|

Révolution(s) miniaturisée et maximisée

Avis sur Le Cuirassé Potemkine

Avatar gallu
Critique publiée par le

Chef d'œuvre du cinéma de propagande, chef d'œuvre du cinéma tout court. Ce film n'usurpe pas son étiquette de film révolutionnaire et fondateur.

La première partie du film propose une miniaturisation de la Révolution, révolution avec un grand R car révolution archétypale, mettant en scène des personnages symboliques dans une représentation théâtralisée de la rébellion. Il y a d'une part les représentants de l'institution : les officiers, de la caste des privilégiés, symboliques de la société d'ordres, inégalitaire, mais aussi le « sorcier » chrétien, imposant sa domination par la peur du divin (« Crains Dieu ! »). Face à ces oppresseurs, il y a le peuple en armes, les marins, menés par un leader charismatique, Vakoulintchouk, rapidement panthéonisé en «martyr de la révolution » (« Le premier à s'être mutiné fut le premier à payer de sa vie »). Le mouvement de révolte, endeuillé, se conclut par l'hommage, poussant l'émotion à son comble. Cette émotion face à la mort des « justes » renait plus tard dans le film avec le massacre des innocents (un terme à la longue histoire !). C'est une structure constante que l'on note dans toutes les révolutions et mises en scène de révolution. La correspondance est possible avec la révolution française, ses innocents massacrés (la prise des Tuileries) et ses martyrs (Marat).

Puis, dans une seconde partie, cette théâtralisation s'efface au profit d'une mise en scène de la foule, de la masse, du peuple sans plus aucun intermédiaire symbolique direct. Le gigantisme du film impressionne : les scènes où se bousculent et s'agitent des milliers de figurants sont nombreuses. La ferveur populaire est brillamment mise en scène par Eisenstein, qui fait se succéder à l'image les scènes de deuils (les pleureuses) et les harangues passionnées. Le génie précurseur d'Eisenstein est impossible à ignorer : génie du montage, mais également de la mise en scène et du symbole. Dans les scènes les plus tendues, le réalisateur insère des gros plans sur des corps servant de métaphores émotives : il y a tout d'abord, juste avant la mutinerie, cette main crispée sur le couteau, puis, lors de la révolte populaire, ce poing, trainant le long de la jambe du badaud, nerveuse, au bord de l'explosion. Eisenstein multiplie les coups de génie : le drapeau rouge élevé dans ce film possédé par l'intensité du noir et blanc, le landau du nourrisson dévalant les escaliers, les compositions de cadre fabuleuses, jouant sur les symétries naturelles et industrielles...

Le rythme de cette « tragédie divisée en cinq actes » est également impeccable, les 70 minutes du métrage passent à toute vitesse, avec une alternance des temps calmes et de temps forts, l'ensemble plongeant dans un final magistral, au rythme battu par une musique tambourinante allant crescendo jusqu'à l'évanouissement.

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 440 fois
24 apprécient · 1 n'apprécie pas

gallu a ajouté ce film à 1 liste Le Cuirassé Potemkine

Autres actions de gallu Le Cuirassé Potemkine