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Let It Bleed par Nicolas Dritsch

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J'ai un vrai problème de fond avec The Rolling Stones
Non que leur musique me soit insupportable, elle est le plus souvent quelconque. Du Rythm´n Blues tout ce qu'il y a de plus commun matiné de quelques coups de génie aussi remarquables que ponctuels.
Ce qui m'empêche d'adhérer est le Concept fondateur des Stones.

J'arrive à comprendre que les adolescents Anglais n'aient pu se satisfaire de la seule branche Rock ´n Roll reprise par les groupes de Merseybeat et leur musique policée, que certains aient eu besoin d'une incarnation moins conformiste de la musique américaine.
Ainsi dès 61´ Alexis Korner lance les hostilités en transformant l'insignifiant Ealing Club de Londres en une Mecque des amateurs de Blues où vont se rencontrer Jones, Watts, Jagger et Richards.
Mais l'histoire qui m'intéresse commence quand Andrew Oldham, associé d'un certain Brian Epstein, devient manager des "Rollin' Stones" et fait avant tout un coup de génie marketing. Il ne fait pas que changer le nom du groupe en ajoutant un "g"; la note qu'il laisse sur la pochette de leur premier 45 tours (2 sombres reprises de Chuck Berry et Willie Dixon) en dit long sur ses intentions. Le concept est de vendre d'abord un style de vie, une attitude sensée légitimer et transcender la musique, et vu le contenu il fallait au moins ça....
Ainsi à l'image d'un François Hollande se faisant élire sur une allergie du peuple à son prédécesseur, Oldham joue sur l'antagonisme avec les Beatles, il fait alors preuve d'une réactivité fantastique.
Aux paroles affables des uns il répond par des textes crus, à l'attitude de "gendre idéal" des 4 de Liverpool s'oppose les postures hautaines des 5 de Londres, le look propret des scarabées contraste avec les extravagances capillaires et vestimentaires des pierres qui roulent.
Son coup de maitre devient aussi fructueux que celui mis en place par Epstein/Martin. Très vite la musique s'efface et les médias ne parlent plus que de comparatifs comportementaux et sociaux se cristallisant avec la célèbre question "Laisseriez vous votre fille épouser un Rolling Stone?"

La réactivité, aussi efficace soit elle présente l'inconvénient d'avoir toujours un coup de retard sur son concurrent. Ainsi lorsqu'ils débarquent sur le sol américain, le Kennedy airport est bien plus parsemé que lorsque les Beatles ont ouvert la voie un an avant. De même ils n'ont droit qu'à un talk show de seconde zone, bien loin du phénomène créé par les Fab 4 au Ed Sullivan show. Il faudra attendre une deuxième tournée pour qu'enfin soit lancée la machine.

Néanmoins la musique révèle les limites initiales d'un antagonisme superficiel. Jagger et Richards ont beau être pressés par Oldham de former un tandem de compositeurs pouvant rivaliser avec Lennon-McCartney, ils développent un complexe plutôt qu'une direction artistique créative qui se maintiendra jusqu'à ce que les tensions au sein des Beatles éclatent au grand jour, poussant les Stones à avoir l'intelligence de ne pas s'entêter dans cette vaine compétition.
Arrive alors l’avènement de Keith Richards, sa singularité en fait le socle du groupe en proposant une marque de fabrique, celle du riff syncopé en open tuning sur sa Telecaster et l'utilisation du quatrième temps comme point d'appui rythmique. Rien de révolutionnaire mais Keith en fait son trait distinctif qui donne ici naissance à Gimmie Shelter, Love in Vain, Midnight Rambler et You Can't Always Get What You Want. Le ton est donné la musique des Stones est résolument brute, simple et s'adresse aux tripes plutôt qu'à l'intellect.
Pour autant c'est pour moi insuffisant pour sauver la face d'un groupe en toc tant le reste ne tient pas la route. La section rythmique de Watts et Wyman est d'une trivialité affligeante. Brian Jones déjà mort vivant est remplacé par Mick Taylor qui de part ses capacités de musiciens et son aura de gendre idéal végétarien, non fumeur et anti alcool/stupéfiant apparait un peu comme l'agneau égaré cerné par une meute de loups.
Jagger en pastiche blanc de James Brown perd toute crédibilité lorsque le costume de rebelle tombe le soir du concert d'Altamont, son regard et son attitude de petit garçon pathétique incapable de faire face à la réalité qu'il avait engendré en dit long sur l'arnaque qu'Oldham avait monté.

Ainsi pour croire à la légende il faut être capable de dépasser les contradictions d'un groupe qui se veut rebelle mais bourgeois conformiste, authentique mais rongé par les exubérances du succès, révolutionnaire mais d'un conservatisme figé.
Non merci, je passe la main.

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