Itachi et Sasuke sont sortis de Corbeil-Essonnes

Avis sur Deux frères

Avatar larmesdeplomb  
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Le microcosme qu’est le rap français – et par extension le rap de manière générale - est injuste.
Injuste, car depuis quelques années, il est impossible pour les rappeurs de se permettre de prendre le temps et de réfléchir à leur proposition artistique. Si le rythme imposé par le public ayant la mémoire d’un poisson rouge sous MD et l’urgence qu’il crée peut être bénéfique pour certains artistes, elle l’est beaucoup moins pour d’autres.
C’est donc sur une note douce-amère que j’ai donc laissé PNL avec Dans La Légende, album qui à mon sens était malheureusement parfois auto-caricatural dans le son, mais aussi dans le texte. Il serait néanmoins malhonnête de dire que l’album est mauvais, le trio de fin Onizuka / Uranus / Jusqu’au dernier gramme étant assurément une pièce angulaire du rao français des années 2010.

Je ne trompe personne.
Trois ans plus tard, le retour du groupe me passionne, et l’annonce d’un nouvel album me ravit.

J’suis à cent pourcents, d’mes dix pourcents

D’un point de vue purement sonore, il y a eu un vrai effort en termes de sélection de prods, d’envie de sortir des clichés dont ils commençaient à s’emprisonner, dont le premier exemple est 91’s.
Si vous vous rappelez bien, depuis la mixtape QLF, les deux rappeurs avaient pris l’habitude de sortir des morceaux pour l’été (PNL, J’suis PNL, J’suis QLF). Dans cet album, il y a aussi un morceau dans cet esprit, le fameux 91’s, mais il est totalement différent – sisi la référence -.
Le morceau en question est très inspiré par le funk et toute la vibe qui y est affiliée. Si cela semble assez anecdotique, ça ne l’est pas tant que ça :

1/ Le morceau en lui-même est bon. Il est même assez étonnant qu’il n’ait pas été poussé avec un clip, mais le clip de à l’ammoniaque a surement du couter l'équivalent PIB du 91 et l’héritage de Dassault donc il est normal qu’il ait été balancé tel quel.

2/ Il est le témoin comme je l’ai dit avant de la volonté de sortir d’une auto-caricature. En l’occurrence, on entre totalement dans l’interprétation et dans le subjectif, même si DLL était EVIDEMMENT mieux produit et mieux pensé que LMC et QLF, il était à mon sens très redondant en regard de ce qui était déjà sorti (et pour rappel, le groupe a sorti 3 albums en 2 ans). En conséquence, il y avait – toujours de mon propre avis – un ventre mou dans DLL assez dommageable.

3/ Oui, A L’Ammoniaque est aussi un morceau qui est caractéristique de ce « changement de cap », mais c’est un morceau que j’apprécie moins et qui à l’époque m’avait laissé assez de marbre.

4/ Oui, je sais pas faire une liste sur senscritique sans que y'ait des bugs d'affichage, niquez vos mères et faites un truc ergonomique le staff sérieux.

De cette volonté nait beaucoup de choses.
Naissent alors des morceaux à la limite de l’acoustique – voire acoustiques tout court en fait - comme Déconnecté et la Misère Est Si Belle. Le travail sur le premier morceau est assez impressionnant tant il semble minutieux les percussions et la guitare, le deuxième me passionne un peu moins. Ce dernier clôturant l’album, il souffre malheureusement de la comparaison inévitable avec Jusqu’au Dernier Gramme.
(Hasta la Vista m’emmerde profondémment mais je n’ai rien à dire dessus désolé mes frères hispaniques).
J’ai aussi vu ici et là que pour certaines personnes, quelques morceaux au niveau de la composition et de la direction artistique rappelaient des morceaux électro un peu rétro comme Kavinsky le faisait à une époque. Surement par rapport à Déconnecté et Shenmue. Dites-moi ce que vous en pensez dans les coms surtout je lis tout ce que vous dites.

Igo j’suis pas un rappeur, sans vocoder jsuis claqué

Mais bien sûr, initialement, la force de PNL est surtout tout ce qui se fait au niveau du travail des voix, n’en déplaise aux gens qui pensent que tout PNL repose sur les instrus alors qu’ils posaient sur des type beats même pas mixés à l’époque du Monde Chico.
En l’occurrence, le travail sur les vocaux reste toujours aussi fin, mais quelque chose de nouveau voit aussi le jour sur cet album.
Cela tient uniquement de l’interprétation, mais j’ai l’impression que Ademo voulait tenter beaucoup plus de choses, et ça donne parfois des passages assez marrants, ou en tout cas plus légers par rapport au reste de l’album –qui est quand-même assez pesant-. Je pense que tout le monde sait de quoi je veux parler : je pense à Shenmue sur le refrain, et les dernières syllabes de quelques mesures de Blanka.
Là encore toujours sur de la théorie concernant le morceau Blanka, mais j’aime beaucoup le principe que ce pitch sur les dernières syllabes - qui sonne très enfantin -, soit toujours corrélé au passé ou à des interrogations, comme si Ademo cherchait du réconfort dans sa nostalgie et qu’elle se traduisait mécaniquement par un sursaut de son côté enfant.
De même pour N.O.S qui lorgne parfois sur des nouvelles idées, notamment Menace mais bon plagiat Kekra en sah.

Une fois toute les bases sonores posées, qu’en est-il du plus important (à mes yeux) ?
Le texte.

J’attends rien des hommes à part Shenmue

Les références dans le disque sont nombreuses.
Ademo étant un sale kikoojap, il parle sans cesse de manga : que ça soit GTO (J’vagabonde partout comme Eikichi), DBZ (84 références), HxH (il namedrop Gon mais bon ça reste un manga nul), et d’autres trucs un peu plus obscurs comme Tobaku Mokushiroku Kaiji (la je fais genre je connais)
Toutes ces références, si elles peuvent paraître faciles au premier abord, sont en réalité très intéressantes : en plus de coller avec l’univers instauré par PNL depuis QLF, ces dernières ont toutes une particularité : elles sont TOUTES ancrées de près ou de loin dans le passé.

Que ça soit Zelda, Naruto, DBZ, le PSG et Pauleta, Street Fighter, Shenmue, TOUTES les références parlent d’œuvres terminées, inscrites dans le temps. Et cela, c’est un des grands thèmes du disque : la nostalgie.
A travers le biais de ces œuvres, Deux Frères est ancré dans un contexte temporel tel qu’on comprend que pendant toute la durée du disque, il est question de nostalgie, de regrets, de déceptions humaines. C’est un aspect très bien abordé, et il n’y a pas besoin de multisyllabiques pour le comprendre et le ressentir, même si on aime tous quand Alpha Wann dit qu'il a eu des déceptions amoureuse et était moche au collège en faisant 8 rimes dans 3 mots.
Y’a même des autoréférences genre des gimmicks et des trucs capillotractés comme le fait que N.O.S parle de vénézuéliennes en mentionnant les gouts de son frère en terme de meuf, à lier avec le « Wesh ma go du vénézuela » mais bon ça fait trop là on en parlerait encore pendant des heures.

Du zoo à Itachi

Si vous avez entre 12 à 25 ans, vous êtes censés connaître, au moins de nom, Naruto. Naruto le fameux ninja de Konoha orphelin qui veut devenir Hokage, protéger les siens et ainsi de suite.
Ce n’est pas Naruto en lui-même qui est intéressant, mais son rival : Sasuke.
Inversons maintenant les rôles pour pouvoir coller à la situation de PNL, c’est-à-dire celle où N.O.S est le plus jeune et Ademo le plus vieux.
Itachi est le cadet, et Sasuke est l’ainé.

L’ainé Sasuke est rongé par les mauvais sentiments. La ségrégation, la vie en marge des autres, le deal de rouleaux de techniques interdites pour survivre et tout le reste finit par justifier la haine qu’il porte pour tous (ptn...).

« J’préfère être franc j’vous déteste tous. »
« Si tout ça se résume à raconter ma haine, priez pour qu’un jour je change de thème »
« Victime de ma haine »
« Toujours au départ, jamais sans les miens, jamais sans ma haine »
« Tant d'haine s'évacue d'mon corps et crée la tempête »

A mon sens, si on doit séparer Ademo et N.O.S en deux entités distinctes pour pouvoir retenir des thématiques propres, j’aurais tendance à penser qu’Ademo parle de misanthropie, de haine humaine et consort. A tel point qu’il en vient à développer une peur de la démonstration sentimentale :
« J’essaie d’ouvrir mon cœur. Chelou comme ça fait peur ». Sasuke n’y peut malheureusement rien : élevé dans un environnement hostile, sans mère, comment peut-il développer autre chose que de tels sentiments ?

Attention néanmoins.
Si Ademo parle énormément de haine et semble avoir beaucoup de mal avec les gens de manière générale –et de façon beaucoup plus sincère qu’un énième rappeur qui dirait « j’aime pas les humains jpréfère les chiens »- le disque est avant tout une ode à l’amour familial, et surtout fraternel. Après tout, Itachi était tout pour Sasuke…

J’suis plus Tarik que Nabil

N.O.S jouant le rôle de Itachi, il se retrouve alors à être le plus aimant, celui qui sacrifierait sa vie et plus encore s’il le pouvait afin de sauver son frère de la haine qui le ronge et du village qui l’a brisé. Il est toujours présent pour son frère, peu importe ce qu’il se passe. Ademo disait même : « La première fois que je suis bétom j’ai laissé le terrain à Nabil »
L’argent de la musique étant suffisant pour ne plus être dans l’illégal, tout ce qui parle de deal passe alors au second plan, en retrait. Reste alors uniquement la confiance et l’amour que se portent les deux frères.
Tout se résume alors en 5 mesures :

« J'ai grandi dans le zoo, j'suivais les cris dans la jungle, les pas de grand frère
Papa nous a cogné tête contre tête, nous a dit : "J'veux un amour en fer
J'veux personne entre vous, même pas moi, même pas les anges de l'Enfer"
J'ai aimé mon frère plus que ma vie, comme me l'a appris mon père
Chaque rêve, chaque cauchemar, chaque ennemi, chaque euro : partagés »

Encore un ou deux bums-al et allez un peu d'air

Hasta la vista, hasta la vista

La version streaming propose une fin assez surprenante, qui est en fait une une ode à la misère.
Les versions physiques, elles, proposent des fins que je qualifierais d’alternatives : Frontières, sur pochette noire, propose une version assez tragique de l’histoire, une vision qu’aurait Ademo. Capuche, sur fond blanc, propose alors une version plus douce, maussade également, amère même, mais moins fataliste, à l’instar de ce que pourrait proposer N.O.S.
Après cela, il n’y a rien de plus à ajouter en réalité. Tout le reste se vit, s’apprécie et se comprend selon les expériences et la sensibilité de chaque auditeur.

Jt’aime jt’aime jt’aime, et j’rêve d’effacer tes cicatrices  

Et pour sauver le monde entier, j’donnerai pas un grain de ta vie

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