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Into the Abyss

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Continuant à créer une œuvre documentaire autrement plus passionnante que ses films de fiction, Werner Herzog transforme un sordide et banal fait divers en méditation sur la vie, la mort et le temps qui fuit.

A première vue, la réalité est douloureusement simple, une affaire classée parmi d'autres. En 2001 dans la petite ville de Conroe dans le nord du Texas, Michael Perry et Jason Burkett assassinent une femme, son fils et l'un de ses amis, afin de dérober une voiture cabriolet qui finira par rester en leur possession moins de 72 heures. Jason Burkett est condamné à la perpétuité tandis que son complice attend d'être exécuté par l'état du Texas.

A première vue, donc, « Into the abyss » semble être une énième évocation du système judiciaire américain et de ses dysfonctionnements. C'est pourtant un but tout à fait différent que poursuit Herzog ici, évacuant tout prisme politique ou militant de son film pour mieux se consacrer à l'humain. Que la parole soit donnée aux condamnés ou aux victimes, c'est l'histoire individuelle de chacun qui est explorée ici, l'évocation de vie tout à la fois terriblement banales et extraordinaires, jalonnées par les tragédies et de trop rares épiphanies. De cette somme individualités nait une méditation aux accents bouddhistes qui transcende l'anecdotique pour côtoyer l'abysse, le grand mystère, scruter le sens d'une vie courte et fragile, constamment pourchassée par le temps. Ici, chaque personnage semble être rescapé, revenu de tout, en trêve avec l'ombre de la mort qui plane sur tout le film. Raconter, se raconter, parfois avec l'aide d'Herzog qui n'hésite pas à mettre des mots là où les intervenants n'ont que le silence, devient ici une affirmation de vie.

Le fait divers, presque pris au hasard, se révèle vite être un terreau bien plus riche et imprévisible que n'importe quel film de fiction. « Into the abyss » nous tient en haleine pendant presque deux heures sans jamais se sacrifier sur l'autel du sentimentalisme ou du lyrisme qui menace une telle entreprise. Au contraire, Herzog semble avoir atteint une certaine pureté dans la distance qu'il entretient entre lui même, interviewer omniprésent, et ceux qu'il interroge, entre le spectateur et son film. « Je sais ce que vous avez fait, je ne vous aime pas mais vous êtes un être humain, je vous respecte et je ne crois pas que l'on ait le droit de vous ôter la vie » lâche-t-il à Michael Perry rencontré huit jours avant son exécution.

Au final, se dessine en filigrane le portrait d'une Amérique dépossédée et livrée à elle même, de générations exclues de la grande histoire répétant inlassablement les mêmes erreurs que leurs ainés. Ce sentiment d'une Amérique du milieu complètement abandonnée s'illustre par le choix d'Herzog de filmer les vestiges du crime et ses lieux fantomatiques. Hors des murs de la prison, c'est tout ce que nous verrons, un monde où notre présence est destinée à s'effacer, un monde qui n'a de sens que celui qu'on veut (peut ?) lui donner. Du temps qui fuit, seul semble nous rester l'audace de la prise de conscience et de la remise en question. Deux états qui nous séparent des animaux dans un film qui s'ouvre sur les écureuils et se referme sur les oiseaux, comme pour nous rappeler que la nature, à la fois belle et sauvage, ordonnée et chaotique, est la première empreinte de qui nous sommes.

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