Ode à la déviance

Avis sur Crevez tous

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Le moins qu’on puisse dire au sujet de Vaquette, c’est que depuis son spectacle Je veux être Grand et Beau, la plupart de ses œuvres sont le fruit d’un renouvellement continu et se démarquent de tout ce qui peut se faire aussi bien dans les bas-fonds de l’underground, que dans les hautes sphères des ondes mainstream. Son premier roman, paru en 2003 et remarqué par la critique, était déjà un monument des plus singuliers. Le second, dont le premier tome fut publié en décembre 2018, était encore des plus exceptionnels — le deuxième tome est annoncé pour la fin de cette année. Entre les deux, Vaquette réalisait notamment Crevez tous – 1er massacre, un disque unique à tout point de vue et demeurant marginal jusque dans les bacs de la « musique alternative ».

Bien plus que ses talents de créateur exigeant, c’est sans doute cette « mauvaise réputation » chantée par Brassens et collant à la peau de Vaquette qui participe à la marginalisation de son Œuvre. Une marginalisation clairement imméritée car les qualités esthétiques de Crevez tous sont une nouvelle fois indéniables. Son titre pour le moins évocateur, son emballage digipack remarquable par son rouge éclatant et sa réalisation soignée, pro’ et signée Franck Garcia, font partie de ses atouts manifestes. La pochette à la figure angoissante, inspirée par une peinture de ce dernier, répond parfaitement au sous-titre La Conjuration de la peur. Et est aussi « tape à l’œil » que le volumineux livret de trente deux pages reproduisant les paroles de Vaquette (Voir les photos classieuses de Tubulamarok).

Côté musique, l’album s’ouvre sur « Crève Vaquette », une sorte de mise en abîme sans concession de Vaquette contre lui-même. Pendant deux minutes de punkcore sous speed, notre Mister trash-intello insulte, crache, nous fait comprendre qu’« il est toujours pas content ! ». Que la vieillesse est pour lui tout sauf un naufrage et qu’il ne deviendra pas gâteux comme certaines stars de la chanson française. Entre autres choses. Un titre enragé donc, une confession chargée d’aigreur qui percute les tympans et, par la même occasion, les âmes rebelles ou débordantes de moralisme.

Mais l’essentiel n’est pas là. Il est plutôt dans le second morceau qui occupe la plus grande partie du CD, soit pas moins de trente cinq minutes ! Dans cette longue composition intitulée « La Conjuration de la peur », Vaquette accouche dans les grandes lignes de sa vision du monde actuel, où les idées progressistes et libertaires héritées de Mai 68 ont reculé au profit de valeurs liberticides. Un monde où règnent la prudence généralisée et le « contrôle social par la peur » ; où les néo-conservateurs de tous bords transforment « le réac’ en audace », et sont autant partisans de la censure artistique que de la « judiciarisation d’l’erreur et d’l’imprudence ». Sous une telle chape de plomb qui écrase de jour en jour les libertés individuelles, l’esprit frondeur de Vaquette ne pouvait que monter au créneau, comme d’autres philosophent à coups de marteau.

Pour illustrer son propos iconoclaste, Vaquette passe en revue toute une série de faits de société, allant de la « législation anti-terroriste » depuis 2001, jusqu’à l’affaire d’Outreau considérée comme une conséquence structurelle de la Justice en tant qu’institution répressive, en passant par la gestion étatique des populations via des néo-technologies militaro-policières. À quoi il ajoute des réflexions sur la liberté, la sécurité, la responsabilité, la culpabilité et sur la confusion générale entre ces termes ; sur le rôle subversif de minorités artistiques et politiques agissantes au cours de l’histoire ; sur le conformisme ambiant faisant l’apologie de l’ordre, de la morale et prenant des airs d’inquisition ; sur le pseudo-progrès des armes non-létales ; et tutti quanti. Le texte est long, le discours est dense, les punchlines sont semées de-ci de-là, le tout dégageant parfois des parfums bandants d’insurrection et bien sûr de « mauvais goût ». Car si le discours de Vaquette est explicitement politique et aussi éloigné des clichés traditionnels du rap dit « conscient » que du hip-hop « passeur de oinjs », l’humour est aussi au rendez-vous. Un humour pour le moins décalé et « politiquement incorrect », dans la veine de Charlie Hebdo — celui de l’époque Choron et Vuillemin — ou encore de Pierre Desproges (1).

Mais ce n’est pas, loin s’en faut, uniquement un « pamphlet politique ». Il s’agit peut-être avant tout d’une œuvre musicale de plus d’une demi-heure qui surprend à plus d’un égard. Mixant sitar, percus, synthés, guitare saturée, boucles et beats électro-hip-hop limites progressifs ou encore extraits d’interviews, Vaquette nous plonge de temps à autre dans des ambiances horrifiques qui servent de trame sonore à sa déclamation sur la « peur comme outil fondamental du pouvoir ». Des ambiances horrifiques qui sont accompagnées et comme « tempérées » par son chant à la fois rappé ou slammé, souvent accompli à vitesse Mach 3 (au moins !) et restant compréhensible pour le commun des mortels. Quant à la production, sachez que c’est Vaquette lui-même qui a tout fait de A à Z. Que la qualité sonore est tout sauf ressemblante à celle d’un sous-produit bas de gamme : c’est, au contraire, du high level !

En outre, si l’exercice de comparaison est souvent périlleux, on peut cependant comparer — dans la démarche artistique et dans la « forme » — ce titre aux compositions les plus barrées de Léo Ferré, telles que «  Et... basta ! » et « Il n’y a plus rien ». Ou encore à certains OVNIs balancés par Frank Zappa et Magma en leur temps et genres respectifs. Ainsi, il va sans dire qu’à l’écoute de cette « Conjuration », le punk rouge a repoussé des limites en amenant un son vraiment neuf et inimité de près ou de loin, et ce depuis presque douze ans.

À noter — et ce n’est pas moins important — que Crevez tous – 1er massacre est aussi un spectacle que notre Prince du Bon Goût (c’est un autre de ses surnoms) avait monté et joué sur scène dans plusieurs pays francophones. Que la durée de son show était quatre fois plus longue que celle du CD (des extraits vidéo sont disponibles sur sa chaîne Youtube). Qu’il y projetait sur écran « l’évolution des lois Sarkozy » et d’autres documents rendant caduque l’idée selon laquelle Vaquette nierait les déterminismes sociaux — son dernier roman montre une fois de plus tout l’opposé (2). Que son spectacle, sorte de version explicative, « déroulée » ou « in extenso » de l’album, était entrecoupé de chansons rigolotes, alias d’« interludes drolatiques » faisant ou non marrer le public. Ce dernier était d’ailleurs quelquefois invité à se prêter aux jeux amusants de Vaquette, et avait même eu droit à l’interprétation de l’une de ses chansons historiques contre les exactions d’un Etat colonial du Proche-Orient, qui lui valu quelques déboires dans les années 1990 — la « mauvaise réputation » dont je parlais au début. Notons aussi qu’on peut également visionner un autre teaser fracassant et jouissif de ce spectacle dans l’émission Ce soir ou jamais. Jouissif car ce n’est pas tous les jours que l’on voyait, sur le petit écran, un bouffon à spikes radioactifs traiter de « chiens » des stars du cinéma et de la politique en pleine face !

Et quand L’IndispensablE aka Vaquette penche pour l’« individualisme aristocratique » et ses exigences éthiques, il est en revanche à des années lumières de la mode du « plus safe que moi tu meurs », visible dans une partie des milieux de gauche ou à prétentions radicales, et qui ne sont malheureusement pas épargnés par la « culture sécuritaire ». Les éléments peu habituels — pour ces microcosmes — qu’il injecte dans sa pensée où la liberté occupe une place centrale, montrent qu’elle est l’antithèse même de toute orthodoxie idéologique défendue par des apparatchiks rouges ou noirs. De plus, si ce skeud d’« électro-hip-hop insurrectionnel » possède une part d’insaisissable, s’il est irréductible à une minuscule étiquette, le souffle libertaire qui s’en dégage est pourtant évident. Vaquette est une espèce d’« en dehors » des temps modernes qui échappe à la classification trop étroite. Un « vrai punk » qui aime semer le doute dans les doxas et foutre la merde dans les troupeaux. Difficile de trouver plus anti-conformiste ! (3)

Bref. On l’aura j’espère compris, Crevez tous est une ode à la déviance et à l’irrévérence qui n’a rien perdu de son étonnante actualité. Bien au contraire... Vu comment, depuis une dizaine d’années, ont été déployés les moyens de fichage et de contrôle des individus ; ou comment s’est davantage musclée la répression des mouvements sociaux ; ou comment a explosé « le come-back des réacs » puritains et religieux ; on peut affirmer sans risque que le constat fait dans cet opus sur la « dérive sécuritaire de l’Etat français », n’a pris aucune une ride depuis 2008. Mais ce serait encore une fois une erreur de le résumer à un pamphlet, voire à un vulgaire tract. Crevez tous est une création musicale à part entière, anar’ comme les Béru’, Svinkels ou Stupeflip, mais à sa sauce, et avec en plus une dimension formelle novatrice — d’autres diraient à juste titre « d’avant-garde ». Il serait donc dommage de passer à côté, et encore immérité pour ce très bon album que de le laisser pourrir plus longtemps dans les oubliettes de la création audacieuse et subversive. Alors tant qu’il en reste en vente, soyez imprudents comme Vaquette et foncez commander le CD ou le mp3 (en libre responsabilisation) ou le T-Shirt ou le masque collector ou tous en même temps sur Crevez-tous.com !

Notes

(1). Sur Charlie Hebdo, époque Val-Fourest, on pourra lire avec beaucoup d’intérêt Je ne suis pas Charlie, je suis Vaquette (Du Poignon Productions, 2015).

(2). Si d’une part Vaquette ne nie pas certains déterminismes, d’autre part il ne nie pas la marge de manœuvre, de liberté ou d’autonomie que possède ou peut conquérir chaque individu. Et pense — si on l’a bien compris — que les transgressions d’interdits, même isolées, les grains de sable jetés dans la « méga-machine », les actes de rébellion individuels ont leur part d’importance et peuvent obstruer les voies de la fatalité. L’histoire de la Résistance en fourmille et servait de cadre à son premier roman : Je gagne goujours à la fin.

(3). Pour celles et ceux qui douteraient encore de l’esprit libertaire de Crevez tous et de Vaquette, mentionnons au passage que Noël « Gloup Gloup » Godin fit la publicité du spectacle sur son site. Que l’album figurait dans la playlist anar’ de Yannis Youlountas. Ou encore que Vaquette en personne réalisait des « billets radiophoniques » pour Radio Libertaire où il fit également de nombreux passages pour y présenter ses nouvelles créations.

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