The life of Kings

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Tout et plus a déjà été dit sur The Wire, je ne vais donc pas en rajouter des tartines, d'autant plus que je n'ai pas la finesse d'analyse nécessaire que l'exercice de la critique demande.
Non, à la place, je vais faire une liste des scènes qui m'ont le plus marqué, et tenter d'expliquer pourquoi ces quelques minutes de la soixantaine d'heures qui composent la série en illustrent la force, la pertinence, et l'intelligence.

ATTENTION: je vais évoquer des scènes couvrant l'ensemble de la série, donc quittez tout-de-suite-immédiatement cette page si vous ne l'avez pas encore regardée en entier, sans quoi vous aurez droit à de beaux spoilers dans les règles de l'art.

Scène 1: All the pieces matter (http://www.youtube.com/watch?v=J8OHLy0CIPs)

Cette seule phrase serait un parfait sous-titre pour la série: rien n'est à laisser au hasard dans The Wire, chaque minuscule élément peut avoir une importance capitale dans le bon contexte, et chaque évènement anodin peut amener des conséquences majeures.
Les exemples illustrant ce constat ne manquent pas, comme le coup de fil que passe Bubbles à Herc, lui signalant avoir repéré un soit-disant livreur de drogues qu'il va s'empresser d'arrêter, et qui se révèlera être un important homme d'église, ce qui entraînera par la suite le renvoi de Herc, et donc son rôle dans la saison 5.

La maxime de Lester s'applique donc non seulement aux différentes enquêtes auxquelles participe ce dernier au sein de la série, mais aussi à la série elle-même, en tant que grille de lecture.
Les différents "macrocosmes": ce qu'on pourrait appeler les intrigues à grande échelle de la série, comme les manipulations politiques ou la lutte contre la drogue, sont donc en étroite liaison avec ses "microcosmes": les intrigues et intérêts individuels des personnages, que ce soit Herc qui vole le numéro de Marlo chez Levy en saison 5, ou Clay Davis donnant des informations à Lester concernant ce même Levy.
"All the pieces mater" peut aussi s'appliquer à l'interdépendance qu'on observe entre les différentes institutions sociétales de la série: la drogue, la politique, la police, les media, l'éducation. Tout est lié dans The Wire. On en revient à l'idée de macrocosme et de microcosme: les différents organes de Baltimore sont en constante interaction par le biais d'individus agissant selon des besoins particuliers. On peut ainsi lier l'école à la drogue en rappelant que la plupart des "travailleurs de la drogue" tout comme les consommateurs sont issus en grand nombre de l'échec d'un système scolaire laissant les plus en retard en proie à eux-mêmes, la décadence de Duke dans la saison 5 l'illustrant.

Je ne pensais pas me lancer dans une sorte de dissertation à parfum scolaire en tentant d'expliquer l'ampleur et la puissance de cette citation, mais puisque c'est fait, autant passer à la scène suivante.

Scène 2: Reconstitution d'un meurtre (http://www.youtube.com/watch?v=6sNZ7ulO1RQ)

Vous avez déjà regardé Les Experts (CSI en VO) ? Cette série où chaque scène de crime est le théâtre d'un déploiement de moyens scientifiques des plus pointus, et de la parade d'un vocabulaire des plus alambiqués. Ce n'est pas la seule série policière à faire ça d'ailleurs, le cliché de la longue analyse incompréhensible (et donc pointue et pertinente) se retrouve dans d'autres séries plus ou moins policières, comme NCIS ou Dexter (même si ça se justifie pour cette dernière).
Eh bien ces chers inspecteurs Moreland et McNulty se font un plaisir de démonter, voire de parodier ce genre de scènes, avec près de 5 minutes de reconstitution pendant lesquelles le seule mot prononcé sera "fuck" et ses joyeuses variantes. Bunk et McNulty n'ont pas besoin de matériel à la pointe, ils ne se servent de rien d'autre qu'un feutre, un mètre (avec lequel McNulty se fait mal), une arme, une pince, et surtout leur intelligence et leur esprit de déduction. Les outils ont alors un rôle secondaire, et ne sont plus moyens de faire de l'audimat par une espèce de sensationnalisme de la technique scientifique, si commun dans les séries policières.
Le 2ème point particulièrement intéressant de cette scène étant le "vocabulaire", en quelque sorte. Au lieu de bombarder le spectateur de termes techniques obscurs et abscons, les deux inspecteurs nous rendent compte de leurs impressions pendant la reconstitution par le seul mot "fuck" et ses différentes intonations et variations. Le premier "fuck" prononcé par Bunk est celui de la consternation devant le meurtre de la jeune fille. La suite sera à la fois une manière de rythmer la scène (un "fuck" prononcé par photo posée sur le sol) et d'en graduer l'évolution: Bunk laisse échapper un "fuck" de mécontentement lorsqu'il se rend compte que leur première théorie sur le meurtre échoue, mais ne tardant pas à ajouter deux "fuck" d'étonnement devant la découverte d'un détail éclairant la scène d'une lumière nouvelle et inattendue. la scène suit dont ce schéma tout le long, sans oublier le "fuckin' A!" de McNulty, indiquant sa trouvaille d'une piste intéressante, qui mènera à la découverte de la balle écrasée.
Je pourrais épiloguer encore longtemps là-dessus, mais il me semble que le principe de la scène est assez clair comme ça: le policework dans The Wire c'est avant tout un travail humain, aidé d'outils basiques et sans extravagance pour impressionner le spectateur.
C'est une scène drôle, brillante, et subtile malgré ses airs débonnaires grossiers, les zooms infinis sur les photos dans CSI étant autrement plus insultant pour le spectateur que tous les "fuck" prononcés dans cette scène.

Scène 3: Bubbles traverse Hamsterdam de nuit (http://www.youtube.com/watch?v=_9tuxxkgFME)

Hamsterdam, quartier crée par le Major Colvin afin de légaliser et centraliser le trafic de drogues de Baltimore Ouest, et donc de faire chuter la criminalité de la zone dans son ensemble, a toujours été montré de jour pendant la saison 3. Entouré d'une aura burlesque et sympathique, on ne reconnait pas Hamsterdam lors de cette scène de nuit, se transformant en enfer terrestre où s'entremêlent les démons et les damnés du trafic de drogue. Je me suis senti oppressé pendant cette scène, très mal à l'aise. Alors que j'avais un regard amusé sur Hamsterdam tout le reste de la saison, ces 4 minutes ont suffit à me convaincre de l'atrocité d'un tel lieu. Ce quartier, c'est le caniveau de l'Humanité, là où tous les rejets et marginaux se retrouvent pour une danse macabre, pour s'entre-consumer, pour s'autodétruire.
Et au milieu de toute cette horreur, il y a Bubs.
Bubbles, ou Bubs, fait partie de mes personnages favoris de la série, et son parcours au fil des saisons est sûrement celui qui a le plus évolué. Pour moi, Bubs est le martyr puis le survivant de l'engrenage de la drogue, celui qui est allé au plus profond de la misère humaine, qui a vécu aux cotés de la mort, beaucoup des personnages proches de lui étant passés de l'autre coté ou presque. Ce qu'il y a de surprenant dans cette scène donc, c'est que Bubs, au paradis du camé, est le premier angoissé par ce qu'il voit, alors qu'il est lui-même un addict. Pour un drogué, il est plutôt lucide, et c'est ce qui fait tout son charme. Tout en étant un des personnages à la condition la plus difficile de la série, Bubs n'en est pas pour autant pleurnichard ou larmoyant. Il fait du mieux qu'il peut malgré tout ce qui lui arrive. Dans Hamsterdam, tout ce qu'il a en tête c'est de sortir son ami Johnny de là, de quitter cet enfer, et l'addiction par la même occasion: "you need a break". Malheureusement pour lui, Johnny sera rapidement retrouvé mort d'une overdose, plus tard dans la saison, ce qui finit d'isoler Bubs du reste des addicts, puisque lui est lucide et qu'au lieu d'échapper à la réalité, il a décidé de l'embrasser, de lutter contre sa condition avec le peu qu'il peut récolter.
He got them T's.

Scène 4: La mort d'Omar (http://www.youtube.com/watch?v=CshAkqlAj1o)

Aussi étrange que cela puisse paraître, Omar me rappelle très fortement le Gavroche des Misérables, plus particulièrement la scène où ce dernier meurt. Gavroche danse entre les balles d'une fusillade parisienne pour récupérer des cartouches non-brûlées sur des cadavres. Omar fait plus ou moins la même chose: il se joue du système, court entre les gouttes d'une pluie acide, rebondit sur les murs, rackette ceux qui rackettent la société et se joue d'eux, se moque d'eux. Omar est invincible ou presque, le seul moyen de le toucher étant de s'attaquer à ses proches. Omar est le seul à avoir pu attaquer et blesser Brother Mouzone, qui a été lui-même décrit comme imprenable tout le long de la saison 2.
Mais Omar est seul, et The Wire est une série réaliste.
Alors, à la manière de la balle qui touche Gavroche dans Les Misérables, Omar se fait descendre par un gamin, dans une supérette, parce qu'il regardait ailleurs. Et il est mort. C'est fini. Comme ça.
Mais si Omar est mort, sa légende survit. L'histoire de sa mort est alors déformée par les on-dit de la rue jusqu'à en faire un véritable récit épique, selon lequel il aurait fallu une dizaine d'hommes armés jusqu'aux dents pour pouvoir vaincre Omar. Et par la même occasion, il remporte une importante victoire sur Marlo: celle de la réputation. Pour se venger de la mort de Butchie, Omar s'en est pris à la réputation de Marlo, si chère à ses yeux ("MY NAME IS MY NAME !"). Les lieutenants de Marlo ne l'ayant pas prévenu de ce qui se disait sur lui, les rumeurs se sont propagées jusqu'à devenir vérité: Omar est un héros mythologique surhumain, et Marlo un couard.
Alors oui, la mort d'Omar est un des moments de la série qui m'ont le plus dégoûté, mais c'est bien ce qui fait la puissance du récit: il n'y a pas d'exception dans le système, pas d'happy ending, pas de personnage plus chanceux que les autres.
All in the game.

Il y a quelques autres scènes que j'aurais aimé commenter, comme la mort du père de Bug ou le coup de gueule de Frank Sobotka ("We used to build shit in this country"), mais cette non-critique est assez longue comme ça, et j'aurais eu beaucoup de mal à exprimer clairement ce que ces scènes m'inspirent.

Je ne prétends pas détenir la vérité quant aux tenants et aboutissants de The Wire, je n'ai fait ici qu'exprimer mon point de vue, ce que les scènes citées m'ont fait ressentir, et ce malgré mes nombreuses digressions.
Shieeeeet boy.

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