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Liquid Words From the Genius

Avis sur Liquid Swords

Avatar Stijl
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Avant d'être l'une des pièces maîtresses du raz-de-marée du Wu-Tang Clan Clan post-1993, Liquid Swords est avant tout l'album de la revanche pour GZA. L'opus qui lui a permit de se venger d'une industrie musicale qui l'avait tellement déçu plusieurs années auparavant. Un travail mûrement réfléchi à la gestation fortement influencée par la musique et l'attitude de la nébuleuse, alors toute auréolée du succès énorme de sa première sortie, Enter the Wu-Tang (36 Chambers). Et puisque la vengeance est un plat qui se mange froid, Liquid Swords est à l'image de l'amertude de son créateur et de son univers ; froid, brumeux et dangereux.

Cette haine se retrouve notamment dans le morceau "Labels" où pendant moins de trois minutes, le rappeur va citer énormément de maisons de disques pour avertir les futurs MCs des dangers de signer un contrat. Sur une production de RZA faite de lourdes basses et de claviers dissonnants, beaucoup de labels de hip-hop se retrouvent sous les foudres et la rime affûtée de GZA qui s'en donne à coeur joie. Un véritable brûlot de la part du rappeur qui tire à boulet rouge sur certains des plus grands noms de l'industrie rap de l'époque.

Venant du membre le plus sage et l'un des plus âgés du clan, cette action n'est pas anodine. Derrière ce simple couplet se cache une plaie plus profonde qu'elle n'y paraît et qui remonte il y a plusieurs années. D'un temps où Gary Price s'était essayé en solo sous le nom de The Genius et avait obtenu un contrat chez Cold Chillin' Records, label surtout connu pour les sorties du Juice Crew à la fin des '80s. Bien avant le Wu-Tang Clan et l'idée suréaliste de rassembler neuf MCs déglingués afin de régner sur les '90s sur fond de mythologies du ghetto et de films de kung-fu. De cette collaboration naîtra un album qui deviendra l'objet de la révolte et de la déception pour son auteur.

Sorti le 19 février 1991, Words From the Genius est un bide commercial malgré la technique déjà présente de Gary Price et les productions d'Easy Mo Bee. Le rappeur, dégoûté du peu d'intérêt du label dans la promotion de l'album, quitte Cold Chillin' Records. Une déception accentuée par l'histoire similaire arrivée à son cousin, Robbert Diggs aka Prince Rakeem, plus connu plus tard comme RZA. Signé sur Tommy Boy Records et prêt à sortir son premier projet, Robert se retrouve lâché par le label, qui ne croit pas en son travail, à la dernière minute. L'EP Ooh I Love You Rakeem verra quand même le jour mais ne contiendra que trois titres dont un "Sexcapades" en plusieurs versions. De ces mésaventures viendra l'idée avec l'autre membre de la famille Ol' Dirty Bastard, de créer l'un voire le meilleur groupe de rap de tous les temps.

Quatre ans plus tard c'est un GZA plus confiant que jamais et galvanisé par le succès des projets solos du Wu qui lâche le 7 novembre son nouvel album, le bien nommé Liquid Swords. Signé cette fois-ci sur Geffen Records, le rappeur de Brooklyn est en position de force et a toutes les cartes en main pour produire l'album dont il rêve. Pour l'accompagner dans cette nouvelle étape, son cousin RZA est le seul maître à bord derrière les manettes, lui le chef d'orchestre du Clan et derrière les premiers projets solos du Wu. Une nouvelle fois, il va créer une ambiance spéciale pour ce nouvel opus, dans la lignée des très bons Tical, Return to the 36th Chamber et Only Built For Cuban Linx... Concernant le dernier, si RZA avait réussi à lui donner un aspect cinématographique grâce à ces bruitages et aux rimes de Raekwon, il va produire sur Liquid Swords une ambiance glauque, noire, poreuse, qui va totalement happer l'auditeur et l'entraîner à l'intérieur de l'univers que son cousin GZA décrit au cours des treize titres.

Sur Only Built For Cuban Linx... son compère Raekwon revêtait l'habit du mafioso rappeur et glorifiait des histoires de deals façon Tony Montana. Une vie fantasmée qui prenait fin une fois la musique coupée. Rien de cela sur Liquid Swords. La réalité la plus brute est racontée de la manière la plus sombre et de manière frontale, laissant l'auditeur avec plein d'images en tête une fois le disque terminé. Seuls le flow parfait et les rimes maîtrisées de GZA permettent de ne pas perdre la tête et servent de guide dans les histoires de meurtres, de drogues et d'armes à feu qui tournent mal. Mettant à l'oeuvre son savoir du hip-hop, du ghetto et de la philosophie des Five Percenters, le membre du Wu parvient à créer des morceaux opressants, rudes, où il n'est pas question de se mettre en avant -sauf pour ridiculiser les adversaires non talentueux- mais bien de dépeindre un quotidien qu'il n'a que trop connu. Faisant de lui un très bon storyteller au vocabulaire imagé et efficace.

Comme sur le premier single "I gotcha back" où le MC décrit les vices et les dangers de la rue pour des jeunes qui jouent désormais à cache-cache avec les dealers et les flics. Le tout sur une instru faite de quelques notes claires de piano mais surtout de claviers rauques et d'une bass imposante. Mais aussi sur "Cold world" où GZA rappe sur les conséquences de vivre dans ces quartiers mal famés où les coups de feu ne finissent jamais et où la mort est à chaque coin de rue. Une contextualisation de cette pauvreté qui provoque de plus en plus de problèmes parmi la population. Les notes de claviers et de violons planantes, la drum incessante, les bruits de vents et le refrain mélancolique plongent immédiatement dans les rues froides où le vice est roi et où la nuit est animée par les échanges de coups de feu. Tandis que "Gold" décrit tous les aspects de la vie de dealer où l'argent facile, les flingues et la dope est devenue la nouvelle ruée vers l'or.

Comme sur les autres projets du Wu, les autres membres viennent supporter celui qui se fait toujours appeler "The Genius", et qui aime le rappeler. Method Man maîtrise grâce son flow détendu et de son charisme le micro sur "Shadowboxin" et son super sample de "Trouble, Heartaches & Sadness" d'Ann Peebles, tout en assurant les backs sur "Living in the world today" et "Gold". "Investigate Reports" voit le trop rare U-God faire le refrain, rejoint par Raekwon et Ghostface Killah. Tandis que Ol' Dirty Bastard, Masta Killa et Inspectah Deck apportent leur personnalité sur "Duel of the iron mic" et ses notes de pianos miraculeusement mélodiques.

Si le charisme et le phrasé si caractéristique de GZA colle parfaitement aux instrus concoctés par RZA, chacun des autres membres du Wu est à son meilleur niveau et apporte une véritable plus value aux morceaux. Prouvant plus que jamais que le Wu-Tang était en train de prendre en otage le rap des années '90s. Ce qui différencie Liquid Swords des autres projets solos du Clan est aussi la place qu'occupent les extraits de films de kung fu dans l'ambiance générale de l'album. En commençant par un extrait d'un monologue de l'enfant d'un samouraî célèbre racontant l'histoire de son père et de la rivalité avec le "shogun", tiré du film "Shogun Assassin", dans une musique opressante, l'album commence dans les meilleures auspices possibles. Des extraits du films sont ainsi disséminés au début ou à la fin de plusieurs morceaux durant les 55 minutes de l'opus. Toujours dans cette ambiance glauque de combats de sabres, de mort et de technique encestrale. Liquid Swords est alors toujours à la frontière entre la réalité du ghetto et la froideur de l'univers du film de samouraîs et de ninjas. Ce qui ne fait que renforcer la dureté de la vie dans ces quartiers malfaisants et la preuve qu'ici la vie ne tient à un fil, et que la violence est toujours là, dans l'ombre, prêt à surgir à tout moment, aussi forte que la lame d'un katana, et aussi gore qu'un ennemi qui se vide de son sang.

Le parallèle entre ces deux univers brouille les pistes pour emporter l'auditeur hors du temps, dans des environnements où il n'est pas possible de s'en sortir et où l'atmosphère est irrespirable. Comme dans "Duel of the iron mic" avec ces bruitages d'explosions, plongeant n'importe qui au beau milieu d'un champ de bataille, théâtre de la perdition et de la pauvreté du ghetto américain où de nombreux jeunes afro-américains se tuent et essaient de survivre de la même manière que des générations avant eux. De la même manière que les techniques de combat des samouraîs et autres shaolins sont enseignées depuis des millénaires.

Liquid Swords clôt la première génération des albums solos estampillés Wu-Tang et arrive à rassembler tout ce que ses collègues avaient produit avant lui. Il possède la noirceur de Tical sans l'humour et la désinvolture de Method Man, la folie de Return to the 36th Chamber et de son auteur Ol' Dirty et le côté cinématographique d'only Built... tout en restant extrêmement réaliste sur les faits qui y sont contés. Celui qui avait eu le loisir de montrer son talent autant dans les rimes que dans le flow dans "Clan in da front" sur Enter the Wu-Tang (36 Chambers) et sur les autres albums de ses compères, a pu enfin montrer pourquoi il s'était d'abord appelé "The Genius" et à pu prendre sa revanche sur l'industrie de la musique en restant fidèle à ses amours pour le hip-hop, les mots et son groupe. L'album est un pur diamant brut qui n'attend qu'à être écouté pour montrer son éclat. Dans la pure lignée d'Enter the Wu-Tang (36 Chambers), Liquid Swords est rude avec son public tout en restant emprunt de la même admiration à son égard, grâce à son ambiance unique.

"B.I.B.L.E.", interprété par Killah Priest et non par GZA et produit par 4th Disciple, termine l'album sur une note plus optimiste. Sur un beau sample de "Our Love Has Died" des Ohio Players, le rappeur proche du Clan rappe à propos de spiritualisme, des actions de chacun sur Terre et de leurs conséquences, du pêché et du pardon. Liquid Swords a beau être un album surtout sombre, glauque avec des très bonnes rimes froides de réalisme, il reste que chacun des propos de GZA sont bien pensés, réfléchis et jamais dit sans raisons. Plus que de vouloir parler à tout prix de violences, le rappeur parle de ce qu'il connaît le plus et cherche à le décrire de la meilleure façon qu'il soit, dans le respect de la réalité et de ce quotidien, sans vouloir le glorifier. Au contraire il souhaite le critiquer pour mettre en face des yeux du public les réels problèmes. Si le génie à un nom, Liquid Swords est sa meilleure représentation.

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