Jeff BUCKLEY, Café days

Avis sur Live at Sin-é (Live)

Avatar Nicolas Sieli
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Comment devient-on un artiste culte ? La recette est pourtant simple : faites quelques albums, encore mieux si ils sont confidentiels et arrangez-vous pour mourir avant 30 ans ! Ingrédient indispensable : avoir une famille qui assurément gèrera votre leg et vous fera entrer définitivement dans l’Histoire.

Evidemment vu comme ça, vous avez des raisons d’être dubitatifs car un ingrédient manque à l’appel : il faut un sacré talent et en avoir bavé… prenez Hendrix : obligé de s’exiler à Londres pour construire sa légende car l’Amérique ne voulait pas de lui ! Tu penses, tout Londres se pressait à The Scene pour voir le magicien en action. Bien sûr, la confidentialité, le bouche à oreilles, ces petits concerts où l’on entend dire : et toi tu y étais ? Là où tout à commencer ?

On connaît bien sûr Jeff Buckley pour son unique album paru de son vivant, Grace (1994), qui reçut à l’époque un beau succès, toutefois rien de comparable à l’explosion commerciale à sa mort en 1997, puis à l’exploitation que fera sa mère Mary Guibert de son « catalogue » (Sketches, Mystery white boy…. ). Ce que l’on connaît moins c’est la période qui a précédé son succès.

Comme Dylan l’avait fait dans les cafés folk du Village du New York début sixties, Jeff Buckley va prendre ses quartiers dans le Lower East Side, dans un petit café irlandais, le Sin- é, qui n’existe plus aujourd’hui, et va construire sa légende.
Nous sommes en 1992. Jeff a déjà fait pas mal de rencontres (Gary Lucas notamment lors d’un concert hommage à son père biologique Tim), mais sa carrière piétine. Le projet avorté Gods & Monsters avec le même Gary Lucas ne s’est pas bien terminé et Jeff va décider de se produire seul sur scène.

Ses prestations au Sin-é vont créer un véritable phénomène, les directeurs artistiques se succédant tous les lundis soirs pour le voir jouer. Il signera finalement chez Sony Music (Columbia) qui décidera d’enregistrer ses prestations au Sin-é car Jeff souhaite prendre son temps pour enregistrer son premier album.

Les enregistrements vont se concrétiser le 19 juillet 1993 et surtout le 17 aout 1993. Sortira un mini EP composé des titres : Mojo Pin, Eternal Life, The way young lovers do et Je n’en connais pas la fin ; objet déjà culte en cette fin de 90’s.

C’était évidemment la partie émergée de l’iceberg puisque ce qui nous intéresse ici est la Legacy Edition de 2003 (et la réédition en vinyle du record store day 2018)

L’affaire dure deux fois 80 minutes, plus de 2 heures et demi de musique… Jeff, sa voix et sa Telecaster.

L’album nous propose d’assister à un tour de chant magistral (sa voix couvrait 4 octaves) : évidemment on peut trouver pompeux un certain lyrisme dans cette voix, mais on n’est pas encore dans les gémissements à la Tom Yorke, Jeff sait chanter et surtout choisir ses morceaux.

Et quels morceaux ! Les siens bien sûr, ceux qui feront Grace (Lover, Mojo Pin, Grace, Last Goodbye, Eternal Life) et ceux de ses idoles : Dylan (Just like a woman, I shall be released), Ray Charles (drown in my own tears), Billie Holliday (strange fruit), Van Morrison (sweet thing), Nina Simone (if you knew), Led Zeppelin, Edith Piaf ou encore Leonard Cohen… On aura même le droit à Calling you, la chanson du film Bagdad Café, de rigueur donc.

Jeff chante et joue sur sa Telecaster, se réapproprie littéralement les morceaux pour créer à l’instar des jazzman des variations, des véritables créations : sommes-nous dans le folk, la soul, le rock ? pas de problème, la voix de Jeff nous montre la voie.

Les sommets de cet album ?
Night Flight du Zep plus funky que l’originale ;
If you see her, Say Hello de Dylan (album Blood on the tracks), chanson parfaite pour chialer dans sa bière ;
Unforgiven (last goodbye)
L’immense Classique Folk “Dink’s song” ou « Fare thee well » que tous les folkeux du début des années 60 reprenaient, Dylan en tête (c’est la chanson chantée par Oscar Issac à plusieurs reprises dans le film des frères Coen, Inside Llewyn Davis), étendue ici sur 11 minutes ;
Les versions de Sweet Thing mais surtout The way young lovers do (le sommet de l’album) de Van Morrison qui pulvérise la version originale sur 10 minutes : pourtant le Van se servait de sa voix comme d’un véritable instrument de musique sur l’album Astral Weeks et réussissait à créer l’ émotion ; Buckley nous envoie carrément au septième ciel ;
Je n’en connais pas la fin d’Edith Piaf qui sera encore entendue sur le Live At L’Olympia démontre son immense culture et son bon goût.

Le meilleur pour la fin : évidemment sa reprise de Leonard Cohen, Hallelujah, qui nous fera redécouvrir à nous tous, bande d’incultes, ce chef d’œuvre, cet orgasme au sens littéral d’émotions, qui devient sous l’arrangement de Buckley, la plus belle chanson du monde.

Et puis il y a les monologues, interludes où Jeff vient blaguer avec son auditoire sur Duane Eddy, la ressemblance de sa coupe de cheveux avec celle de Matt Dillon, les classic rocks radios, un petit coup de Smell like teen’s spirit, un pastiche de The End par là et surtout ce fabuleux passage où il reprend un morceau en soufi de son mentor, le chanteur pakistanais Nusrat Fateh Ali Khan où il explique « Nusrat is my guy. He’s my Elvis ».

Nous nous sommes un peu égarés depuis le début de cet article : vous aurez compris d’où viennent les albums que nous chérissons tant, ces albums cultes. Il y a une construction, plus ou moins longue, faites de rencontres, d’inspirations, d’essais, de succès, d’échecs… et de café
Rien n’est dû au hasard.
Assister à ces concerts de construction d’un artiste, voilà qui est passionnant et ceux qui y étaient peuvent dire maintenant : « I was there ». Café days.

Ecouter ou réecouter ces témoignages sont aujourd’hui un privilège, profitons-en, ne boudons pas notre plaisir, pour une fois disons merci aux maisons de disques… et à la famille.

Le 29 mai 1997, en attendant son groupe à Memphis pour enregistrer son nouvel album Sketches for my sweetheart the drunk, Buckley se baigne tout habillé dans le Wolf River (affluent du Mississippi). Il sera aspiré par un bateau à aubes.
Il avait 30 ans. Son destin me fait penser à l’autre Fallen Angel, le Grievious Angel, Gram Parsons (une autre histoire ?).

Jeff Buckley ? He’s my Elvis.

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