l'évidence. Mais la difficulté à jouer la même partition, après avoir vu ou revu la série, semble avoir été transformé en force. Car Ulysse 31 ne ressemble jamais à une production exclusivement française, comme il ne sera jamais considéré comme une série issue du Japon, pays où, du reste, il essuiera un flop tout aussi retentissant qu'injuste.

L'aspect graphique épousera à merveille cette dualité : si les héros de type européens sont dénués des tics de l'animation japonaise, les grands yeux de chat et le petit nez pointu d'un personnage comme Thémis participent un peu plus encore à son aspect extra-terrestre. Et le choc des cultures entre la France et le Japon permet pourtant l'accouchement de l'un des épisodes les plus méta de la série, celui faisant évoluer Sisyphe, dont la parabole est totalement étrangère et limite incompréhensible pour le studio nippon. Mais la sensibilité française, alliée au travail et à la perfection de la mise en scène et de l'animation japonaise, permettent d'illustrer avec une justesse de tous les instants la volonté des dieux dans toute sa cruauté, ou encore le pessimisme et la tristesse infinie quant à ce qui irrigue la condition humaine.

De tels éléments détonnent dans une série animée, par définition orientée vers le (très) jeune public. Tout comme ce qui sous-tend l'épisode 12 : Le Fauteuil de l'Oubli, sans doute un des plus poignants, prenants, angoissants et lugubres, dans une sensation de vertige final qui déstabilise et prend aux tripes. Chronos, lui, en parlant de l'angoisse du temps qui passe, fait comprendre l'inéluctabilité de l'idée de mort, tandis que son dieu est dépeint comme un Janus désaxé. Brrr...

Et pourtant, Ulysse 31 sait se montrer tout aussi léger et ludique : tout cela grâce au personnage de Nono, élément comique classique des animés nippons. Volontiers burlesque, mais aussi plus d'une fois sauveur du groupe avec son air de ne pas y toucher. Un petit robot qui aura droit à son épisode émotion quand l'odyssée fera une halte du côté de La Cité de Cortex, tout comme Ulysse qui, en vue de la fin de la série, fera la rencontre d'une Calypso dont l'attirance est loin de le laisser indifférent. Autre choc des cultures, alors qu'il est inconcevable, au Japon, qu'un héros puisse être pris en flagrant délit d'infidélité, fut-elle seulement suggérée...

Et c'est stupéfait par la beauté et l'inspiration de l'ensemble, ainsi que par la variété des thématiques abordées que l'on se rend compte à quel point Ulysse 31 était une série en forme de précurseur au sein du paysage audiovisuel français. Et avec un petit peu de bagage cinéphile, l'adulte qui revisite ses souvenirs d'enfance pourra constater que sa série fétiche est nourrie de toutes les aspirations science-fiction et genre de Jean Chalopin, faisant évoluer son héros, dont il partage les traits, entre le plus évident : Star Wars et 2001, L'Odyssée de l'Espace, et des influences un peu plus inattendues. Comme Silent Running, L'Invasion des Profanateurs de Sépultures, à l'occasion de l'épisode Le Marais des Doubles, ou encore L'Homme qui Rétrécit, lorsque le groupe fait face, dans un mini film d'action des plus échevelés et joueurs, à un collectionneur digne de l'univers D.C. ou Marvel. Ou encore Alice au pays des Merveilles, Les Chasses du Comte Zaroff et même le zombie flick, à l'occasion d'une Révolte des Compagnons sous influence.

Le tout rythmé par des génériques immortels et, surtout, par une musique inoubliable, quasi vangelisienne, à mi chemin entre le synthé, une sorte de distorsion éthérée et le hard rock (!) qui démultiplie les sentiments de la série, portant l'action à son paroxysme ou encore en soulignant le poids et la fatalité de la malédiction des Dieux.

Le tout illustré avec une folle originalité, grâce à des dessinateurs inspirés comme Manchu, François Allot ou Philippe Adamov, nous invitant à une découverte de mondes tout aussi hostiles que magnifiques. Et avec, en point d'orgue, un Odysseus follement magnétique dans son design, s'inscrivant sans peine au firmament de nos souvenirs d'essence fantastique, aux côtés de l'Arcadia du mythique Albator.

Le tout disant beaucoup des relations père / fils et d'un amour protecteur, parfois maladroit, mais toujours émouvant, finissant d'installer la sagesse et le charisme de son personnage principal, incarné à la perfection par la voix chaude de Claude Giraud .

Revivre l'odyssée d'Ulysse aujourd'hui, c'est se dire que de telles séries, symbole d'un mélange de culture et d'éducation bienvenu et jamais asséné, ne verront sans doute plus jamais le jour, tandis que l'on réalise à quel point elle a marqué la jeunesse de ceux qui ont eu la chance de grandir au début des années 80, ou d'avoir des enfants durant cette période bénie.

Revivre l'odyssée d'Ulysse aujourd'hui, c'est s'abandonner et se perdre avec délice dans une réinterprétation merveilleuse du mythe qui permet enfin de se dire « Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage »...

Behind_the_Mask, perdu dans l'espace.

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