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Racoleur et inégal, loin de l'effet boeuf annoncé

Avis sur Bullhead

Avatar Patrick Braganti
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Le cinéma belge, qu'il soit d'ailleurs flamand ou wallon, se singularise par son univers souvent décalé, onirique, étrange, tout en véhiculant un humour noir ou désespéré, dernier rempart de héros cabossés par la vie, laissés-pour-compte d'une société qui les récupère impunément pour les plus basses œuvres. Le premier long-métrage de Michael R. Roskam, ambitieux et inégal, ne faillit pas à la règle en investissant les champs multiples du thriller, de l'épopée tragique de son antihéros et, par endroits, de la pochade entre gangsters. La diversité de registres ainsi abordés crée davantage la stupéfaction que l'engouement, comme si le réalisateur ne parvenait pas réellement à maintenir le cap, préférant dès lors se disperser dans plusieurs directions.

Il est d'abord question de trafic d'hormones dans le milieu de l'élevage et du commerce de la viande. Milieu essentiellement masculin, composé d'agriculteurs et de négociants véreux et avides. Parmi ces hommes rustauds et frustres, il y a Jacky, une trentaine d'années, un physique hors normes à la musculature bovine. Taiseux et solitaire, de toute évidence, Jacky ne semble pas aller vraiment bien, ce que confirment les séances dans la salle de bains durant lesquelles il s'injecte des substances, répétant ainsi le geste qu'il a lui-même commis auparavant pour son troupeau. Le mystère et le secret qui entourent l'existence de Jacky, auxquels le prologue sibyllin fait référence, seront éclaircis au premier tiers du film, imprimant du coup une nouvelle direction : le trafic passe en deuxième ligne, Jacky devient la figure centrale d'une enquête policière qui se met en place.

Comme souvent les premières œuvres, Bullhead pêche par excès et par sérieux. De toute évidence, Michael R. Roskam regarde ses personnages avec une certaine complaisance, le goût guère refreiné du glauque, voire de l'immonde. Beaucoup de sérieux donc et de volonté affichée de faire sens que les passages comiques (les deux cousins garagistes, les repas à l'hippodrome) viennent artificiellement contrebalancer. Hélas l'entreprise de faire surgir le burlesque au sein d'un récit éminemment lourd et tragique tombe au mieux à plat, au pire comme une erreur ou une faute de goût. La surabondance des détails sordides et des personnages tous plus rustres et horribles alourdit forcément l'ensemble que rien ne vient jamais alléger – le réalisateur paraissant se refuser à les sauver ou leur offrir la moindre porte de sortie.

Dans la manière de faire des paysages un élément à part entière, de mettre en scène des (anti)héros rêches et patibulaires, on pense par moments au cinéma de Bruno Dumont, mais sans la même ambition formelle ni métaphysique. La place du corps, disproportionné et vecteur à la fois de peur et de fantasme (incroyable Matthias Schoenaerts qui sidère dans sa prestation magnétique et animale, repéré par Jacques Audiard pour son prochain film) ainsi que la violence inouïe et soudaine qui envahit le film peu à peu renvoient de la même façon au cinéma de Nicolas Winding Refn et de Steve McQueen.

C'est donc un sentiment d'inaboutissement et d'ambition mal tenue qui ressort à l'issue de la projection. On est d'abord déçus que Bullhead ne tienne pas toutes ses promesses, s'embourbant fréquemment dans la facilité et la complaisance, l'enchainement de séquences gratuites qui se délectent de manière trop visible de la bêtise triviale et vulgaire de personnages par trop caractérisés en utilisant au minimum le potentiel romanesque de Jacky. À l'image du musculeux garçon, Michael R. Roskam semble encombré d'un corps dont il ne sait que faire.

La mise en scène qui aurait sans doute gagné à être mieux encadrée révèle néanmoins en filigrane les capacités d'un jeune cinéaste qui signe également le scénario de Bullhead. On espère seulement qu'à l'avenir son cinéma soit plus épuré et dépouillé, aussi plus tenu et rigoureux et ne cède pas enfin aux afféteries habituelles d'un filmage à l'esthétique parfois simpliste et douteuse.

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