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De rouille et d'os

Avatar Patrick Braganti
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Dans la lignée des hommes qui tombent et se relèvent, chers au cinéaste Jacques Audiard, le nouveau venu s'appelle Ali, un ancien boxeur, aujourd'hui affublé d'un fils de cinq ans dont il ne sait que faire. Quittant le nord, il part pour Antibes demander l'hospitalité à sa sœur. Bientôt sa route va croiser celle de Stéphanie, dompteuse d'orques dont l'existence bascule lorsqu'elle perd ses jambes lors d'un show qui tourne au massacre. Entre le looser taiseux et brute et la princesse déchue se crée une relation étrange, complice et amicale qui se refuse au pathos et à l'apitoiement. Comment elle va évoluer ainsi que les deux personnages cabossés, c'est bien sûr tout l'enjeu du dernier long-métrage du réalisateur de Sur mes lèvres.

En six films remarqués, Jacques Audiard construit une œuvre qui s'articule sur des héros masculins inaptes à l'amour, aux rapports humains, enfermés dans leur tête et incapables de s'ouvrir aux autres. Jusqu'à la rencontre, soit avec un mentor plus âgé et aguerri, soit avec une femme diminuée physiquement mais sachant faire preuve de discernement et aider ainsi l'âme en perdition à être remise sur le droit chemin. Les admirateurs de Sur mes lèvres et De battre mon cœur s'est arrêté n'auront donc aucune difficulté à retrouver leurs marques tant la mise en scène toujours aussi alourdie d'effets et les thématiques abordées ne diffèrent pas d'un iota par rapport aux productions précédentes. Adapté du recueil de nouvelles de l'auteur canadien Craig Davidson, le film réussit à trahir dans les grandes largeurs l'esprit de noirceur qui imprégnait le livre pour, dans l'assemblage pour le moins douteux qui en est érigé, le transformer en un terne et prévisible mélodrame. À trop enfermer les personnages dans une caractérisation convenue, Jacques Audiard donne l'impression de ne s'être posé aucune des questions fondamentales, ou, si d'aventure il se les est posées, de se montrer incapable d'y apporter la moindre réponse en tant que proposition de cinéma. Ainsi, à la situation horrible pour une jeune femme belle et sportive de se voir amputée des deux jambes, le réalisateur se contente avec une délectation suspecte de filmer des moignons, des essais de prothèse et la métamorphose physique. Mais ce qui se passe dans l'esprit de Stéphanie, on n'en sait rien. Tout comme le chemin vers la rédemption – puisque c'est bien de cela qu'il s'agit – d'Ali est juste montré dans son aboutissement et nullement dans son déroulement. Une fois encore, le réalisateur du Prophète se refuse à composer des personnages fouillés. On reste donc dans la superficie et l'action – ce que manifestement il réussit le mieux.

Embarrassé du personnage de Stéphanie une fois l'accident survenu, filmé avec force ralentis comme on espérait ne plus jamais en voir, il préfère dès lors s'attacher aux combats de boxe et ainsi renouer avec l'environnement masculin qu'il affectionne. L'ensemble se bâtit en fait sur l'attente : celle du drame puis celle de la rencontre entre Ali et Stéphanie. Une fois comblée, il n'y a plus grand-chose à voir. Le film s'enlise de plus en plus dans une dernière partie enneigée à la dramaturgie appuyée et qui s'avère pourtant un énorme contresens. De film en film se confirme l'intuition initiale : Jacques Audiard est un bon faiseur, pas mauvais directeur d'acteurs (beaucoup moins d'actrices), très sûr de lui et de ses effets, exerçant un contrôle carrément visible sur toute sa production. Ça ne suffit hélas pas à en faire un cinéaste, capable de laisser un peu de place au spectateur jamais ému et souvent agacé.

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