Uppercut.

Avis sur Let It Bleed

Avatar Errol 'Gardner
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Les premiers frissons qui parcourent l'échine sont intimement liées à ces premières notes, délicieuses, lubriques, lentes, jouées timidement comme si la guitare était au ralenti. Parfaite ouverture, mémorable. Puis l'authentique rythmique rock d'un morceau des Rolling Stones digne de ce nom reprend ses droits. La frappe lourde et joueuse de Charlie Watts, annonce d'un ton grave les hostilités. L'époque n'est pas vraiment à la fête, et la chanson a clairement été gravée dans ce roc de désillusions n'appartenant qu'à la fin des années 1960. « Gimme Shelter » est en quelque sorte le chant du cygne des « sixties » qui se terminent dans les ténèbres, et aussi un nouveau départ pour les Stones, qui ont déjà morflé. Les seconds frissons hérissent alors les poils de tous les membres lorsque se fait entendre alors la voix puissante de Mary Clayton, qui dans un splendide final pousse son organe jusqu'à son paroxysme, au point d'arriver à l'orgasme. L'un des meilleurs albums des Rolling Stones commence par l'un de ses meilleurs morceaux. Mais tout n'est pas encore dit.

Le groupe fait retomber la tension, l'intensité est trop forte... « Love In Vain » et « Country Honk » sont de précieuses chansons d'obédience folk, blues et country, et encore une fois dotées d'arrangements géniaux, la première avec la mandoline de Ry Coorder, la deuxième avec le violon de Byron Berline. Ambiance bon enfant, plaisir partagé à jouer ces « morceaux de saloon » clopes au bec et Jack Daniel's à portée de main, mais il est déjà temps de repasser la troisième vitesse : « Live With Me », quintessence du son « stonien », sec et méchamment brut débute par la basse ronde de Bill Wyman. S'en suit un riff imparable, percutant, saignant, traçant le sillage idéal pour la voix de Mick qui semble ici parfaitement en confiance, imperturbable, sûr de lui. Il est l'un des rois du rock, et il le fait savoir à la terre entière. Le morceau prend de l'épaisseur lorsque le saxophone de Bobby Keys s'impose, conquérant, volumineux, avant un solo qui a de quoi remuer les hanches et nous faire arracher un sourire amusé par le fun jubilatoire et groovy qui en découle.

Autre grand frisson, avec le blues d'anthologie « Midnight Rambler ». Personnellement je n'ai pas compris de suite ce qu'il se passait les premières secondes... oui parce qu'il se passe quelque chose, de grand. Pardon. Ah oui. Si l'on a un tant soi peu écouté de ces vieux blues moites qui puent la chaleur et la poussière du Mississippi, je parle de ces morceaux crus issus en grande partie du répertoire de Robert Johnson (pour ne citer que lui), il est incroyable de constater et ce même après plusieurs écoutes, sans doute avec leur expérience mais avant tout parce que leur identité musicale s'est depuis longtemps affirmée, à quel point les Stones ont su s'approprier le blues pour en faire autre chose d'ouvertement plus moderne. On a donc un morceau qui repose ici sur un riff typique du blues de « Saint-Louis », mais modernisé au point d'en faire une machine chromée d'un style élégant, racé, inimitable. Véritable morceau à tiroirs qui, après plusieurs minutes d'un lent décollage, fait entendre le groupe déclencher une subite et magnifique accélération bouleversant l'ensemble : la batterie est plus agressive, plus ferme, l'harmonica s'emballe et Jagger se met à improviser sur le motif répétitif de la guitare, baragouinant on ne sait trop quoi, sorte d'onomatopées irrésistibles éructées tel un sorcier vaudou. Enfin, arrive alors ce doux ralentissement qui fait que l'on a cette impression que le morceau se termine (même à chaque écoute...), et malgré un énième accord semblant clôturer le tout, rien ne s'arrête, la musique doit continuer à tout prix. Les Stones trompent leur monde, en se mettant à la place de leur auditoire et s'en amusent. Et à travers ce plaisir commun qu'ont les musiciens à vouloir continuer éternellement à jouer ensemble, la musique reprend de plus belle, et est célébrée dans son plus bel écrin, celui où les blues blancs les plus précieux y sont soigneusement rangés au côté des standards du genre. D'ailleurs, en un sens, « Midnight Rambler » est un peu, selon Keith, comme si « le bon vieux temps du blues essayait de me mordre la nuque ». C'est minuit dans le jardin du bien et du mal.

La tension retombe de nouveau ; « You Got The Silver » est la pause solennelle, religieuse, grave, et bienvenue, qui nous fait entendre la voix de Keith, douce, chaleureuse, bonhomme, plein d'humilité et de vulnérabilité. On souffle un peu. Arrive alors cet avant-dernier grand frisson avec « Monkey Man », et son incroyable riff cérébral, complexe, recherché. Un truc imparable. Jagger s'égosille à chanter « I'm a monkey...» et à singer le tout sans jamais être ridicule. Pour clore l'affaire en beauté, un énième morceau d'anthologie. Agrémenté de chœurs gospel, « You Can't Always Get What You Want » monte en puissance, toujours un peu plus, et semble, l'espace d'un instant, s'arrêter dans les cieux, comme suspendu, le temps que Jagger s'enroue la gorge avec rage et jubilation, avant que le groupe ne reparte dans son rythm'n blues enlevé, vaudou, cérémonial, et nous faire entendre une dernière fois ces voix touchées par la grâce.

Incontestablement l'un des meilleurs albums des Stones.

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