Les frères Coen et les films noirs, une longue histoire d’amour.

Avis sur The Barber, l'homme qui n'était pas là

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Ed Crane (Billy Bob Thornton, peu vu par ailleurs, mais comme s’il était fait pour ce rôle) est coiffeur dans une bourgade californienne où tout semble plus ou moins figé. Il a la cinquantaine, les traits déjà marqués, il est marié avec Doris (Frances MacDormand) parce que c’est elle qui le lui a proposé. Ils n’ont pas d’enfant et cohabitent surtout par habitude et par confort. Doris dit à Ed qu’elle l’aime alors qu’il lui rase les mollets quand elle est dans son bain à lire une revue. Mais ils n’ont pas fait l’amour depuis des années. C’est bien la raison pour laquelle Ed soupçonne fortement Big Dave (James Gandolfini), l’employeur de Doris d’être l’amant de celle-ci. Comme Ed le dit en voix off, il y a beaucoup de raisons pour imaginer cela. D’autant plus qu’Ed s’ennuie comme un rat mort à son boulot. Ed est un taiseux… l’homme qui n’était pas là. Effectivement, Ed se comporte comme quelqu’un d’indifférent à la vie et qui se contente de faire ce qu’il à faire sans jamais exprimer d’opinion personnelle. En réalité son opinion, il se la garde pour lui et il nous la livre à nous spectateurs, en voix off. Et on en apprend de belles !

En cet 1949, Ed a coupé les cheveux d’un représentant qu’il a écouté comme il écoute tout le monde. Sauf que cette fois, un détail a retenu son attention. Tolliver cherche un investisseur pour monter une innovation qui pourrait rapporter gros : une boutique de nettoyage à sec. Pour cela, il a besoin de 10 000 dollars. Après avoir réfléchi, le soir Ed vient trouver Tolliver à l’hôtel pour lui dire qu’il est intéressé.

Ed n’a évidemment pas 10 000 dollars à investir. Mais sous ses airs d’homme absent, c’est un attentif calculateur. Il a son idée pour obtenir 10 000 dollars. Il envoie une lettre anonyme à Big Dave pour lui dire qu’il est au courant de sa liaison avec Doris et que pour prix de son silence il réclame 10 000 dollars. Facile et sans risque !

Eh oui, sauf que Big Dave vient s’entretenir avec Ed de son souci et qu’il lui demande conseil, sans citer le nom de Doris bien-sûr. Big Dave est très juste financièrement et payer risque de la mettre dans la dèche. Mais les dés sont lancés et Ed se contente de l’écouter. D’ailleurs, Big Dave finit par payer…

Le film montre l’enchainement désastreux qui va découler de cette initiative d’Ed. Autour de lui, tout va s’écrouler progressivement sans qu’il puisse rien faire, comme un château de cartes. Les frères Coen rendent hommage aux grands classiques du film noir en filmant une histoire implacable, dans un noir et blanc somptueux où ils appliquent comme rarement leur science de la narration et du cadrage. Ils prennent leur temps en filmant l’ennui dans cette petite ville et en usant sans complexe de la voix off. Mais si on voulait résumer le film et toutes les impressions ressenties, il faudrait des heures, signe que leur film est particulièrement riche.

Ed a beau chercher à rattraper le coup. La machinerie qu’il a lancée broie implacablement tous ceux qu’elle atteint. Ed observe tout cela d’un air absent sans jamais s’affoler. D’ailleurs, son visage a tendance à rajeunir légèrement au fur et à mesure. Le vide se fait autour de lui et il comprend progressivement que son entourage remplissait sa vie, quoi qu’il ait pu en penser. Mais on ne peut pas revenir en arrière.

Alors, il tente de reconstruire un petit quelque chose. Il est fasciné par le naturel très frais de la charmante Birdy (Scarlett Johansson dans un de ses tout premiers rôles), la fille de l’avocat du coin qui ne peut rien pour lui. Il écoute Birdy jouer du Beethoven au piano. Les sonates au clair de lune et pathétique le touchent. Au point qu’il décide de présenter Birdy à un vrai professeur. Celui-ci l’écoute, mais son verdict est sans appel. Birdy est charmante mais n’a aucun talent. Le professeur explique à Ed que Birdy joue sans faute mais que la musique doit venir du cœur. Une scène « inutile » pour le film mais sans doute fondamentale pour les réalisateurs. Le professeur explique que Birdy fera une excellente dactylo… Sur le chemin du retour, dans la voiture, Birdy à Ed « Vous êtes un enthousiaste »…

Le seul défaut du film, c’est que Ed a finalement tué Big Dave (légitime défense, avec un couteau qu’il a abandonné sur le lieu de son crime, couteau qui porte forcément ses empreintes), pourtant, c’est Doris qui est accusée du meurtre. Le procès donnera lieu à quelques mises en scènes somptueuses.

Le film illustre bien la période (reconstitution impeccable, recherche du détail juste, sans ostentation) avec des surprises comme le mythe des soucoupes volantes qui a son importance dans l’intrigue (autre mise en scène somptueuse avec la veuve de Big Dave venue voir Ed un soir chez lui) alors que les médias s’étaient emparés de l’affaire de Roswell en 1947…

Pour Ed, ce qu’il observe de la vie est un naufrage invraisemblable qui le dépasse totalement. A tel point qu’il voit la mort comme un moyen d’échapper à toute cette absurdité (peut-être l’innocence retrouvée, puisque l’écran s’éclaircit jusqu’à devenir d’un blanc immaculé). Il l’accepte quasiment avec indifférence, comme tout le reste. De toute façon il n’y peut rien.

Pour conclure, quelques propositions de titres qui auraient pu convenir au film (pour contribuer au jeu des listes) :
- L’été meurtrier
- Le cave se rebiffe
- L’effet papillon
- Nettoyage à sec
- La leçon de piano
- L’arnaque

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