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Avis sur

H.P. Lovecraft par Benoit Baylé

Avatar Benoit Baylé
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Il demeure de notoriété publique que la fin des années 60 représente une période particulièrement faste pour l’amateur de psychédélisme. 1967, particulièrement, dévoile quelques unes des plus belles et innovantes pièces du genre. Parmi les plus fameuses d’entre elles figurent The Doors, Sgt Pepper, Disraeli Gears, Are You Experienced ?, Forever Changes ou Vanilla Fudge. D’autres se détachent de ces ouvrages par leur anonymat relatif, ce malgré des qualités intrinsèques au moins égales, voire parfois supérieures à la liste précédemment établie. Aussi, des œuvres telles que le premier HP Lovecraft ne bénéficient pas du triomphe posthume qu’elles méritent pourtant largement.

Son histoire débute par les yeux d’un artiste folk à petite renommée locale dans la région de Chicago. George Edwardsvagabonde, depuis le début des années 60, entre sa ville natale Chicago, les baies californiennes et Coconut Grove en Floride. A cet endroit même, il erre, dans une énergie folk de plus en plus psychédélique, avec son mentor Fred Neil. L’influence de ce dernier sur Edwards est considérable, tant humainement que musicalement : plus tard, HP Lovecraft reprendra au sein du premier album trois de ses chansons (« That’s The Bag I’m In », « Country Boy », « Bleecker & MacDougal »). Plus que dans n’importe quelle autre future formation folk/rock de l’époque, l’art musical du groupe est marqué par les relations humaines qui l’ont mené à se former. Ainsi, en plus de Fred Neil, HP Lovecraft empruntera « Spin Spin Spin » et « It’s About Time » à Terry Callier, une autre célébrité folk locale issue de Chicago avec qui Edwards devient très ami. L’histoire de « the Drifter » est différente : à travers son camarade David Crosby, pas encore au sein des Byrds, il prend connaissance de l’art de Travis Edmundson et notamment de sa chanson phare, qu’il commence déjà à reprendre sur scène.

Durant cette période, George Edwards effectue une carrière solo peu concluante d’un point de vue financier, malgré une reconnaissance critique quasi unanime. Déjà, l’homme triture les établissements musicaux, il modifie de sa patte raffinée les fondements des musiques qui lui sont contemporaines. En parallèle, il multiplie les participations à diverses formations folk, parmi lesquelles The Will Mercier Trio. Il y fait la rencontre musicale la plus importante de sa vie : Dave Michaels. Ce dernier n’est encore qu’un étudiant à l’école de musique classique, et pourtant sa maturité artistique est d’ores et déjà époustouflante. Ses capacités au chant n’y sont pas étrangères : doté d’un timbre singulier et d’un spectre vocal de trois octaves, il peut atteindre des notes rares et jouer d’un lyrisme onirique singulier. En plus de ce talent, Michaels fait montre d’une grande dextérité aux claviers synthétiques, notamment dans la recherche de nouvelles sonorités. Déjà, avant même qu’HP Lovecraft ne se forme, la couleur organique spécifique du groupe est établie par le jeune prodige. A l’arrivée d’Edwards, l’entente entre les deux musiciens est instantanée.

Dès lors, ils entament quelques projets en commun, comme cette reprise des Troggs, « Anyway That You Want Me », initialement effectuée par Edwards seul, puis rapidement renforcée de la performance vocale haut perchée de Michaels. Cette collaboration sera d’ailleurs créditée au nom d’HP Lovecraft, histoire d’affirmer symboliquement la création d’un groupe à part entière, non pas celle d’un simple duo d’artistes. Grands amateurs de l’univers de l’auteur de science fiction, ils s’accordent autour de ce nom peu commun après avoir vérifié les possibilités légales l’encadrant, et se lancent dans le recrutement de musiciens complémentaires. Nous sommes au printemps 1967.

Tony Cavallari est un des premiers musiciens à se présenter aux auditions. Guitariste rythmique et solo aux influences plutôt proches d’un rock beatlesien, il témoigne de sonorités blues dont le résultat résonne de manière bénéfique aux oreilles d’Edwards. Le musicien est directement embauché et le désormais trio débute l’écriture. C’est à cet instant précis, et sous l’influence de cette nouvelle recrue, que le groupe s’équipe d’amplicateurs. HP Lovecraft, malgré les influences folks des débuts, se rend peu à peu esclave du psychédélisme dans l’air du temps. Liées à l’arrivée de ces nouvelles technologies, les idées d’innovations sonores abondent au sein du trio. Puis, Michael Tegza, un batteur local, accompagné du bassiste Tom Skidmore, complètent le line-up du groupe.

Dès lors, le groupe débute l’enregistrement des chansons qu’ils jouent déjà depuis quelques mois, alors même qu’il n’était composé que d’Edwards et Michaels. Constitué en majorité de reprises, de Fred Neil (« That’s The Bag I’m In », « Country Boy ») à Randy Newman (« I’ve Been Wrong Before »), de Dino Valente (« Get Together ») à Bob Gibson (« Wayfaring Stranger ») en oubliant pas Travis Edmundson (« The Drifter »), le répertoire d’HP Lovecraft n’en demeure pas moins hautement inventif. Probablement car il ne se contente pas de puiser dans ses influences, il devient influent lui-même grâce à son ambition onirique et nouvellement psychédélique.

Aidé des grandes connaissances classiques de Dave Michaels, Edwards travaille sur de nouveaux arrangements sur les morceaux suscités, leur apportant de ce fait une dimension mystique, habitée. Malgré l’association récurrente et légitime du premier album d’HP Lovecraft au psychédélisme que l’on qualifiera de lyrique, voire d’épique, le groupe ne consomme à l’époque que très peu de stupéfiants. Une prise collective de LSD avec le reste du groupe en avril 1967 entraîne d’ailleursMichaels à reconsidérer sa collaboration professionnelle avec ses camarades : l’expérience fut particulièrement douloureuse pour le jeune homme dont l’attrait envers les drogues demeurera avec les années extrêmement limité. Malgré son incompréhension liée à la fascination des autres membres du groupe envers les hallucinatoires, il décide de rester pour la musique. Remis d’aplomb, le quintet commence à tourner. Les concerts se font de plus en plus nombreux et Tom Skidmore se fait remplacer par Jerry McGeorge. Le line-up final est constitué. L’enregistrement s’effectue, l’album finalisé sort en octobre 1967.

La critique est dithyrambique, déjà les albums se vendent sous le manteau dans la baie de San Francisco. Petit à petit la renommée du groupe gagne en respectabilité : le 9 novembre, il ouvre une nuit psychédélique complétée par les idoles Procol Harum (en pleine gloire) et Pink Floyd. Malgré l’acclamation critique et populaire liée aux performances live de cette période, malgré un second album d’une immense qualité, malgré le respect de l’ensemble de la scène psychédélique de l’époque, HP Lovecraft est aujourd’hui oublié de tous, parfois même des amateurs les plus éclairés. Dave Michaels, contraint suite à la sortie du deuxième album de supporter les écarts de plus en plus démesurés de ses comparses envers les hallucinogènes, quitte le groupe. Là sera signée la fin d’un des plus grands groupes psychédéliques de tous les temps, un des plus mélodiques, un des plus raffinés, un des plus excitants. Malgré la volonté d’Edwards de poursuivre sans lui, jamais par la suite le groupe n’atteindra les sommets touchés par la grâce des deux premiers HP Lovecraft.

Le premier notamment, demeure considéré par les mélomanes comme l’une des plus belles manifestations d’une pop baroque raffinée, dénuée de beaucoup d’artifices de l’époque, fuzz et wah-wah en tête. Les odes psychédéliques y sont construites autour des harmonies vocales du duo Edwards/Michaels, dont la complémentarité touche les cieux de l’euphonie. L’un distille simplement ses lignes chantées, l’autre hurle d’une justesse faramineuse ses incantations aux multiples octaves. Clairement, la combinaison des deux rivalise sans aucune difficulté avec les harmonies manigancées par les Beatles à la même époque, dans un registre différent certes, mais pas moins novateur.

L’univers développé emprunte beaucoup aux travaux du plus fameux écrivain de science fiction, comme ce « The White Ship » en hommage à la nouvelle du même nom. Façonnée autour du clavecin électronique de Michaels, des voix entremêlées de ce dernier et Edwards, et d’une basse hypnotique, cette délicieuse ode au voyage marin se déguste les sens en alerte, l’imagination éveillée. Il s’agit de la plus longue des mélopées du disque, de la plus psychédélique aussi, touchée d’un aspect orientalisant mirifique, escamoté derrière les arrangements échafaudés par Michaels.

D’un autre côté, la production quelque peu ingrate, outre la dissolution prématurée du groupe, demeure l’autre facteur possible de l’oubli actuel de l’ouvrage. Mais, si elle ne rend pas suffisamment hommage à l’intensité intrinsèque des compositions et des reprises du groupe, elle participe d’autre part à l’élaboration d’un contexte musical daté, presque mais pas encore désuet et finalement totalement adapté au propos mysticofictionnel de l’œuvre.

Le plus aveuglé des lecteurs l’aura compris : ce premier HP Lovecraft, comme le second, est un essentiel, tous genres confondus. A toutes les sensibilités mélangées, il ne ressortira avec le temps qu’une œuvre, celle d’HP Lovecraft, dont l’anonymat n’a d’égal que le talent.

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