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Avis sur Watchmen

Avatar Chaton_Marmot
Critique publiée par le

(suite de la critique du Retour du Jedi)
Il se produit cependant quelque chose d'intéressant. A force de répétition, on commence à comprendre le ressassement comme une nécessité propre à cette nature de récit de masse. Le cinéma est spontanément "pop", et la culture populaire spectaculaire marchande est la nouvelle forme que prennent les contes et légendes d'autrefois. Le cinéma reprend les archétypes des récits traditionnels et les travestit plus ou moins. On reprend consciemment les classiques de la littérature fantastique, c'est-à-dire en tirant les conséquences de leurs sources. Et une fois encore, le berceau de cette recréation semble se trouver en Grande Bretagne. Hyde était le loup-garou, Dracula était le vampire, l'homme invisible était le mythe grec de l'anneau de Gigès, Frankenstein était le Golem de l'ère scientifique. La Universal les avait illustrés, la Hammer les reprit et "corrompit". Et depuis les années 2000, Mark Gatiss les reprend un à un pour les actualiser.

Ce jeu avec les codes des oeuvres originales a enfin été compris par les pourtant prolifiques Américains, et la série télé Watchmen en constitue le meilleur exemple. Hélas, si riche fut-elle, toute l'oeuvre d'Alan Moore est déjà terriblement dérivative. Lui-même ne fait pas grand cas de son travail dans les comics - à tort, certes, mais son oeuvre révèle ses limites lorsqu'on commet l'erreur de vouloir l'adapter.
Comme bon nombre de scénaristes de comics, Moore surfait souvent sur les films à succès, ou réalisait des variations sur des trames déjà galvaudées. Lorsque certaines de ses bandes dessinées ont été adaptées , c'était comme des remakes déguisés réalisés par une génération élevée aux films et aux bédés, incapable d'aller à la source, et qui n'était capable que de fabriquer des copies de piètre qualité - From Hell rejouant Murder by decree, Constantine étant la version délavée à un niveau homéopathique de Angel Heart.

Watchmen la série télé, en jouant astucieusement avec les composantes du comics pour les réarranger, est une oeuvre maligne et particulièrement creuse. Il n'y a qu'un geek pour se flatter de reconnaître toutes les références à l'oeuvre originale, alors que le reste de la population attend des personnages attachants et une intrigue captivante. Pour tout dire, Watchmen la série innove en commettant une erreur assez originale, et impardonnable.

Cette série est une sorte de puzzle. L'auteur nous fournit des pièces à assembler pour percer le mystère, déjouer le complot, résoudre l'enquête. Hélas, je n'ai jamais aimé Agatha Christie. Pourquoi? Parce qu'un auteur contrôle toute l'information, et la manière dont elle est reçue. Il peut même raconter n'importe quoi pendant deux cents pages puis inventer une solution au dernier moment. La réalité permet déjà une infinité d'hypothèses, la fiction se doit d'en réduire le nombre possible si elle veut présenter le moindre intérêt. Elle doit laisser miroiter au lecteur la possibilité de résoudre le mystère de manière plausible avec tous les éléments mis en main par l'auteur. Autant dire que l'auteur doit être un génie, s'il veut à la fois réussir à envoyer le lecteur sur de fausses pistes et lui révéler une solution qu'il aurait dû pouvoir trouver par lui-même, qui lui semble sensée et logique, et pas un truc incongru qui tombe comme un cheveu sur la soupe.
Transposée dans le domaine de la science fiction ou du fantastique, la manoeuvre est encore plus périlleuse. Asimov s'en est brillamment tiré avec ses histoires de robots : le lecteur est étonné de découvrir qu'il aurait effectivement pu, par la seule logique, découvrir la cause du comportement imprévisible d'un robot en accord avec les lois de la robotique qui lui étaient imposées. Pour cela, il faut des lois explicites, et la démonstration sera d'autant plus éblouissante, qu'elles sont en nombre très limité. Dans les nouvelles du Sorceleur, l'auteur s'en tire également assez bien dans le domaine du fantastique.

Et voilà que Lindelof s'essaie à l'exploit : il veut écrire une série qui soit à la fois une suite, un hommage, une relecture, et réussisse de surcroît à raconter une histoire captivante avec des personnages intéressants, tout en étant une enquête à résoudre. Pour ce faire, il va là aussi jouer sur plusieurs plans, en distribuant des signes/indices gratifiants pour le geek, qui constituent des pistes pour comprendre l'histoire elle-même, car Lindelof l'a délibérément obscurcie DANS TOUS SES DETAILS. Ce qui fait que les motivations des personnages sont obscures pendant la majeure partie du récit - voire même leur cadre de vie.
Et lorsque les explications arrivent tous les fils se rejoignent pour reconstituer la trame. Certes. Mais ça n'a pas beaucoup de sens.
Oh, on peut trouver des justifications spécieuses qui satisfont le scénariste. Le monde clos digne de Lewis Carroll dans lequel vivait Ozymandias correspondrait à l'idée que se fait un Dr Manhattan, dénué d'imagination, de la "création de la vie". Tant pis si en tant que formes de vie, ça n'a rien d'une création, ni le moindre sens, dans aucun de ses détails - de la formation des individus, à leur subsistance dans cet environnement maintenu par on ne sait quel miracle.
Les pluies d'encornets , on dirait un commentaire meta sur les impasses des suites, qui compensent l'absence de qualité par la quantité.
Le téléphone pour parler à Manhattan, quelle idée débile - est-il la trinité super-héros-dieu-père Noel?
Le final est grotesque. Cette conspiration gigogne pour voler le pouvoir de Manhattan est absurde - pourquoi deux factions auraient-elles la même idée fondée sur aucune base, même pseudo-scientifique, et s'ingénieraient-elles pendant des années à la mettre en oeuvre? D'où leur vient cette idée et l'espoir qu'elle fonctionne? Oh bien sûr, elle s'inscrit très bien dans le cadre thématique - dans un monde sans super-pouvoirs, les humains souhaitent voler le feu des dieux et devenir dieu lui-même, blablabla. OK OK. Mais à l'origine Manhattan est l'incarnation de la bombe H ! Le symbole de la science sans limites et sans conscience! Et ici il devient Jésus qui se donne à manger aux hommes? Vous vous emmêlez les métaphores là les gars! Pourquoi ne pas faire intervenir de vrais extra-terrestres tant qu'on y est? (1)
Et les bolcheviques ils sont devenus quoi? C'est bien beau d'avoir une Amérique de bobos où Robert Redford est devenu président, où les femmes noires ont obtenu leur "empowerment", mais toute l'intrigue sur le retour de la droite, quel rapport? L'histoire US depuis les années 80 se réduit-elle au récent retour de la droite radicale brièvement éclipsée? Ce monde parallèle dirigé par Robert Redford fut-il donc si idyllique?

Finalement, malgré une profusion d'idées, cette série d'un vain brio mal maîtrisé manque d'une structure solide et d'un fil directeur, s'éparpillant dans une démonstration qui lui fait perdre de vue les bases d'un récit. Or je ne pense pas que cette confusion et ce manque d'intérêt pour des personnages sans saveur et parfois mal interprétés (Ozymandias cabotinant, Sister Night à l'inexpressive caboche de bouledogue) fut le but original.
D'ailleurs , la structure de la bédé était en accord avec sa mise en page et en cases, alors que la mise en scène de cette série visuellement insignifiante est parfaitement quelconque.
(1) On peut supposer que le paradoxe temporel a permis au doc M de se ré-humaniser au contact d'une famille - comme le Terminator de Dark fate, avec lequel il partage l'habituel sacrifice christique final.

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